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Brèves
La fin du voyage d’Adrien.
mardi 2 juin

"Je retrouve Jérémy douze heures plus tard dans l’hôtel le moins cher et le plus pourri de tout Delhi, où il ronge son frein avant de découvrir le nouveau pays qui l’attend. Nous passons trois jours à essayer de nous dire tout ce que l’on voulait, à nous transmettre toutes les émotions qu’on a partagées. Mais en même temps, à quoi bon ? Nous nous retrouverons en Suisse, des rêves plein la tête, pour pouvoir nous rappeler de tout. Je suis par contre bien incapable de profiter de la ville en elle-même. Je voudrais que cette attente puisse prendre fin, que soient terminés ces derniers jours qui s’étirent et se distordent, devenant presque agaçants à force de ne pas passer. Maintenant que j’ai vraiment accepté l’idée de rentrer, je voudrais que ce soit terminé, pouvoir mettre ce retour derrière moi. J’ai l’impression d’être coincé entre deux mondes, plus totalement ici, mais certainement pas encore là-bas, finalement quand même un peu effrayé à l’idée de revoir ma maison, de ne plus bouger tout le temps, ne plus avoir de sac à faire, de visa à demander ou encore de nouvelles personnes à rencontrer tout le temps".

Le dernier texte d’Adrien, à lire ici

 
Avant-dernier texte d’Adrien : Agra et Jaipur
mardi 19 mai

"La chaleur ralentit les actions de tous, et un Indien qui, ayant eu la poliomyélite, ne pouvait plus utiliser ses jambes et marchait donc avec ses mains, ses membres inertes regroupés sous lui, que j’ai rencontré le premier jour, et qui me disait vouloir partir le lendemain pour son autre magasin à Manali, se retrouvait à me dire la même chose chaque jour, et nous le retrouvions chaque fois au stand de thé, saluant la ville entière, disant simplement qu’il avait voulu rester un jour de plus. Quel autre rythme que celui de nos envies vaut la peine d’être suivi ? Visiblement, ici, aucun".

A lire ici

 
Adrien est sur la côte de l’Orissa
mercredi 6 mai

Au bord de la route, près de notre guesthouse, un clochard et un sadhu ayant fait vœu de silence discutent, regards et gestes. Ils m’interpellent, je m’assieds avec eux. Le mendiant, après un moment, se met à me parler de philosophie, de Nietzsche et de Camus : il a visiblement étudié à l’université. Et dire que chez nous on nous apprend encore que les études sont les garants d’une bonne carrière...

Il vit sur la plage avec les chiens errants et pour seul bien un cahier où il peut écrire. Son regard, comme ceux de tant de gens qui n’ont plus rien à espérer, a cette gravité, cette force intérieure qui ne fait que regarder les choses qui passent, prenant chaque moment comme il vient, comme la pierre qui tombe à travers l’eau, sans rien rencontrer d’obstacle, calmement, toujours plus proche du fond. Nous parlons de Herman Hesse, de Siddhartha.

A lire ici.

 
De Darjeling à l’Hymalaya.
vendredi 20 mars

"Dehors, le vent crie, la neige tombe à gros flocons. La météo pour demain ? Les guides rigolent. Ils nous trouvent drôle, à tout vouloir savoir des horaires, le temps qu’il fait, le pourcentage de chance que l’on puisse aller jusqu’en haut sans être arrêtés par la neige. Only for god ! Pas de problème alors. La décision ne nous appartient pas, ne nous reste qu’à profiter de la bière et des sourires qu’on nous offre. Lorsque l’on sort dans la neige et le froid, on se sent nettement mieux. Les jambes sont fourbues, les dos crient, mais on a chaud."

A lire ici la suite du voyage d’Adrien.

