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La séquence pédagogique d’où proviennent les mélodrames du spectacle "Les passions selon Jean-Sébastien Schlöndorf "
tiré de "Option-théâtre - Parcours 8ème" Dip Genève 2005 - 03.166
samedi 4 avril 2009

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LES IMPROVISATIONS DIRIGÉES – LA TASSE DE THÉ

Nous proposons maintenant une série d’improvisations qui offrent aux élèves autant de libertés que de contraintes. Libertés en ce qui concerne les personnages (comment joue-t-on un personnage snob ?) et contraintes précises en ce qui concerne la situation (une tentative de meurtre ne saurait s’improviser et implique par conséquent une mise en scène dont la minutie est rendue nécessaire par les desseins du meurtrier).

Nous reprenons une séquence que nous avions déjà exposée dans Activités en diction, 7e, mais nous l’étoffons de remarques liées davantage aux subtilités du jeu.

La légendaire définition de Dürrenmatt

Un jour qu’on interrogeait Friedrich Dürrenmatt sur une définition du théâtre, celui-ci répondit : « mettez deux personnes sur une scène en train de prendre le thé, très rapidement le public s’ennuiera. Imaginez maintenant que les tasses contiennent de l’arsenic, le théâtre commence… »

Objectif

Jouer pour le spectateur, avec le spectateur.

Déroulement

Nous expliquons aux élèves qu’ils vont devoir improviser en interprétant un couple snob.

Nous expliquons que le snob est un personnage qui cherche constamment à se démarquer en affichant sa sensibilité, sa délicatesse, son raffinement et son sens artistique hors du commun. Tout, dans le snob, est formalisé, sa manière de marcher, de bouger, de parler, de sentir. C’est pourquoi il est intéressant pour de jeunes élèves, car tout est à créer : de la démarche à la parole.

Nous faisons remarquer au passage que Molière n’a eu de cesse de se moquer des snobs de son époque (en se moquant des bourgeois qui voulaient changer leur statut social) et que dans La Cantatrice chauve, travaillée en principe en 7e année (voir Activités en diction, 7e), la diction des petits bourgeois a déjà été étudiée.

N.B. : Pour bien jouer cette improvisation, nos acteurs en herbe auront besoin de tasses, théière, sucrier, pot de crème, petites cuillères, etc.

9a. Trois premières improvisations

Première improvisation – on prend le thé

Situation de base

Un couple snob (appelons-les les Smith) rentre d’une soirée passée à l’opéra. Comme chaque fois qu’ils se rendent à l’opéra, ils ont demandé à leur bonne de servir le thé à dix heures vingt et de s’en aller ensuite. Le couple Smith trouve tout à fait original de rentrer dans une maison ouverte, vide et d’y trouver des tasses de thé pleines d’un thé tiède…

En plus, le fait de libérer la bonne dix minutes avant la fin de son service leur donne une image d’eux-mêmes tout à fait philanthropique ! Ils prennent donc le thé en parlant des choses de la vie.

Commentaires

Il ne faut pas que la classe connaisse l’objectif général de notre séquence : pour elle, il ne s’agit que de créer l’archétype d’un couple de snob.

Il faudra bien se souvenir de cette première improvisation, car elle sera constamment étudiée en miroir par rapport aux improvisations qui suivront.

On essaiera de faire comprendre aux élèves comment petit à petit, avec l’irruption de l’arsenic, tout prend de l’importance, les gestes, la position des acteurs, les déclarations des personnages, les regards du couple, etc.

On évaluera après l’improvisation, la qualité des gestes et mouvements (comment un couple snob rentre chez lui, galanterie, vouvoiement, etc.), la manière de parler, ainsi que de sentir les choses (pour un snob, le moindre événement peut être très émouvant…).

On louera à travers cet exercice la fantaisie, le courage d’une métamorphose complète ainsi que l’imagination de ceux qui n’auront jamais donné l’impression de chercher leurs mots. On orientera les élèves désireux de mettre à l’épreuve leurs facultés pour un jeu raffiné vers les Précieuses ridicules de Molière.

Deuxième improvisation – le thé empoisonné

Situation de base

Pour la deuxième improvisation, on fait donc sortir deux élèves en leur faisant croire qu’ils feront exactement la même improvisation que leurs camarades, le but n’étant, soi disant, que d’améliorer la façon de jouer un couple snob.

