Accueil du siteLe voyage d’Adrien
Brèves
La fin du voyage d’Adrien.
mardi 2 juin

"Je retrouve Jérémy douze heures plus tard dans l’hôtel le moins cher et le plus pourri de tout Delhi, où il ronge son frein avant de découvrir le nouveau pays qui l’attend. Nous passons trois jours à essayer de nous dire tout ce que l’on voulait, à nous transmettre toutes les émotions qu’on a partagées. Mais en même temps, à quoi bon ? Nous nous retrouverons en Suisse, des rêves plein la tête, pour pouvoir nous rappeler de tout. Je suis par contre bien incapable de profiter de la ville en elle-même. Je voudrais que cette attente puisse prendre fin, que soient terminés ces derniers jours qui s’étirent et se distordent, devenant presque agaçants à force de ne pas passer. Maintenant que j’ai vraiment accepté l’idée de rentrer, je voudrais que ce soit terminé, pouvoir mettre ce retour derrière moi. J’ai l’impression d’être coincé entre deux mondes, plus totalement ici, mais certainement pas encore là-bas, finalement quand même un peu effrayé à l’idée de revoir ma maison, de ne plus bouger tout le temps, ne plus avoir de sac à faire, de visa à demander ou encore de nouvelles personnes à rencontrer tout le temps".

Le dernier texte d’Adrien, à lire ici

 
Avant-dernier texte d’Adrien : Agra et Jaipur
mardi 19 mai

"La chaleur ralentit les actions de tous, et un Indien qui, ayant eu la poliomyélite, ne pouvait plus utiliser ses jambes et marchait donc avec ses mains, ses membres inertes regroupés sous lui, que j’ai rencontré le premier jour, et qui me disait vouloir partir le lendemain pour son autre magasin à Manali, se retrouvait à me dire la même chose chaque jour, et nous le retrouvions chaque fois au stand de thé, saluant la ville entière, disant simplement qu’il avait voulu rester un jour de plus. Quel autre rythme que celui de nos envies vaut la peine d’être suivi ? Visiblement, ici, aucun".

A lire ici

 
Adrien est sur la côte de l’Orissa
mercredi 6 mai

Au bord de la route, près de notre guesthouse, un clochard et un sadhu ayant fait vœu de silence discutent, regards et gestes. Ils m’interpellent, je m’assieds avec eux. Le mendiant, après un moment, se met à me parler de philosophie, de Nietzsche et de Camus : il a visiblement étudié à l’université. Et dire que chez nous on nous apprend encore que les études sont les garants d’une bonne carrière...

Il vit sur la plage avec les chiens errants et pour seul bien un cahier où il peut écrire. Son regard, comme ceux de tant de gens qui n’ont plus rien à espérer, a cette gravité, cette force intérieure qui ne fait que regarder les choses qui passent, prenant chaque moment comme il vient, comme la pierre qui tombe à travers l’eau, sans rien rencontrer d’obstacle, calmement, toujours plus proche du fond. Nous parlons de Herman Hesse, de Siddhartha.

A lire ici.

 
De Darjeling à l’Hymalaya.
vendredi 20 mars

"Dehors, le vent crie, la neige tombe à gros flocons. La météo pour demain ? Les guides rigolent. Ils nous trouvent drôle, à tout vouloir savoir des horaires, le temps qu’il fait, le pourcentage de chance que l’on puisse aller jusqu’en haut sans être arrêtés par la neige. Only for god ! Pas de problème alors. La décision ne nous appartient pas, ne nous reste qu’à profiter de la bière et des sourires qu’on nous offre. Lorsque l’on sort dans la neige et le froid, on se sent nettement mieux. Les jambes sont fourbues, les dos crient, mais on a chaud."

A lire ici la suite du voyage d’Adrien.

 
La suite du voyage d’Adrien
mardi 10 mars

Cioran a dit dans un de ses textes qu’un bon livre devait tout chambouler, toutes nos certitudes et nos pensées. Je pense qu’il en va de même pour un voyage : il n’a de sens que s’il remet en question tout ce que nous savons de l’homme et du monde. Un pays aussi et je pense que c’est pourquoi beaucoup de gens ont tant de peine avec l’Inde : c’est un pays profondément humain, où tous les et sentiments et émotions humains sont ecrasés contre nous, des plus beaux aux plus vils, un pays de contradictions, un pays où le monde est mis à nu, dans toute sa beauté et son atrocité.

A lire ici.