 
La suite du voyage d’Adrien
mardi 10 mars

Cioran a dit dans un de ses textes qu’un bon livre devait tout chambouler, toutes nos certitudes et nos pensées. Je pense qu’il en va de même pour un voyage : il n’a de sens que s’il remet en question tout ce que nous savons de l’homme et du monde. Un pays aussi et je pense que c’est pourquoi beaucoup de gens ont tant de peine avec l’Inde : c’est un pays profondément humain, où tous les et sentiments et émotions humains sont ecrasés contre nous, des plus beaux aux plus vils, un pays de contradictions, un pays où le monde est mis à nu, dans toute sa beauté et son atrocité.

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Hong-Kong, la Chine
lundi 18 février 2008
par Adrien Funk

Moins de 24 heures et la moitié de la planète plus tard, me voila catapulté au milieu de Hong Kong. De nouveau, le voyage en avion m’a complètement déboussolé. Dans mon gros pull en laine, je meurs de chaud, et je me balade, complètement à l’ouest, la tête perdue dans les grattes-ciels plus hauts que les torticolis, alors qu’à leurs pieds je marche au milieu des échafaudages en bambou, des vendeurs de canne à sucre et autres revendeurs de fausses montres, suisses bien sûr.

Mais ce n’est pas encore le moment de me perdre dans cette masse mouvante et dans ces rues encombrées. Il me faut d’abord retrouver Jérémy, et si j’en juge par la taille des buildings et le nombre de rabatteurs pour hôtels, ça ne va pas être facile. C’est dans ce genre de moment que l’on bénit les téléphones portables et autres e-mails, même si ensuite on râle parce qu’on est trop facilement atteignable et que les distances n’ont plus aucune valeur. Il me donne une adresse où le retrouver.

Knowloon, au bord de l’eau. Mirador mansion, une espèce d’affreux building gris délavé, treizième étage. Le voilà, assis sur un tabouret au milieu d’un couloir... Il porte les mêmes habits que quand je l’ai quitté, ils sont juste un peu plus troués. Lui non plus n’a pas changé...

Enfin. Bientôt deux mois que j’attends ce moment. Tout rentre dans l’ordre, je voyage de nouveau. Ma maladie n’est pas un épisode à mettre à part, juste une expérience de plus, mais il est maintenant temps de tourner la page et de passer à autre chose. Je suis heureux comme rarement auparavant, et ne sais pas trop comment l’exprimer. Je voudrais tout de suite visiter tout, partout, tout voir. Je suis comme un gamin à qui l’on aurait annoncé que son anniversaire est avancé. J’essaye de me calmer un peu... Nous sortons dans la rue acheter des bières, puis nous nous asseyons dans le port. Quoi de mieux pour rattraper le temps perdu ? En écoutant ses histoires de chevaux, de yourtes mongoles et du désert du Gobi, je me sens bien.

Nous ne restons à Hong Kong que trois jours, juste le temps de faire le visa chinois, et pour moi d’essayer de me réhabituer au voyage. Avec le décalage horaire qui m’empêche de dormir et m’oblige à passer la nuit à me retourner et me retourner encore dans mon lit trop petit, dans l’air étouffant du dortoir bondé, en broyant des pensées noires, ce n’est pas facile. Car de nouveau, comme à mon retour en Suisse, je me sens absurdement perdu, sans vraiment comprendre comment je suis arrivé ici. Décidément, je fais un blocage sur les voyages en avion. Ou peut-être simplement j’aime bien me sentir perdu et je recherche cette sensation. Je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, ce ne sont généralement que pensées passagères, et de plus en plus le mode de vie au jour le jour et sans trop de soucis commence à reprendre le dessus. Je m’en réjouis, même si je trouve le départ beaucoup plus dur que la première fois, peut-être parce que je sais à quoi m’attendre, peut-être aussi parce que cette fois je suis parti d’un coup loin, sans rester dans cet espèce de flou dans lequel m’avait jeté l’Europe la première fois.

