Cours et textes sur Mussolini et le fascisme italien
Le texte qui suit est un cours de niveau lycée (première) qu'un collègue retraité de l'enseignement de l'histoire en 2004, Pierre de Vargas, donnait à ses élèves de 3e année au Collège de Genève.
Vous avez ci-dessous le cours pour les élèves au format html. Il comporte une introduction au fascisme italien, une chronologie de Mussolini jusqu'en 1922 et une chronologie du pouvoir fasciste de 1922 à 1936.
Je l'ai mis aussi au format pdf, afin de conserver les subtilités typographiques de son auteur qui font défaut au format html. Le cours contient des abréviations non expliquées, car facilement compréhensibles.
Pierre a fait aussi une introduction à ce cours, ainsi qu'un cours annoté pour les enseignants, que je mets au format pdf uniquement.
Pour lire le format pdf, il faut un logiciel gratuit, Abode Reader, facile à obtenir sur Internet.
Ce cours est suivi de quelques textes d'accompagnement au format html, aussi mis au format pdf et annoté pour les enseignants.
Textes pour les élèves (pdf)
Textes annotés pour les maîtres (pdf)
I. Introduction à l'histoire du fascisme italien
Les vainqueurs de la 1e Guerre mondiale avaient lutté pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et pour la démocratie. Or, quatre ans seulement après la fin de cette Guerre, en 1922, l'un des pays vainqueurs, l'Italie, inaugure un régime non démocratique, le fascisme, qui va durer 23 ans et avoir beaucoup d'imitateurs, ce qui est une des causes principales de la 2ème Guerre mondiale! Et ce mot inventé par Mussolini, fascisme, est toujours utilisé pour désigner une attitude politique. Comment expliquer la facilité avec laquelle cet homme, passé de l'extrême-gauche à l'extrême-droite, a accédé au pouvoir et imposé son régime? Surtout par l'histoire.
- L'unité nationale de l'Italie était récente, fragile et peu satisfaisante.
1° A cause du souvenir de l'Empire romain, Rome avait été vue très long temps comme la capitale non pas de l'Italie, mais de la Chrétienté. En attendant l'impossible restauration de l'idéale Unité chrétienne et mondiale, l'Italie dans l'Ancien Régime, dépourvue de sentiment national, était morcelée en une dizaine d'Etats, et aliénée, c'est-à-dire entre des mains étrangères : dès le XVIe s., il y avait mainmise des Habsbourgs sur le Nord et le Sud de la péninsule ; le centre formait les Etats pontificaux. Sauf dans le royaume de Sardaigne (cap: Turin), il n'y avait chez les Italiens nulle tradition de service de l'Etat.
2° La Révolution française et l'expansion napoléonienne amenèrent en Italie (comme en Allemagne) une unité et une égalité civile (relatives !). Mais à la chute de Napoléon, avec la Restauration de l'ancien régime (1815), le poids des Habsbourgs s'accrût (le Royaume lombard-vénitien est à l'Autriche, les duchés de Toscane, Parme et Modène à des dynasties parentes des Habsbourgs, le royaume des Deux-Siciles aux Bourbons d'Espagne sous la protection de Vienne). Alors, chez les jeunes Italiens instruits s'affirma une aspiration à l'unité nationale et à la liberté. En 1848, dans la vague révolutionnaire qui balaie l'Europe, l'Italie se souleva. A Rome, Mazzini proclame la République, et le roi Charles-Albert de Sardaigne engage une guerre «sacrée» anti-autrichienne. Mais c'est l'échec. Donc jusqu'au milieu du XIXe s., le nationalisme était généreux, révolutionnaire, de gauche ; son plus célèbre héros est Garibaldi, avec ses Chemises rouges. Ils échouent dans leur entreprise d'unité nationale, et en restent frustrés. Mussolini saura, quand il le jugera bon, se rattacher à cette tradition de gauche combattante.