 
Bénarès
jeudi 5 février 2009
par Adrien Funk

Plus tard, bien plus tard, nous sortons nous balader du côté du fleuve. Au début, ça ne diffère pas beaucoup de Calcutta. L’artère principale grouille de monde qui crie, vend, mendie, vit. Le même tourbillon de couleurs et d’odeurs. On commence à s’y faire. Pourtant, dès qu’on arrive au bord du fleuve... La même claque qu’à l’arrivée dans le pays, mais en encore plus fort. Nous étions dans l’antichambre, nous voici dans la salle principale. Le Saint des Saints. Qui a dit que la spiritualité était morte ? Ici, elle est partout dans l’air, elle devient presque palpable, et l’on se laisse emporter, rêveusement... Une musique traditionnelle est diffusée de quelques haut-parleurs à trois quarts déglingués. Des singes grimpent et sautent partout, une ou deux vaches se pavanent, ruminant quelques déchets. Partout, des odeurs d’encens, des bruits de prières, entrecoupés de quelques cris de marchands. Et, tout le long des escaliers qui bordent le fleuve, sont assis, habillés de guenilles orange, les sadhus, ces hommes saints mendiants et ascètes qui, pour quelques piécettes, prient pour vous. Tout autour, des enfants qui jouent au cricket, des pèlerins qui regardent tranquillement le fleuve s’écouler... On marche au milieu, oublieux des quelques touristes, fades dans leurs habits incolores, fades comme nous devons l’être aussi, avec nos caméras et nos sourires hébétés. Plus loin, on tombe sur les ghats de crémation. Les morts sont immergés dans le Gange, puis mis sur un brasier de bois (plus ou moins cher selon la richesse de la personne brûlée et sa caste), qui est allumé avec une branche d’un feu, alimenté sans arrêt depuis 2000 ans. On s’attendrait à sentir une ambiance un peu glauque, voir répugnante. Pourtant... Pourquoi fuir la mort, en avoir peur ? C’est, en tout cas pour eux, insensé. Car la mort n’est qu’une étape de plus, elle va de pair avec la vie. Nous vivons, vieillissons, mourons, puis nous réincarnons. Notre corps, quand on l’a quitté, doit retourner à la terre, finir le cycle. Pourquoi ne pas accepter son corps qui vieillit et meurt ? Pourquoi en avoir peur ? C’est certes quelque chose de triste, mais certainement pas de terrible.

Et donc, alors que l’on voit à deux pas de nous des corps brûler, l’atmosphère n’est absolument pas pesante. La mort et la vie, ne se battant pas l’une l’autre comme chez nous, vont main dans la main, le plus naturellement du monde, et la vie continue, ici comme ailleurs. Les badauds discutent, les vaches passent. Le Gange coule.

On y reste une bonne heure, entre les allées et venues des convois de cadavres et les chants religieux, le regard errant sur les reflets du Fleuve, les pensées prises par cette manière de voir le monde si différente de la nôtre.

En repartant, on s’enfonce dans les ruelles de la vieille ville. On s’y perd avec joie. Labyrinthe de pavés où l’on va d’étonnement en étonnement, perdant toute notion du temps, la caméra tout le temps à la main On voudrait tout fixer, tout pouvoir emporter. Chaque boutique, chaque sourire, chaque bâtiment. Tout me semble soudain plus intense, plus réel. Rarement la première impression d’une ville fut si forte, si marquante. C’est comme s’envoler vers une nouvelle réalité, quelque chose que l’on pressentait, mais que l’on a jamais vraiment vécu. Comme si tout d’un coup, des choses toutes simples pouvaient prendre d’autres significations, d’autres dimensions. On ne peut rester insensible à une ville pareille. Nous n’avons ici plus aucun repère, car c’est une manière de vivre que nous ne connaissons pas, mais l’on se sent vibrer en harmonie avec ce qu’il y a tout autour, comme si enfin on nous avait remis dans notre élément après plusieurs siècles de séparation

J’ai lu quelque part que Bénarès était réputée être la plus ancienne ville du monde. Je le crois, du moins de toutes les villes que j’ai vues. Car nulle part ailleurs je n’ai senti un tel parfait mélange, une telle intemporalité, une telle force. On retourne à l’hôtel, discuter sur le toit avec les autres clients. De notre style de vie, de la beauté de l’endroit, de l’intensité de la vie que l’on y mène. Comment ne pas tomber amoureux d’une ville pareille ?

Le lendemain, après avoir passé une bonne partie de la journée assis sur les marches des ghats à regarder la vie se dérouler, totalement happés par l’agitation qui semble ne jamais s’arrêter à cet endroit, nous assistons le soir à la cérémonie de la tombée de la nuit en l’honneur du Gange. Une sorte de concentré de l’agitation de tout le reste de la journée, un moment très intense. Assis sur les marches, en plein milieu d’une distribution gratuite de nourriture pour les mendiants et les pèlerins, on regarde, juste devant le fleuve, debout sur une sorte de petite estrade, une dizaine de brahmans, tout en orange, la couleur de shiva, chantant, entourés de la fumée de leurs encensoirs qui tournoient autour d’eux avant de se perdre dans l’air

On ne peut pas ne pas être touché par la force du moment. Même sans avoir de conviction religieuse, la force de la croyance de ces gens, leur manière de vivre leur religion, de mettre de la valeure dans chaque acte, donne quelque chose de presque palpable. Plus rien n’est dérangeant, le trouble fait partie du bonheur et du monde. Nous faisons partie du monde. On se sent à l’aise, chez nous, loin, proche... Rien ne manque. Rien ne peut manquer, tout y est déjà...