La journée, il ne reste que le plaisir, laissant mes démons dans le noir et la solitude. Entre la vue enchanteresse du Victoria Peak, du haut duquel la ville semble surgir d’une jungle en un immense effort pour échapper à l’attraction terrestre, et le temple des dix mille bouddhas, perché sur les contreforts d’une colline à la sortie de la ville, où aucun bruit ni aucune nuisance ne parvient jamais, au détour d’un escalier, on y recroise Woytek, le suédois avec qui Jérémy a fait du cheval en Mongolie. Comme le monde est petit, une fois que l’on est parti... Lui en a fini avec la Chine, il part pour le Vietnam, et nous explique son plan de descendre en canoë depuis la frontière chinoise jusqu’à Hanoi. Jungle, fleuve et pêcheurs. Tiens, en voilà une bonne idée ! Il n’en faut pas beaucoup plus pour nous convaincre. Malheureusement, nous ne pourrons pas le faire avec lui, car nous voulons passer un mois en Chine avant, mais si lui y arrive, nous suivrons certainement ses traces. Il n’ y a même plus besoin d’aller chercher les aventures, elles viennent à nous toutes seules. Nous passons une soirée entière à regarder les cartes, faire des plans, et rêver.

Photos de Hong-Kong

Une fois notre visa en poche, nous prenons le premier train pour Canton, se plonger enfin dans la vraie Chine. J’ai tellement entendu parler des douaniers chinois et de leur manière de confisquer des livres et CDs que je suis un peu anxieux de passer la frontière. Mais, comme souvent, ce n’est que légende, car arrivés au poste de douane, nous recevons un beau tampon, un sourire du militaire, et c’est tout. Il semble que les douaniers aient des consignes pour ne pas top embêter les touristes, car les Chinois semblent avoir plus de problèmes à entrer dans leur propre pays que nous, et plus de la moitié d’entre eux se font inspecter leur sac de fond en comble. Il s’agit sans doute de donner au touriste une impression de liberté, pour qu’il oublie qu’il est dans un pays où une grande partie des sites internet sont interdits, les livres contrôlés et les arrestations pas si rares. C’est injuste, mais nous en profitons quand même, contents de ne pas devoir passer une heure et demie à faire et défaire le sac quatre ou cinq fois.

Nous sortons de la gare.

Partout, à perte de vue, tout est gris. Le ciel, les buildings, les rues. Comme si un immense voile s’était posé à cet endroit. Au début, je pense à un brouillard, mais l’odeur ne laisse aucun doute. Ce n’est que de la pollution. Les rues fourmillent de gens, tellement nombreux qu’ils en deviennent indissociables, transformés en une seule grande masse, dont les cris se mêlent à la cacophonie omniprésente des avertisseurs de voitures et des sonnettes de vélo. Comment se retrouver dans une foule pareille ? Je ne suis pas sûr d’aimer beaucoup cette ville. Nous restons juste le temps de prendre un billet pour un endroit qu’on espère plus beau, une "petite" ville du nom de Yuangshuo, qui compte quand même plus de 100’000 habitants. Avec un milliard et demi d’habitants dans le pays, c’est sûr qu’il ne doit plus exister beaucoup d’endroits vraiment petits. Moi qui suis habitué aux petites villes suisses, ça va me faire du changement...

Nous faisons le trajet de nuit, en couchettes. Malgré toute la modernité des trains, due sans doute à l’approche des Jeux olympiques de 2008 et leur différence avec les trains russes, j’ai comme l’impression de me retrouver de nouveau avec une blessure ouverte et l’odeur du désinfectant. J’ai peur que ma jambe se réinfecte. Peur de me blesser, peur du rapatriement. Stupide. Je suis en Chine, je suis soigné et tout va bien. Calmé, je m’endors bercé par les roulements du train.

C’est en bus que nous finissons le trajet, Yuangshuo n’étant pas desservie par les trains. Le paysage est féerique. Partout, ce ne sont que rizières et champs qui se perdent dans le lointain dans la brume. Seule cassure, de loin en loin, des pics rocheux d’à peu près 100 mètres de haut, sur lesquels s’accrochent désespérément quelques lianes et bambous, s’extirpent des champs environnants, comme de grandes lances posées, vestiges de guerres titanesques, d’un temps où les dragons volaient encore haut sur l’Empire du Milieu.