3° L'unité de l'Italie fut réalisée par le Piémontais Cavour, ministre du roi de Sardaigne Victor Emmanuel, le seul souverain de famille italienne. L'alliance de Napoléon III, empereur des Français, qui remporte en 1859 contre les Autrichiens les batailles de Solferino et Magenta, entraîne la création rapide (en 1860) du Royaume d'Italie, sans Venise ni Rome, mais avec Naples et la Sicile, offertes par Garibaldi au roi Victor Emmanuel à la suite de la rocambolesque «expédition des Mille».
On peut dire que cette unité «miraculeuse» de 1860 fut une affaire de politiciens et d'intérêts économiques. Le nouveau royaume résultait de l'alliance de la grande bourgeoisie du Nord et des propriétaires terriens du Sud. Ni les paysans, ni les «classes moyennes» ne se sentent concernés - d'ailleurs ils n'ont pas le droit de vote : l'élection du Parlement se fait au suffrage censitaire jusqu'en 1911; les députés, souvent corrompus, achètent le soutien des électeurs. Le gouvernement (nommé par le roi sur proposition de la majorité parlementaire, selon l'usage britannique) est souvent le résultat de «combines». La jeunesse idéaliste est déçue de l'unité italienne. Le royaume est coupé entre un Nord dynamique, industriel, relié à l'Europe, et un Mezzogiorno arriéré, exploité par le Nord, s'enfonçant dans le sous-développement et la résistance larvée.
4° La classe politique italienne avait des appétits expansionnistes (faire de l'Adriatique un «lac italien», gagner des colonies en Asie mineure, en Afrique) qui ne furent pas satisfaits par le traité de Versailles. L'Italie reçoit Trentin, Ht-Adige, Frioul, Trieste, Istrie, mais non pas Fiume ni la côte dalmate, donnée, selon les principes de Wilson, au nouvel Etat yougoslave; elle ne reçoit de territoires ni turcs, ni africains. Quoique dans le camp des vainqueurs, l'Italie est déçue comme si elle était un pays vaincu.
- La victoire bolchevique en Russie et le mot d'ordre de la IIIe Internationale (Komintern) d'internationalisation de la Révolution prolétarienne ont un effet énorme. Le léninisme peut être résumé dans cette idée: puisque le prolétariat a le bon droit avec lui, et que nous sommes le pouvoir prolétarien, nous avons tous les droits, nos adversaires n'en ont aucun.
Or en Italie en 1919, le chômage sévit massivement chez les anciens combattants, l'industrie est en crise, la révolte gronde non seulement chez les ouvriers mais chez les paysans sans terre (en Italie, les paysans pauvres constituaient une masse révolutionnaire). Le modèle communiste apparaît très fort, et très menaçant pour les possédants. Ceux-ci vont chercher à tout prix à sauver le système en place.
II. Chronologie de Mussolini (et 11 citations) jusqu'à 1922
1883: naissance de Benito Mussolini en Romagne. Milieu populaire, père forgeron anarchiste (1), mère institutrice. Formation d'instituteur.
1902-05: antimilitariste, pour fuir le service militaire il s'exile en Suisse (Lausanne, Genève), vit de petits métiers, rencontre des révolutionnaires exilés.
1912: rédacteur en chef de l'Avanti!, quotidien du parti socialiste (marxiste, révolutionnaire, antimilitariste, évidemment antimonarchiste).
août 1914: l'Italie se déclare neutre, pour ne pas rejoindre la Triple Alliance. La gauche socialiste est, bien sûr, neutraliste et pacifiste. Or...
en septembre 1914, Mussolini commence à s'exprimer en faveur de l'intervention aux côtés de l'Entente! (il n'est pas le seul homme «de gauche» à être atteint alors par ce qu'on a appelé le «virus de la guerre».)
novembre: exclu du Parti socialiste, il fonde (grâce à des fonds secrets français) le Popolo d'Italia («socialiste-militariste» ou «social-chauvin»).
mai 1915: le Parlement, intimidé par les pressions des nationalistes et de l'industrie, vote l'entrée en guerre contre l'Autriche et l'Allemagne. Mussolini, anti-parlementariste, exulte: [1] «L'irruption des citoyens romains dans cette enceinte sacrée est un signe des temps. C'est une vraie chance que Montecittorio ne soit pas aujourd'hui un monceau de ruines noircies» (Max Gallo, L'Italie de Mussolini, Perrin-Marabout 1982, p 49).
