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Brèves
La fin du voyage d’Adrien.
mardi 2 juin

"Je retrouve Jérémy douze heures plus tard dans l’hôtel le moins cher et le plus pourri de tout Delhi, où il ronge son frein avant de découvrir le nouveau pays qui l’attend. Nous passons trois jours à essayer de nous dire tout ce que l’on voulait, à nous transmettre toutes les émotions qu’on a partagées. Mais en même temps, à quoi bon ? Nous nous retrouverons en Suisse, des rêves plein la tête, pour pouvoir nous rappeler de tout. Je suis par contre bien incapable de profiter de la ville en elle-même. Je voudrais que cette attente puisse prendre fin, que soient terminés ces derniers jours qui s’étirent et se distordent, devenant presque agaçants à force de ne pas passer. Maintenant que j’ai vraiment accepté l’idée de rentrer, je voudrais que ce soit terminé, pouvoir mettre ce retour derrière moi. J’ai l’impression d’être coincé entre deux mondes, plus totalement ici, mais certainement pas encore là-bas, finalement quand même un peu effrayé à l’idée de revoir ma maison, de ne plus bouger tout le temps, ne plus avoir de sac à faire, de visa à demander ou encore de nouvelles personnes à rencontrer tout le temps".

Le dernier texte d’Adrien, à lire ici

 
Avant-dernier texte d’Adrien : Agra et Jaipur
mardi 19 mai

"La chaleur ralentit les actions de tous, et un Indien qui, ayant eu la poliomyélite, ne pouvait plus utiliser ses jambes et marchait donc avec ses mains, ses membres inertes regroupés sous lui, que j’ai rencontré le premier jour, et qui me disait vouloir partir le lendemain pour son autre magasin à Manali, se retrouvait à me dire la même chose chaque jour, et nous le retrouvions chaque fois au stand de thé, saluant la ville entière, disant simplement qu’il avait voulu rester un jour de plus. Quel autre rythme que celui de nos envies vaut la peine d’être suivi ? Visiblement, ici, aucun".

A lire ici

 
Adrien est sur la côte de l’Orissa
mercredi 6 mai

Au bord de la route, près de notre guesthouse, un clochard et un sadhu ayant fait vœu de silence discutent, regards et gestes. Ils m’interpellent, je m’assieds avec eux. Le mendiant, après un moment, se met à me parler de philosophie, de Nietzsche et de Camus : il a visiblement étudié à l’université. Et dire que chez nous on nous apprend encore que les études sont les garants d’une bonne carrière...

Il vit sur la plage avec les chiens errants et pour seul bien un cahier où il peut écrire. Son regard, comme ceux de tant de gens qui n’ont plus rien à espérer, a cette gravité, cette force intérieure qui ne fait que regarder les choses qui passent, prenant chaque moment comme il vient, comme la pierre qui tombe à travers l’eau, sans rien rencontrer d’obstacle, calmement, toujours plus proche du fond. Nous parlons de Herman Hesse, de Siddhartha.

A lire ici.

 
De Darjeling à l’Hymalaya.
vendredi 20 mars

"Dehors, le vent crie, la neige tombe à gros flocons. La météo pour demain ? Les guides rigolent. Ils nous trouvent drôle, à tout vouloir savoir des horaires, le temps qu’il fait, le pourcentage de chance que l’on puisse aller jusqu’en haut sans être arrêtés par la neige. Only for god ! Pas de problème alors. La décision ne nous appartient pas, ne nous reste qu’à profiter de la bière et des sourires qu’on nous offre. Lorsque l’on sort dans la neige et le froid, on se sent nettement mieux. Les jambes sont fourbues, les dos crient, mais on a chaud."

A lire ici la suite du voyage d’Adrien.

 
La suite du voyage d’Adrien
mardi 10 mars

Cioran a dit dans un de ses textes qu’un bon livre devait tout chambouler, toutes nos certitudes et nos pensées. Je pense qu’il en va de même pour un voyage : il n’a de sens que s’il remet en question tout ce que nous savons de l’homme et du monde. Un pays aussi et je pense que c’est pourquoi beaucoup de gens ont tant de peine avec l’Inde : c’est un pays profondément humain, où tous les et sentiments et émotions humains sont ecrasés contre nous, des plus beaux aux plus vils, un pays de contradictions, un pays où le monde est mis à nu, dans toute sa beauté et son atrocité.