En leur absence en coulisses (dans les couloirs de l’école, derrière la porte), le professeur demande à un élève de venir jouer un petit rôle en prologue : l’élève se place derrière le rideau à lointain, entre sur la pointe des pieds avec une petite fiole dans la main droite et en verse le contenu dans les tasses. Il retourne ensuite se cacher en coulisses et y reste pendant toute la durée de l’improvisation.

Commentaires

À la suite de l’improvisation, on demande à la classe spectatrice ce qu’elle pense qu’il va advenir de nos deux protagonistes snobs.

On lui fait remarquer à quel point le regard des spectateurs a changé dès lors que ceux-ci savent quelque chose que les personnages ignorent.

S’agissant de vie ou de mort pour les Smith, le spectateur se trouve dans le secret des dieux, il assiste aux dernières minutes de Monsieur et Madame Smith sans faire rien d’autre que de jouer son rôle de spectateur : observer. Boire le thé, dés lors, c’est mourir !

Le regard du spectateur commence donc à s’acérer, il se porte maintenant avec plus d’attention sur la main de Madame qui saisit l’anse de la tasse ou sur la bouche de Monsieur qui n’est maintenant qu’à deux centimètres du breuvage fatal.

Les répliques également se débanalisent : par exemple, si Monsieur demande à sa femme si elle désire faire du cheval la semaine suivante, bien des spectateurs se disent secrètement qu’il n’y aura bientôt ni semaine prochaine, ni cheval ! Le specta-teur est rendu plus attentif et actif par la nouvelle situation.

Troisième improvisation – l’assassin est dans le couple

Situation de base

Monsieur et Madame Smith rentrent de l’opéra. Civilités et galanteries habituelles, on prend le thé. Soudain, Monsieur Smith se prend la tête à deux mains et grimace : cet opéra lui a donné mal à la tête.

Sa femme, inquiète, lui demande si elle peut faire quelque chose. Il acquiesce en lui demandant d’aller chercher les aspirines dans la cuisine. Celle-ci s’exécute et s’absente côté jardin.

À la faveur de l’absence de sa femme, on voit M. Smith se lever rapidement sortir une petite fiole d’une poche et en verser le contenu dans la tasse de sa femme. Il se rassoit et attend comme si de rien n’était. Sa femme revient avec les aspirines, les lui donne, se rassoit, converse et boit sa tasse. Quelques instants plus tard, elle s’écroule.

Commentaires

Deux éléments nouveaux surviennent maintenant dans notre troisième improvisation.

Premièrement, la comédienne qui joue Mme Smith sait qu’elle est condamnée si elle boit la tasse, elle va donc développer un art de ne pas boire sa tasse de thé ! L’élève devient donc beaucoup plus consciente de la situation et beaucoup plus attentive à ce qu’elle fait, particulièrement en ce qui concerne cette tasse empoisonnée : elle va donc prendre conscience de la valeur du geste qu’elle va faire avec son bras droit, sa main, sa bouche. Elle jouera avec les nerfs de son mari et ceux du public.

Deuxièmement, le mari est maintenant coupable et le regard qu’on porte sur lui a totalement changé. Rien en son comportement n’est désormais naturel ; nous l’observons maintenant jouer un rôle, faussement désinvolte, alors que, lors de la première improvisation, nous observions simplement un homme en train de boire tranquillement son thé en compagnie de son épouse. Toutefois, le personnage a peut-être moins changé que le regard et l’écoute du public. Le public à son tour a perdu une certaine forme d’innocence, il est averti.

Techniquement, la mise en scène doit être plus rigoureuse. La durée des diverses actions commence à prendre une importance capitale : les deux comédiens doivent s’entendre sur la durée que prend l’empoisonnement, car si Madame revient trop vite, elle risque de surprendre son mari en flagrant délit, ce que nous ne voulons pas pour le moment. Madame pourra annoncer son retour à son mari depuis la cuisine en lui annonçant qu’elle a trouvé les aspirines.

9b. Quatrième et cinquième improvisations

Quatrième improvisation – pressentiment et confirmation

Situation de base

Monsieur et Madame Smith rentrent de l’opéra. Civilités et galanteries habituelles, on prend le thé.