Le bus s’arrête dans la ville. Je regarde autour de moi, dépaysé. Pas de maisons en bambous, ni de paysans, mais des bâtiments gris, tristes, s’étalant mélancoliquement le long des grandes rues pleines de voitures, de camions et de motos. Visiblement, ici, le mot petite ville n’a pas la même signification que chez nous. Il va falloir que je m’y habitue : en Chine, rien n’est petit. À part les gens. Je le sais, en entrant dans un pays, il faut toujours essayer d’oublier tout ce qu’on a pu entendre à son sujet. Faire table rase, telle devrait être la devise du voyageur. J’avais en tête l’image du paysan chinois avec son chapeau conique dans sa rizière. Cliché stupide, vieux, et pourtant si répandu. La réalité est toute autre, comme très souvent ; la Chine est en pleine explosion économique, elle court après tous les idéaux européens, produisant en masse tout ce qu’il est possible de produire, essayant à tout prix de se montrer ouverte, pour se faire oublier en tant que pays hautement communiste et pour parler bien franc, dictatorial. Comment dans ce cadre peut-on encore attendre des maisons en bambous à perte de vue ?

J’essaye donc d’oublier les idées toutes faites et de repartir à zéro. La ville n’est pas si affreuse, après tout. La rue centrale, pavée et réservée aux piétons, avec ses petites échoppes qui vendent un peu de tout, des brochettes au livre des citations du président Mao (existe en Chinois, en Russe, en Français, en Anglais et en Espagnol), est assez agréable. Une jolie petite rivière borde la ville, et on peut y admirer avec plaisir les magnifiques pics des alentours. Pas si mal que ça.

L’idée que l’on se fait d’une ville (ou d’un pays), le souvenir que l’on en garde, ne dépend qu’en partie de l’endroit lui-même. On pourrait presque définir une ville comme la somme des rencontres que l’on y fait et de l’atmosphère que dégagent les endroits que l’on visite. C’est comme ça que se créent les souvenirs qui résistent au temps. On voudrait pouvoir se rappeler de chaque instant, de chaque route. Mais ce n’est pas possible. Alors au moment de partir d’un endroit, j’essaye toujours de faire le point. Qu’est-ce qui m’a marqué ici ? De quoi me rappellerai-je dans une dizaine d’années ?

Alors que nous quittons Yuangshuo après quatre jours, deux rencontres surtout restent dans mon esprit.

La première est la rencontre avec Jan, un Hollandais avec qui nous partagions le dortoir. À 36 ans, il a décidé de vendre son appartement et de partir en voyage. À pied. Depuis le pas de sa porte. Presque deux ans et dix paires de chaussures de marche plus tard, le voilà en chine. C’est exactement le genre de personnes que je rêvais de rencontrer avant de partir, car chez nous, nous n’en entendons parler que par les livres qu’ils écrivent ou les films qu’ils font, ce qui leur donne un statut un peu hors du monde, comme s’ils ne vivaient pas aux mêmes endroits que nous. Mais quand on voyage, on est presque mis à pied d’égalité avec eux. Car au final, après avoir passé trois jours avec lui, on se rend compte que ce n’est pas du tout un fou, mais quelqu’un comme tout le monde, à part peut-être une vision beaucoup plus zen des choses. D’une certaine manière, je trouve ça rassurant.

On ne rencontre bien sûr pas que des Européens. Le deuxième jour, nous sommes abordés dans la rue par un groupe d’étudiants, tout contents de pouvoir enfin pratiquer leur anglais. Une fille me propose de me faire visiter les environs de la ville en vélo. En Chine en vélo avec une chinoise, quoi de mieux ? Nos nous donnons rendez-vous pour le lendemain. Je passe une journée entière avec elle. Elle m’emmène à une dizaine de kilomètres de la ville à un point de vue sur les pics des environs. On ne paye pas l’entrée, l’avantage d’être avec un local. La vue est magnifique.