A lire ici.

 
La descente vers Hanoi
mardi 6 mai 2008
par Adrien Funk

Une frontière. Une de plus. Une barrière, un pont, une autre barrière, et on change de pays. D’ambiance aussi. Comme si nous venions de prendre une machine à remonter le temps. C’est là l’Asie comme on la rêve depuis chez nous. Motos pétaradantes, chapeaux coniques, bâtiments coloniaux décrépits.

Tous ces changements en quelques mètres seulement...

Que signifient ces frontières, ces séparations ? Pendant longtemps, j’ai pensé que rien ne pouvait justifier de séparer des peuples. C’était sans doute un peu hâtif. En voyageant, on se rend mieux compte des différences présentes entre deux peuples. Mais au final, qu’est-ce qui constitue vraiment un pays ? La langue ? La religion ? La culture ? Aucune de ces choses n’est, à mon avis, suffisante pour constituer une identité nationale, pour former les différences entre les pays. Non. Pour former une véritable identité nationale, il faut une histoire. Il faut que tous ces facteurs, la culture, la religion, se mélangent, se perdent l’un dans l’autre, pour finalement s’entremêler et se façonner en tant que nation sous l’influence des événements qu’elle subit.

Dans le cas du Vietnam, ce ne sont pas les événements qui manquent. Toutes ces guerres... Je me réjouis de découvrir le peuple qui en est sorti. Surtout qu’en faisant 350 kilomètres en canoë, en dehors des routes touristiques, nous sommes sûrs de découvrir le véritable Vietnam, et pas seulement ce qui est laissé en pâture au touriste moyen. Nous pourrons ainsi vivre le pays et pas seulement le voir.

Nous nous regardons. Nous sourions. Il est temps de trouver une barque.

Pas si facile que ça. Nous commençons par demander à quelques conducteurs de motos qui nous disent pouvoir nous emmener n’importe où. Mais ils ne doivent pas avoir l’habitude de ce genre de requêtes. Ils nous regardent bizarrement, puis oh no no boat, au revoir. Bon. Nous nous baladons sur le bord de la rivière. Peut-être qu’en demandant directement aux pêcheurs, nous aurons plus de chance. Trois barques sont amarrées à une petite cabane. Elles n’ont pas l’air toutes neuves, mais en ordre. Ils les vendent, mais pas pour moins de 300 dollars. Un peu cher. Tant pis.

Nous essayons encore de faire confiance à deux conducteurs de motos qui nous disent savoir où se trouvent des bateaux à vendre.

Mauvaise idée.

Ils nous emmènent dans un espèce de complexe touristique, où l’on peut faire un tour sur un lac artificiel de 50 mètres de large. Sur des barques en forme de cygnes. J’éclate de rire. Il fallait s’y attendre. Quand on essaye de faire quelque chose de pas habituel, surtout quand on est encore dans une ville avec des infrastructures touristiques, on se heurte facilement à l’incompréhension. Ce n’est pas grave. Ca ne fait que rajouter un peu de piquant à l’affaire. Si c’était trop facile, nous ne le ferions pas.

Nous changeons de méthode. On ne fait plus confiance aux motos, on retourne au bord de la rivière.

Nous quittons le centre de la ville. Les bâtiments en béton se font plus rares. De plus en plus ce ne sont que de petites maisonnettes en bois. Dans l’une d’elles, cinq ou six jeunes nous font des grands signes, nous invitent à venir prendre un verre avec eux. Pourquoi pas ? En plus, nous avons plus de chance d’avoir de bons renseignements avec ce genre de personnes.

J’ai dit un verre ? Je me suis trompé. Ces Vietnamiens sont de vrais alcooliques. Ils nous sortent un bidon d’essence plein d’un alcool dont je ne suis pas sûr de vouloir savoir d’où il vient, et c’est plutôt deux ou trois litres qu’ils nous font boire. À midi. On se croirait presque en Russie. Au final, ils n’ont aucune idée où nous pourrions acheter notre canoë. Mais ce n’est pas grave. Nous passons deux heures incroyables, à rigoler avec eux. À la fin, nous nous faisons inviter gratuitement dans un restaurant typique.