Soudain, Mme Smith se prend la tête à deux mains et grimace : cet opéra lui a donné mal à la tête ! Son mari, inquiet, lui demande s’il peut faire quelque chose. Elle acquiesce en lui demandant d’aller chercher les aspirines dans la cuisine. Monsieur Smith tout en se levant a l’air dubitatif : curieux, en douze ans de mariage, sa femme n’a jamais eu mal à la tête ! et comme elle avait l’air absente parfois à l’opéra ! Décidément, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond pour Mme Smith depuis une semaine…

M. Smith sort en projetant dans le public sa préoccupation comme si l’on pouvait faire des apartés mentaux. Mme Smith se lève précipitamment, tire une fiole d’une de ses poches et se penche au-dessus de la tasse de son mari pour y verser précautionneu-sement le liquide empoisonné. Tout à son activité meurtrière, elle ne remarque pas que, dans l’embrasure de la porte de la cuisine, son mari l’observe ! C’était donc ça ! Il avait bien remarqué que quelque chose n’allait pas bien depuis une semaine entre lui et sa femme… Mais de là à imaginer qu’elle veuille le supprimer !

Le mari rapidement s’escamote sans que sa femme ait remarqué sa présence subreptice. Madame, son forfait commis, se rassoit, comme si de rien n’était. M. Smith revient également comme si de rien n’était et prend place à côté de sa femme et devant la tasse empoisonnée. Il affecte le naturel, converse avec sa femme, diffère par mille prétextes le moment de boire son thé. L’improvisation s’arrête avant que la sympathique soirée ne vire au psychodrame.

Commentaires

Pour cette quatrième improvisation, on demandera aux élèves d’exprimer autant que faire se peut, la double préoccupation du couple : Madame est absorbée par la gravité du crime qu’elle s’apprête à commettre, tandis que Monsieur est préoccupé par le changement d’humeur de son épouse. Les civilités et galanteries habituelles sont moins légères. L’aparté silencieux que fait Monsieur avant de sortir pour aller chercher les aspirines est très important, il annonce l’espionnage qui va suivre. (À ce stade de l’improvisation, c’est un peu comme si une partie de poker-menteur commençait entre Monsieur et Madame et que chacun, à tour de rôle, montrait ses cartes au public.)

La mise en scène se précise : lorsque Madame se lève et empoisonne son mari, sa position dans l’espace est très importante, il faut qu’elle soit de dos par rapport à la porte de la cuisine. Au moment où la tête de son mari apparaît, il faut que l’on s’assure qu’elle ne peut le surprendre en train de l’espionner. Monsieur apparaît, il a maintenant la confirmation de ce qu’il pressentait tout à l’heure et qu’il exprimait en nous regardant silencieusement ! Nous le voyons voir, effaré, choqué. Nous savons désormais qu’il sait et qu’elle ne sait pas qu’il sait !

Monsieur revient : voilà, chérie, tes aspirines ! Lorsqu’il revient, il marque une pause sur le pas de la porte et regarde sa femme. Ce temps d’arrêt est très important : comme pour l’aparté silencieux, il y a une pensée, un secret qui est partagé avec le public. Jamais il n’aurait pensé un jour voir sa femme avec ces yeux-ci et cette pensée-là : ma femme tente de m’empoisonner ! comme le mot « chéri » sonne bizarrement maintenant ! Mais il a décidé de continuer de jouer au poker, il fait comme si de rien n’était, pour voir si sa femme, qu’il a toujours adorée, est vraiment capable d’aller jusqu’au bout.

Cinquième improvisation – l’arroseur arrosé

Situation de base

Monsieur et Madame Smith rentrent de l’opéra. Civilités et galanteries habituelles, on prend le thé.