En parlant avec elle, je me rends mieux compte de la chance que j’ai de pouvoir voyager comme je le fais. Quand toutes les économies de la famille entière passent dans l’inscription à une école d’anglais, il est impensable de perdre une année en partant à l’étranger. Des fois, on se sent presque coupable. Coupable d’avoir la chance d’être né en Europe, coupable d’avoir assez d’argent pour partir ainsi. Mais cette culpabilité se transforme le plus souvent en un plaisir encore accru dans chaque chose que l’on voit, que l’on fait.

Photos de Yangshuo

Mais au final, nous trouvons Yangshuo un brin trop touristique, et nous espérons que dans la prochaine ville nous pourrons mieux voir la vraie Chine, petites ruelles presque en labyrinthe, chiens grillés dans la rue et ce genre de choses. Nous décidons d’aller vers Chengdu, capitale du Sichuan, de la nourriture épicée et porte du Tibet. Même si nous avons décidé de ne pas aller au Tibet, par manque de temps en grande partie, nous espérons en avoir un aperçu là-bas.

De nouveau, nous effectuons le voyage en train. 24 heures. Notre rencontre avec un tibétain nous fait paraître le voyage beaucoup plus court. Tout de suite, la question de la politique du gouvernement avec cette province mythique me brûle les lèvres. Pourtant, la peur me retient. En effet, l’homme pourrait très bien être un agent du gouvernement, engagé pour dénicher les touristes suspects, et je n’ai aucune envie de tester l’état des prisons chinoises. Mais il amène le sujet de lui-même.

C’est bien pire que ce que je pensais. Je n’avais jamais entendu quelqu’un ayant autant de haine contre son gouvernement. Et avec raison. Il a été plusieurs fois en prison, ne peut plus sortir du pays, car son passeport a été confisqué et aujourd’hui tous ses espoirs sont tournés vers l’occident. Pour lui, nous représentons la liberté, la tolérance et l’avenir. J’ai envie de lui dire d’arrêter d’idéaliser, que tout n’est pas rose non plus en Europe. Je ne le fais pas. Il serait vraiment trop cruel de casser ses rêves.

Il nous parle longuement de sa religion, de sa tolérance envers les autres, de sa non-cruauté. De sa différence avec le reste de la Chine. Le Tibet n’est à personne, il ne devrait appartenir qu’à lui-même. Je suis presque heureux de ne pas avoir le temps d’y aller. Je pense qu’il faut le faire à part et non pas seulement comme une quelconque province de la Chine. Il n’en est pas une. En même temps, il me donne gravement envie d’aller m’y balader. En tant que grand amoureux de la montagne, je rêve de l’Himalaya depuis mes 8 ans. Je me réconforte en pensant au nord de l’Inde et au Népal que nous visiterons vers la fin du voyage.

En arrivant à Chengdu, il nous faut deux heures pour traverser la ville. Comme d’habitude, gros buildings partout, trafic insensé. Décidément trop nombreux, ces Chinois. Comment se retrouver au milieu d’une si grande foule ? Comment se dissocier du reste des gens ? Il ne semble pas que ce soit trop un problème ici. Les gens suivent ce que le gouvernement dit. Et travaillent. Produisent tout pour le reste du monde.

Nous nous installons dans le quartier tibétain. Malgré les mêmes immeubles grands et tristes, il règne une atmosphère un peu différente. Des moines se baladent un peu partout dans la ville, et des échoppes vendant écharpes de prières et autres artéfacts sont disséminées un peu partout. J’aime bien l’ambiance.

Le Sichuan n’est pas que la capitale de la nourriture épicée, c’est aussi le seul endroit en Chine ou subsistent encore quelques pandas géants. Étant donné qu’il est quasiment impossible de les voir en liberté, nous nous rabattons sur le centre d’étude, sorte d’arche de Noé où des scientifiques essayent désespérément de les faire se reproduire pour éviter leur disparition complète.