Excellente nourriture. Autant que je m’en rappelle, du moins.

Nous ressortons du restaurant environ trois heures plus tard, toujours bourrés, heureux, mais toujours sans bateau. Ça ne va plus du tout. Mais il semble que Bacchus ne soit pas encore complètement mort dans ces contrées. À peine une vingtaine de mètres plus loin, nous tombons sur une barque en tôle soudée, avec un toit en bambou tressé sur la moitié de la barque. Magnifique.

Une demi-heure et deux cents dollars plus tard, nous voilà dans notre barque. Ne reste plus qu’à la faire aller dans le bon sens. Heureusement que le courant est avec nous, parce que nous n’avons pas encore la maîtrise de l’engin. Nous faisons des tours sur nous-mêmes, incapables de garder une direction plus de 20 secondes. Les pêcheurs à qui nous avons acheté la barque, au loin, rigolent. Il y a de quoi. Mais ce n’est pas grave.

Nous nous habituerons, je pense.

Les maisons se font de plus en plus rares. Puis disparaissent. Ne restent que les bananiers, les montagnes, et une vague ligne de chemin de fer qui serpente rêveusement le long de la rivière. Le bruit de l’eau se mélange aux cris de quelques oiseaux, chantant joyeusement la fin du jour qui approche. Bientôt, il nous faut chercher un endroit où camper. Même si nous avons laissé le froid derrière nous, nous sommes en hiver et le soleil se couche tôt.

Nous amarrons le bateau sur une petite île de cailloux, montons la tente. Seuls quelques cris de chiens brisent le silence de la forêt. Finies la civilisation et les villes. Finis le stress et les touristes. Devant nous, 350 kilomètres de calme.

La rivière coule.

L’eau glisse sur les cailloux, lentement, inépuisablement. Nos esprits, bercés, s’envolent.

Trois heures plus tard, un méchant mal de crâne nous réveille. Je sors de la tente, respire un grand coup, histoire de me remettre l’esprit en place. Le bateau se balance d’avant en arrière à quelques mètres de là.

Se balance ? Nous l’avions pourtant poussé hors de l’eau. Il ne devrait pas se balancer. Pas normal ça. Même avec les derniers restes d’alcool, nous comprenons que le niveau de l’eau a dû monter.

Que faire ? Impossible de savoir si la rivière va continuer de monter. Et notre tente n’est plus très loin de l’eau. Au milieu de la nuit, nous ne voyons presque rien. Impossible de savoir ce qu’il y a devant nous. Pourtant, il va nous falloir bouger. Nous ne voulons pas nous réveiller au milieu d’une rivière en crue. Nous plions les affaires, remontons dans le bateau, puis repartons.

La nuit, la rivière est tout de suite moins amicale. Chaque reflet ressemble à un caillou, chaque son pourrait être un rapide. Nous avançons, le plus lentement possible, écoutant, scrutant, cherchant désespérément un endroit pour amarrer le bateau et dormir. En fait, nous n’avons même pas besoin de beaucoup de place, nous pouvons dormir dans la barque, il nous suffit d’un bon endroit en terre pour nous amarrer. Nous voila bientôt trempés jusqu’à l’os, poussant le bateau les pieds dans l’eau par peur de s’échouer contre les rapides, car la rivière n’est plus très profonde. Finalement, au bout d’une heure et à peine une vingtaine de mètres plus loin, nous trouvons un bout de berge en terre qui devrait à peu près faire l’affaire. Mais, trop fatigués, nous décidons de dormir dans la barque. Au début, anxieux et ayant peur que nous nous fassions emporter par le courant, il m’est impossible de trouver le sommeil.

Mais bientôt, bercé par le lent mouvement du bateau, j’abandonne toute peur et, lentement, me perds dans les bras de Morphée.

Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. Le niveau de l’eau s’est arrêté de monter, et nos amarres n’ont pas bougé d’un poil. On le saura pour la prochaine nuit. Tout est encore calme. Une épaisse brume recouvre la rivière, et les montagnes, pourtant si proches, sont totalement invisibles. Tout d’un coup jaillit du brouillard, tel un vaisseau fantôme et dans un effroyable crissement, une espèce de grosse maison-usine attachée tant bien que mal sur un gros radeau. C’est la première rencontre que nous faisons avec les principaux utilisateurs de la rivière, après les pêcheurs : les récolteurs de sable et de caillasse. Des familles entières, sortes de nomades de l’eau, habitent dans ces maisons, montant et descendant sans cesse le courant.

Après un très frugal petit déjeuner (une banane et un peu d’eau), nous empoignons nos pagayes et partons. Nous avançons virage après virage, découvrant à chaque fois une nouvelle montagne, une nouvelle île, un nouveau village. Tout est nouveau. Tout est magique. La jungle descend des montagnes, bondissant au dessus de chaque obstacle, mangeant les falaises, avalant les pierriers, pour s’arrêter à quelques mètres seulement de la rive, stoppée par des bancs de sables, amenés là par la saison des pluies, année après année. À chaque endroit où le sol n’est pas trop pentu, et où la jungle le permet, on a planté des bananiers, des légumes. De petites maisons, souvent en planches, parfois en vieux béton, s’incrustent entre deux plantations. Quelques personnes, chapeaux coniques sur la tête, travaillent dans les champs, arrosant, bêchant.

Lorsque nous passons, certains s’arrêtent pour nous regarder, nous faisant parfois un signe.

Nous regards bougent sans cesse, du courant à la rive, de la rive aux montagnes, des montagnes à la jungle, de la jungle aux villages, des villages aux... nous sommes radieux. Nos gestes, après une certaine maladresse les premiers temps, sont devenus plus fluides. Nous allons régulièrement, sans plus trop devoir nous soucier de nos bras, laissant le temps à notre pensée de s’envoler...

Vers midi, au détour d’un coude de la rivière, nous tombons sur une famille de pêcheurs sur leurs deux barques, ramassant tranquillement leurs filets sous le soleil éclatant. À peine nous ont-ils aperçus qu’ils se lèvent tous d’un coup, nous font de grands signes, montrant leur bouteille de thé, criant hello à tue-tête, visiblement très heureux de voir des étrangers. Nous n’hésitons pas longtemps.

En guise de thé, c’est en fait dix litres d’un alcool aussi fort que de l’eau de javel que nos nouveaux amis sortent sous la forme d’un gros bidon à essence, nous versant à chacun de généreuses parts, tout heureux de la bonne excuse que nous leur donnons de faire la fête.

Avec un sourire éclatant de la rougeur du bétel, le plus vieux d’entre eux nous explique que ce sont là ses 3 enfants, et qu’ils sont tout comme lui pêcheurs.

Et de nous resservir un verre. La nouvelle valait bien un toast.

Après bien une heure et demie de conversation, à moitié par signes, à moitié en déchiffrant avec peine les mots dans notre petit guide de conversation, et de plus en plus joyeux, le vieillard nous explique qu’il nous invite à partager le repas avec eux. Tant pis pour notre plan de faire une grosse journée aujourd’hui. La rivière attendra.

Nous amarrons les deux barques sur une petite île déserte, et bientôt nous voilà tous assis par terre, entourant un feu sur lequel bouillissent gaiement les poissons frais pêchés du jour, mélangé à deux ou trois légumes de leur jardin. Nous qui pensions devoir manger des nouilles lyophilisées pendant toute la durée du voyage, nous nous extasions devant ce repas. Ravis de notre bonheur, nos amis nous resservent encore à boire.

N’est-ce pas pour cela même que l’on part en voyage ? Pour ces rencontres à l’insu de toute législation, de toutes différences ? Un bol de riz partagé au bord de la rivière, un grand sourire, une poignée de main dans laquelle passe toute la chaleur humaine... J’ai l’impression de vivre comme dans un rêve. Ces gens, je ne connais même pas leurs noms, mais le rapport que j’ai avec eux est certainement mille fois plus fort que bien des "amitiés" de chez nous, parce que le rapport est totalement épuré, totalement dénué de toute stratégie, de toute classe, ce n’est que pure spontanéité humaine !

À la fin du repas, la journée commence déjà à tirer sur sa fin, et le vieux chef de la famille reprend la parole, cette fois pour nous inviter chez lui pour la nuit.