Soudain, M. Smith se prend la tête à deux mains et grimace : cet opéra lui a donné mal à la tête ! Sa femme, inquiète, lui demande si elle peut faire quelque chose. Il acquiesce en lui demandant d’aller chercher les aspirines dans le frigidaire. Mme Smith tout en se levant a l’air dubitatif : c’est curieux en douze ans de mariage, son mari n’a jamais eu mal à la tête ! et comme il avait l’air absent parfois à l’opéra ! Décidément, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond pour M. Smith depuis une semaine…

Mme Smith sort en projetant dans le public sa préoccupation comme si l’on pouvait faire des apartés mentaux. M. Smith se lève précipitamment, tire une fiole d’une de ses poches et se penche au-dessus de la tasse de sa femme pour y verser précaution-neusement le liquide empoisonné. Tout à son activité meurtrière, il ne remarque pas que, dans l’embrasure de la porte de la cuisine, sa femme est en train de l’observer ! C’était donc ça ! Elle s’en doutait, elle l’avait pressenti, quelque chose n’allait pas bien depuis une semaine entre elle et son mari… Mais de là à imaginer qu’il veuille la supprimer !

Mme Smith rapidement s’escamote sans que son mari ait remarqué sa présence subreptice. Monsieur, son forfait commis, se rassoit, comme si de rien n’était. Mme Smith revient également comme si de rien n’était et prend place à côté de son mari et devant cette tasse empoisonnée ! Elle affecte le naturel, converse avec son mari et soudain elle lui demande s’il ne pourrait pas, à son tour, aller chercher des biscuits pour agrémenter le thé, c’est si bon. Et puis ça serait tellement délicat de lui rendre la pareille, d’autant plus qu’en se baissant pour prendre les aspirines dans le fond du frigo, elle s’est fait mal au dos, la malheureuse ! Le mari s’exécute et sort à tour. Pendant son absence, Madame échange rapidement et fébrilement les deux tasses, tout en veillant bien à ce que rien ne puisse éveiller les soupçons de son assassin de mari. Il revient avec les petits-beurre. Civilités et galanteries habituelles, on prend le thé…

Commentaires

Nous connaissons désormais bien la trame de notre improvisation. Cela ne change qu’à partir du moment où Madame réclame des petits-beurre. Ce qui est intéressant pour nos jeunes acteurs, c’est de savoir qu’à partir du moment où Monsieur revient avec les biscuits, Madame et Monsieur, se trouvent mentalement comme dans un miroir : chacun pense : s’il boit sa tasse, il meurt.

Ils n’auront donc aucune peine à vouloir porter un toast à leurs amours, à l’opéra ou à leurs chevaux ! Mais ne précipitons pas les choses, faisons durer le plaisir. Madame a l’avantage : elle peut s’offrir le spectacle du regard de son mari au moment où elle porte la tasses à ses lèvres : aura-t-il le culot, le courage de la regarder dans les yeux jusqu’au bout ?… Et, une fois le thé absorbé, comment se sentira-t-il ? Elle pourra faire durer le plaisir, en rajouter, dire qu’elle se sent en pleine forme, puis observer les stigmates du doute envahir le visage désabusé de son assassin de mari ! Ensuite, elle pourra le faire boire en portant un nouveau toast et lui révéler avec désinvolture qu’elle a échangé sa tasse contre la sienne quand elle s’est rendu compte qu’elle avait sucré la tasse de son mari en oubliant qu’il ne prend jamais de sucre dans son thé… Cruel épilogue ! On s’arrêtera avant l’agonie de Monsieur, évidemment.

À ce stade de complexité de l’improvisation, remarquez, si l’improvisation est réalisée avec concentration et finesse, combien le public est rivé aux jeux de nos deux comédiens.

Variantes

† On peut imaginer que Madame ayant porté un toast avec son mari, fasse mine de s’écrouler sur la table et se réveille brusquement pour annoncer à son mari que les tasses ont été inversées !

† On peut imaginer que Monsieur, au moment du toast, craque et empêche, in extremis, Madame d’ingurgiter l’arsenic. Celle-ci lui révèle qu’elle avait interverti les tasses, mais qu’heureusement, lui non plus, n’a pas ingurgité le poison. Mélodrame final heureux.

† On peut imaginer que Monsieur, au moment du toast, craque et empêche, in extremis, Madame d’ingurgiter l’arsenic. Celle-ci lui révèle qu’il a bu, lui, la tasse empoisonnée. Fin mélodramatique et poignant de Monsieur qui meurt la conscience apaisée, mais dans les bras de celle qu’il aime encore…

Voir également

Activités théâtrales français-diction, Théâtre 7e, Genève, 1999, réf. N° 02.827.