Assis paisiblement au milieu d’un tas de feuilles, grignotant rêveusement une longue tige de bambou, on comprend facilement comment il est devenu le symbole du WWF. Surtout quand on sait qu’il n’en reste en tout dans le monde même pas deux mille. Étant donné l’état avancé de pollution en Chine, je ne suis pas surpris. Depuis que nous avons quitté Hong Kong, nous n’avons pas eu une seule fois une vraie journée de beau temps. Toujours, le soleil est orange. Toujours, les objets un peu distants disparaissent dans une espèce de brume qui ne se lève jamais. Sans parler de la déforestation. Mais le panda devant moi, qui mange paisiblement, même sous les cliquetis des appareils photo, ne le sait pas. Ne sait pas qu’il est un des derniers survivants de sa race, et qu’il a maintenant la lourde responsabilité de devoir perpétuer son espèce. Le pauvre.

Le reste de la journée, nous nous baladons dans les quartiers reculés de la ville. Enfin, quelque chose qui ressemble plus à la vraie Chine. Plus de beaux bus modernes et de nouvelles voitures sur d’immenses boulevards. Quelques tuks tuks chevrotants circulent dans un labyrinthe inextricable de marchés de légumes, de vendeurs de brochettes ambulants, de minuscules échoppes de couture et de vendeurs de copies de DVDs. Nous mangeons un succulent Wok aux légumes. Bien épicé. Le patron est aux anges quand nous le félicitons. Il l’est encore plus quand nous prenons une photo de son stand. Nous rentrons à l’hôtel le sourire aux lèvres.

Photos de Chengdu

Trois jours et quelques temples tibétains à l’atmosphère éthérée plus tard, nous partons pour Chonging, d’où nous prendrons pour quatre jours un bateau qui nous fera descendre le fleuve Yangze, nous permettant ainsi de voir les fameuses Trois Gorges avant qu’elles ne disparaissent sous les eaux du encore plus fameux barrage des Trois Gorges, dont nous irons voir aussi le chantier. Nous avons beaucoup hésité avant d’arrêter ce plan, car nous avons une aversion commune contre les grosses croisières touristiques en bateau, même si les touristes seront en grande partie chinois, étant donné que nous sommes en basse saison. Mais comme cette région sera changée à jamais d’ici la fin de la construction du barrage en 2010, nous décidons que le jeu en vaut la chandelle.

Avec le recul, je ne suis pas sûr que nous ayons eu raison. Les gorges en elles-mêmes, malgré une certaine prestance, ne sont pas aussi impressionnantes que ça, et ne valent certainement pas tout le tabac qu’on en fait, ni l’infrastructure qui s’est construite tout autour. Parce que pour les voir, il faut subir, pendant 6 heures consécutives, des commentaires en chinois d’un niveau sonore plus élevé que dans un festival. Un peu lourd quand même. On continue à espérer en pensant que le barrage qui sera, une fois fini, le plus long du monde, sera bien impressionnant. Mais le barrage n’est pas juste un chantier, c’est toute une industrie à tourisme, avec livre d’or, musée, point de vue avec lunette longue distance et plusieurs dizaines de livres différents sur la construction. Le gouvernement veut faire de ce barrage un symbole, montrer au monde qu’il est capable de pourvoir aux besoins en électricité de sa population, montrer combien la Chine est avancée.

Par contre, parmi toute cette infrastructure, pas un seul mot sur les masses de population déplacée, ni sur l’impact écologique qu’aura l’engloutissement des gorges. Dommage collatéral. Ce n’est sans doute pas bien grave.

Au final, le point le plus intéressant de toute la traversée aura sans doute été le vieux mécanicien du bateau, qui nous a fait la visite complète du moteur du bateau (moteur tchécoslovaque datant d’il y a 40 ans). Il ne parle évidemment pas anglais. On bénit les signes. On le sent tout fier de son vieux tacot. Il nous dit que c’est un bon moteur. Son sourire, presque sans dents, vaut tous les barrages.

Photos de Chonging, du Yangze et des Trois Gorges

Après la traversée, nous montons vers Pékin, notre dernière destination en Chine avant de redescendre vers le Vietnam. De nouveau 24 heures de train. On commence à s’y habituer. En arrivant à la capitale, je commençais à désespérer de trouver encore quelque part une touche de l’ancienne Chine. Jusqu’à ce moment, je la voyais un peu comme un rêve fuyant, qu’on espérait toujours trouver dans la ville suivante, mais qui toujours nous échappait. On en trouvait quelques bribes, jamais quelque chose de bien consistant.