Je le redis et l’affirme, la spontanéité existe encore. Nous acceptons avec le sourire. Après de multiples accolades pour sceller la décision, nous repartons sur la rivière, avec le vieux père pour nous guider, tandis que les enfants restent derrière pour profiter de pêcher pendant qu’il reste encore un peu de lumière.

Alors que nous nous laissons glisser au gré du courant, tranquillement installé au fond de la barque, le vieil homme se met à chanter, et sa voix un peu cassée nous berce lentement, mélangée aux chants des oiseaux et au bouillonnement de l’eau, alors que devant nous le soleil se couche lentement, dans toute sa splendeur orangée. Un sentiment de calme, profond et indéracinable, m’envahit peu à peu.

Au bout de deux heures de lente dérive, nous arrivons enfin dans le village de nos amis. Quelques bicoques à moitié étouffées par la végétation sont regroupées autour de l’école, le plus grand bâtiment du coin. Alors que nous montons vers sa maison, tous les voisins arrêtent ce qu’ils font pour nous regarder passer, étonnés. Ils n’ont visiblement pas l’habitude de voir des étrangers, et notre hôte, tout joyeux de pouvoir montrer que nous sommes ses amis leur explique d’où nous venons et où nous allons, son visage illuminé par un grand sourire.

Nous arrivons chez lui. Une seule grande pièce, une télévision dans un coin, un grand tapis au milieu pour s’asseoir, et des lits poussés dans les coins. Sur les murs, les photos des enfants à leur mariage. Le vieux nous commente chaque photo, puis nous présente ses plus jeunes petits enfants, puis ses quelques chiens, nous fait faire le tour de son petit logis. Nous présente sa femme. Sa fierté devant ce qu’il possède, ce qu’il a construit, est immense.

Bientôt le reste de la famille rentre aussi, et nous nous asseyons tous sur le tapis pour manger le repas. Poisson et légume, le tout arrosé d’alcool. Décidément, ce n’est pas dans ce pays que nous arrêterons de boire. Mais comment refuser un verre que l’on vous propose comme un échange culturel ? On ne peut pas insulter nos hôtes...

Nous leur parlons en anglais, ils répondent en vietnamien, et à force de sourire, on se comprend. Quoi de plus beau ? Quoi de plus réel ? On se sent vivant et surtout on se sent enfin une partie intégrante du monde et non plus un simple spectateur derrière de faibles journaux et télévisions, pâles reflets de la réalité. Et de toute la soirée, le sourire ne me quitte pas une seule minute.

Vraiment, vraiment rien à voir avec la Chine. Pourtant, les deux pays sont communistes. Mais le Vietnam, contrairement à son voisin, a su conserver ses traditions, tandis que l’Empire du Milieu, dans sa fièvre de technologie et de richesses, a totalement abandonné l’immense héritage culturel de ses ancêtres. Le gouvernement tue la tradition en transformant chaque temple, chaque héritage en musée, enfermant ces morceaux de leur passé derrière de belles baies vitrées et des visites guidées, les rendant ainsi aussi obsolètes que de vulgaires bibelots. Il en résulte que le pays semble sans âme, les habitants détruits par les lavages de cerveau multiples dont ils ont été les victimes.

Mais pas ici. Que ce soit parce que les Vietnamiens ont un caractère plus fort ou bien parce que le gouvernement leur a laissé plus de liberté, je n’en ai aucune idée. Mais ce qui est sûr, c’est que le Vietnam est un pays beaucoup plus fort, intense et intéressant que la Chine.

Le lendemain, après avoir dit au revoir à nos amis avec les quelques verres d’usages, nous voilà repartis. Les montagnes, la jungle, les villages, tout recommence à défiler lentement, doucement devant nos yeux. C’est assez monotone. On pagaye, tranquillement assis dans la barque, et on regarde le paysage défiler. Vraiment pas trop fatigant.

Les pêcheurs continuent, quand nous les dépassons, à nous inviter a boire le thé, mais nous ne nous arrêtons plus. On fait des grands signes, on explique qu’on doit aller à Hanoi et qu’on a peu de temps. Il nous faut quand même bien avancer un peu, surtout si nous voulons avoir le temps de visiter le reste de l’Asie du Sud-est avant d’aller en Inde, où nous voulons arriver avant fin février. Nous nous contentons donc de leur dire bonjour, et nous continuons notre chemin.