Plus tard, après être rentrés à l’hotel, tranquillement installés sur la terrase du toit, on entend d’un peu partout d’élever de la musique et des chants, avec de temps en temps, entre deux coupures de courants, des feux d’artifices. Un mariage, quelque part. Cette ville vit, profondément, intensément, entre fête et deuil, mort et vie, pauvreté et richesse, bonté et crime. Tout y est représenté, et le tout forme une grande unité, dont chaque partie à son importance et son rôle à jouer.

Chaque soir, surplombant la ville de la terrasse, on se retrouve avec les autres habitants de l’hôtel. Et là, entre les parties d’échec, les moustiques, les parties de carambole, les singes, les coupures de courant, les enfants qui jouent au cerf-volant, s’envolant de plus en plus haut pour couper la ligne des autres, l’on essaye de mettre des mots sur ce que nous voyons tout autour de nous. Chaque soir l’on se raconte ce qu’on a vu, ce qu’on a vécu, les gens rencontrés, les difficultés, les joies. De temps en temps, lorsque quelqu’un se sent l’âme un peu mélancolique, on parle aussi de chez nous, de l’Europe, qui, malgré ses défauts restera notre maison. Car pour voyager, il faut un endroit duquel partir, une maison et un pays avec des valeurs différentes de celles que l’on va voir. Ce n’est qu’à partir de ce moment que l’on peut vraiment apprécier jusqu’au bout tout ce que l’on voit et découvre.

Le jour succède à la nuit, la nuit au jour. Le fleuve coule, les journées sont chaque fois les mêmes sans jamais se ressembler. Les coupes de chai se vident, se remplissent, dans la rue, sur les ghats, à l’hôtel. On assiste à un concert d’un maître de Tabla ( les tambours traditionnels), une sorte de génie dont les mains semblent ne jamais pouvoir s’arrêter, battant au rythme du monde et de la rue. Au détour d’une maison, on recroise des gens que l’on n’avait pas revus depuis plusieurs milliers de kilomètres ( peut-on encore compter en jours ?), comme ça, naturellement. Les sadhus prient, les mendiants mendient, les marchands vendent, les pèlerins se baignent et se recueillent

On voudrait se transformer en éponge pour tout absorber, tout se rappeler, la ville, les couleurs, les odeurs.

La vie.

Est-ce donc ça ?

Puis, un jour, on se rend compte que deux semaines se sont envolées depuis que nous sommes arrivés. Il nous faut changer d’endroit. Surtout qu’il ne reste plus que trois mois avant le moment de rentrer en Suisse, et il reste tellement de choses à voir. Tant de villes, de visages, de paysages. Combien de temps faudrait-il prendre pour les voir tous ? Et dans cinq jours, ma mère vient pour une visite de trois semaines, et il me faut être à Calcutta pour la prendre à l’aéroport, alors que nous voulions encore visiter la ville de Khajurao, fameuse pour ces temples tantriques. Ce sera sans doute atrocement touristique, mais si c’est pour voir des merveilles architecturales, cela vaut sans doute la peine.

On refait nos sacs, on échange les adresses d’e-mail avec toute la « dreamTeam » de notre toit, et je promets aux gens de l’hôtel de revenir avant la fin de mon voyage. Le matin du départ, on va regarder le lever du soleil aux ghats. C’est l’heure ou tout le monde se lève, fait les prières du matin et se lave dans le Gange. Le soleil lance ces rayons d’or sur le fleuve, inondant de lumière les baigneurs, se reflétant gaiement sur les sarres qui, tout mouillés, épousent langoureusement les corps des femmes. Je reste assis, subjugué, transcendé presque par la scène. L’espace d’un instant, je pense à ne pas partir de la ville, rester là à tout jamais, à contempler ce spectacle chaque matin, répété comme une litanie jour après jour, oubliant que rien d’autre n’a jamais existé

Mais j’ai encore soif, soif de nouveaux horizons, de nouveaux visages, de nouvelles perspectives. Encore curieux de ce que je pourrais trouver ailleurs, même si je suis conscient d’avoir trouvé ici un des plus beaux endroits de ma vie. Et ma maison est ailleurs ; je sais très bien qu’ici je ne resterais jamais qu’un spectateur, un touriste parmi tant d’autres, sans jamais pouvoir participer vraiment à la vie. Nous rentrons donc à l’hôtel. On prend nos bagages, on prend congé aussi des autres personnes logées dans l’hôtel, notre « Bénarès Dream Team », avec qui nous avons passé tant de moments inoubliables. Un dernier regard sur le petit patio, la ruelle, les vaches éternellement devant la porte. Et l’on repart.

Photos de Bénarès