Pékin est différente. Bien sûr, il y a aussi de gros buildings, d’immenses boulevards. Mais il suffit de se perdre un peu dans les petites ruelles, les "hutongs", pour trouver quelque chose de totalement différent. Ces ruelles ne dorment jamais, il y aura toujours un petit magasin ouvert, ou un colporteur sur son vélo, ou encore de vieux Chinois jouant au go avec des capsules de bières. C’est une ville où tout m’a paru plus intense, des endroits visités aux gens rencontrés.

Un tourbillon de sentiments et d’émotions, un moment unique et grand, comme on ne peut en vivre qu’en voyage.

Nous étions un groupe d’au moins une dizaine de personnes, tous de pays différents, d’âges différents, d’horizons différents, avec une vision différente des choses. Mais nous étions unis, unis par le voyage, par une même envie de voir le monde, de le comprendre. On avait l’impression d’accomplir quelque chose, assis tous ensemble à discuter la moitié de la nuit. C’était beau en ce sens que nous avions réussi à mettre à bas absolument toutes les barrières, à casser toutes les conventions. Car en voyage, ni l’âge, ni la langue ni rien du tout n’a d’importance. Nous parlions français, espagnol, chinois, anglais, hébreu.... Nous nous sentions bien. Intouchables presque. Illusion stupide, fuyante et rapide, mais l’espace de quatre jours, j’ai vraiment vécu comme dans un endroit différent, où vivre avait une toute autre signification. Je pense que c’est à partir de ce moment-là que je me suis vraiment senti de nouveau en voyage, libéré de toute contrainte. Je ne sais pas si c’est à cause des gens, ou des différents sites visités, mais cet endroit m’a vraiment changé.

C’est aussi là-bas que l’on a vu les plus beaux sites de toute la Chine. Le temple des lamas, avec sa statue de Bouddha de 7 mètres de haut, ses toits colorés, ses portes sculptées, entre lesquelles déambulent des moines aux robes orange et jaune, semblant totalement intouchés par le monde, dispensés de toute peine.

La Cité Interdite, ancienne demeure de l’empereur, un million de mètres carrés de dragons en pierre, de vases millénaires, de jardins intemporels aux arbres si tordus et rabougris qu’on les croirait à forme humaine, de minis temples en enfilades, le tout construit presque comme un labyrinthe où aucun des bruits de l’extérieur ne parvient jamais.

La grande muraille aussi, visitée un jour de neige, majestueuse dans sa décomposition, construite avec le sang de milliers d’esclaves, grandiose, effrayante, éthérée dans la brume, striant de pierres le sommet des collines balayées par le vent.

Nous restons cinq jours dans la ville. Nous partons tristes, mais la tête et le cœur pleins de beaux souvenirs. Il ne faut jamais regretter le temps passé. Toujours regarder vers l’avenir, attendant calmement ce que le monde a en réserve pour nous. En l’occurrence, un peu plus de chaleur. Et un canoë sur une rivière. Nous avons eu des nouvelles de Woytek disant qu’il avait réussi son plan de descendre depuis la frontière. La rivière Song Hong... ça sonne bien. Pourquoi pas ? Ça nous changera des trains chinois. Et au moins, il n’y a pas de risque de croiser trop de touristes.

Photos de Pékin, la Cité Interdite

Pékin, les Temples

Nous prenons encore quatre jours à descendre jusqu’à la frontière. Quatre jours de train, un jour de pause à Kunming pour faire quelques provisions de nourritures, un bus de nuit jusqu’à la frontière. Un grand pont au dessus de la rivière.

D’un côté, la Chine, de l’autre le Vietnam.

Pas plus compliqué que ça. Il suffit de passer le pont, comme disait le poète.

C’est tout de suite l’aventure.