De plus en plus, nous nous déconnectons de notre ancien rythme. Nous sommes maintenant réglés sur le soleil, arrêtant de pagayer quand il se couche, nous réveillant quand il se lève, sans aucun autre souci que de devoir trouver un endroit d’amarrage chaque soir. Souvent, alors que nous sommes assis sur la rive, regardant les derniers rayons du soleil disparaître en mangeant nos nouilles, les plus proches habitants ( au bord d’une rivière, les habitations de sont jamais loin) viennent, tout curieux, voir ce que deux étrangers font là. Ils restent souvent une bonne heure, voire plus, à discuter avec nous, nous donner des conseils pour la suite de notre descente, partager avec nous leur éternel alcool à réveiller les morts. C’est toujours un beau moment, et je grave chacune de ces rencontres dans ma tête, pour être sûr de ne jamais oublier. Ne jamais oublier que l’humain, avant tout, c’est la curiosité. La curiosité et la gentillesse de cette famille, par exemple, qui un soir nous voyant manger à même la casserole nous fait don de deux bols en porcelaine, sans un mot, juste avec un grand sourire, puis repart. Le sourire, dans ces occasions, ne vous quitte jamais.

La journée, nous pagayons calmement, par habitude presque, alors qu’autour de nous le paysage change, très lentement, touche par touche. Les montagnes s’abaissent, deviennent de simples collines, puis, au bout du cinquième jour, disparaissent totalement, laissant place à d’immenses plantations. Les villages s’agrandissent lentement, ressemblant de plus en plus à des grandes villes, entourées de grosses usines toutes un peu délabrées. On commence à avoir de la peine à trouver des endroits pour nous arrêter pour la nuit, tout est trop construit. Mais nous gardons un bon rythme, et nous avançons bien. Hanoi se rapproche rapidement. Malheureusement, la rivière elle aussi commence à changer. Dans ce nouvel horizon plat, elle prend ses aises, s’étale. Ce n’est plus la rapide rivière qui courait entre les montagnes, c’est un fleuve de plus en plus lent, dont, dans la brume du matin, nous n’apercevons même plus l’autre rive. Et, au fur et à mesure qu’ Hanoi approche, que les kilomètres parcourus s’accumulent, notre avancée se fait plus lente. Surtout que ce ne sont plus maintenant des petites barques de pêcheurs que nous croisons, mais des espèces de monstres de bien vingt mètres de long, transporteurs de sable et de pièces de construction. Ils montent et descendent le fleuve sans arrêt, jour et nuit, tel un long serpent de métal, scintillant dans la lumière.

Dans notre petite barque, nous commençons à carrément avoir l’air stupides. Nous n’avons que nos pagayes pour nous déplacer, et plus d’une fois on croit finir avec tout notre matériel au fond de la rivière. Mais le pire, ce sont les vagues. Car de par leur vitesse, les transporteurs créent de gros remous dans lesquels notre petite barque tangue beaucoup.

On commence à en avoir marre.

Sur le bord, ce sont maintenant des immenses stands de construction de navires. Le charbon brûle, les machines travaillent. L’air n’est plus très pur, mais retrouve cette noirceur charbonnée que l’on croyait avoir abandonnée après la Chine. Des cris, des ronronnements de moteurs.

Vraiment marre.

On consulte la carte. Il nous reste à peine plus de 30 kilomètres. On ne peut pas abandonner maintenant. Demain, nous serons à Hanoi. Un vrai lit. Une bonne douche. À manger, et pas seulement des pâtes chinoises. L’idée nous réconforte.

Le soleil commence à se coucher. On s’amarre sur le bord, prépare le repas. Bientôt, nous voilà assis face à l’eau, regardant pensivement la file interminable de bateaux qui passent, infatigablement. Les lumières des chantiers brillent au loin. On regrette nos amis les pêcheurs.

C’est ce moment-là que choisit le jeune garçon de la maison d’en dessus pour venir nous dire bonjour, timidement. Il nous amène quelques fruits, cueillis pour nous. On le remercie chaudement, tout heureux de pouvoir rajouter ces espèces de prunes un peu amères à notre menu. Nous voyant si contents, il repart en silence et revient, une demi-heure plus tard, avec un immense sac rempli de fruits, nous le donne. On essaye de refuser, mais impossible. Il sourit doucement, nous fait un signe de tête, puis disparait dans la nuit. En face, sur la rivière, un bateau klaxonne.

Même ici, alors que nous sommes au milieu d’une grande zone industrielle, la bonté existe encore. La pensée me donne le sourire.

Le lendemain, après deux heures d’un bon pagayage, nous décidons d’essayer de faire du bateau-stop. Il est vrai qu’ensuite on ne pourra pas dire qu’on a pagayé jusqu’à Hanoi, mais au moins nous serons restés sur la rivière jusqu’au bout. Et l’idée de faire tracter notre petite barque par un de ces monstrueux bateaux est trop tentante.

Mais le bateau-stop, ça marche comment ? Aucune idée. À tout hasard, on tend un pouce interrogateur et hésitant aux bateaux nous dépassant.

Le quatrième s’arrête. C’est 10 dollars. Ce n’est pas comme si on avait trop dépensé ces derniers jours, on peut se le permettre. Nous voilà donc sur le pont, notre coquille de noix attachée à l’arrière, brinquebalant de tous côtés. Et voilà que, à peine une heure plus tard, apparait à l’horizon le grand pont qui, nous le savons, veut dire que nous arrivons. Nous sourions. On remercie nos tracteurs, puis on se met en quête d’un acheteur pour notre barque. On ne va quand même pas l’abandonner tout simplement. Il nous suffit de pagayer le long de la ligne de bateaux arrêtés sur le bord, puis de leur agiter sous le nez le bout de papier où nous avons écrit, en vietnamien, que nous voulons vendre la barque. Le troisième est le bon. L’affaire est, bien évidemment, scellée d’un petit verre. Nous récupérons nos sacs, remontons sur la rive.

Sourions.

Photos de la descente vers Hanoi

On a réussi ! Et en un temps record, en plus. Neuf jours pour 350 kilomètres. Nous avons l’impression, futile sans doute, d’avoir accompli quelque chose. Nous avons faim, nous sommes sales, j’ose à peine imaginer notre odeur, mais un sourire règne sur notre visage. Nous entrons dans la ville comme des conquérants.

Nous regardons autour de nous.

Le choc est grand. Plus de bananiers. Plus de pêcheurs souriants, plus d’invitation au thé. Plus de gens nous disant bonjour par simple curiosité. La ville dresse ses barrières, terribles dans leur beauté de lumières, de restaurants et d’affiches colorées, entre les hommes. Pas que Hanoi ne soit pas une belle ville. Je l’adore. Avec ses marchés spécialisés, ses cireurs de chaussures, ses restaurants de rues qui vous surprennent à chaque croisement, elle est vivante et sympathique. Mais en regardant autour de nous, nous nous rendons bien compte que nous avons laissé derrière nous quelque chose d’autre, et que maintenant nous ne pouvons plus agir avec les gens de la même manière. La curiosité est enfouie, enterrée et oubliée sous des tonnes et des tonnes de magasins de t-shirt et autre attrape-touristes.

Mais je ne vais pas faire l’hypocrite. Ce retour à la réalité de notre civilisation, nous l’avons apprécié. Nous avons apprécié les magasins, les marchés, les cinémas. Nous avons apprécié le confort d’un lit, l’inutilité d’une télévision, le contentement de se faire emmener dans un tour organisé pour aller visiter la baie d’Halong, un endroit magnifique.

Mais, alors que nous montons dans le bus qui nous emmènera au Laos, nous savons que ce qui nous restera du Vietnam, ce ne seront pas le reflet des montagnes dans la turquoise baie d’Halong, ni les bazars d’Hanoi. Non. Pour nous, le Vietnam restera le calme de la jungle et le sourire sans dent d’un vieux pêcheur, nous serrant vigoureusement la main.

Et peut-être aussi nous restera dans la bouche un vague arrière-gout de whisky mal distillé, gardé dans des bidons d’essence...

Photos de Hanoi et de la baie d’Halong