sept. 1915 - mars 1917: Mussolini soldat engagé volontaire.
oct. 1917: désastre de Caporetto. «Sous le coup de fouet de la défaite», des combattants italiens réagissent par la violence sans scrupules: les Arditi sont des volontaires qui vont assassiner les Autrichiens de nuit, camouflés en noir; Mussolini dans son journal les donne en exemple: [2] «Je veux des hommes féroces. Je veux l'énergie pour briser, l'inflexibilité pour punir» (fév. 1918, Ga 57) Le noir est la couleur fétiche de ces combattants nocturnes.
24 oct - 3 nov. 1918: pendant la débâcle autrichienne, offensive italienne et victoire de Vittorio Veneto. Mussolini triomphe bruyamment.
novembre 1918: fin de la guerre, l'Italie est dans le camp vainqueur, mais marasme économique, chômage des démobilisés, sentiment d'injustice chez les défavorisés, «soif de renouveau».
déc. 1918: le puissant Partito Socialista Ufficiale (PSU) se rallie à Moscou; il veut organiser avec Lénine l'internationalisation de la Révolution prolétarienne. Mussolini, lui, dans le Popolo d'Italia, se veut à la fois de gauche et nationaliste; il justifie même le programme d'expansion coloniale: [3] «L'impérialisme est la loi éternelle et immuable de la vie; il peut être démocratique, pacifique, économique et spirituel».
mars 1919: réunissant des groupes d'anciens Arditi, Mussolini fonde le «fascio milanese di combattimento» (faisceau milanais de combat): programme nationaliste (pour le rattachement de Fiume etc.) et de gauche: [4] «Nous nous permettons le luxe d'être aristocrates et démocrates, conservateurs et révolutionnaires, légalistes et illégalistes, suivant les circonstances de temps, de lieu, de milieu» (Popolo du 23 mars, Gallo 73).
avril 1919: les fascistes brisent une grève (2) à Milan, ce qui leur vaut le soutien de l'armée et du patronat. Ils ont donc de l'argent. Les «chemises noires» se constituent en milices bien équipées. Mussolini est le Duce de ses troupes (privées et donc illégales); ils font le "salut romain" ou fasciste (la main ouverte énergiquement tendue) et défilent au "pas romain" ou pas de l'oie, jambe tendue à l'horizontale (qui est en réalité germanique).
1920: grèves violentes, occupations d'usines par les ouvriers à Milan et Turin. La CONFINDUSTRIA (syndicat patronal) a peur («la révolution bolchevique s'est installée dans les faubourgs») et souhaite un pouvoir fort.
A la campagne, en Emilie et Toscane, occupation des terres par les braccianti, paysans sans terre, «rouges». Le fascisme agraire (avec ses «squadri» [escadron] de briseurs de grève) terrorise les communes rurales rouges, soutenu par les propriétaires et par l'armée. Leurs méthodes sommaires comportent le gourdin (manganello) et l'huile de ricin.
janvier 1921: voyant qu'il peut arriver au pouvoir avec l'appui de la Confindustria, Mussolini affirme franchement son soutien au capitalisme et au libéralisme économique: [5] «Le capitalisme est une hiérarchie ... une élaboration de valeurs qui s'est faite à travers les siècles». Abandonnant son républicanisme, il devient monarchiste.
Giolitti, chef du gvt, croyant jouer au plus fin, a organisé des élections à la Chambre. Il compte amener le fascisme à la légalité, le transformer en «quelque chose de décent dès qu'il sera entré à la Chambre» (Gallo 121). Résultat des élections: socialistes 122 sièges, communistes 16, populaires 107, fascistes 35 seulement. Mussolini déclare: [6] «Nous ne serons pas un groupe parlementaire, mais un peloton d'action et d'exécution». Ils s'installent à l'extrême droite de l'hémicycle.
nov. 1921:les squadre deviennent la Milice, en chemise noire, divisée en centuries, cohortes, légions. Organisation de jeunesse: avanguardia (10-15 ans), ballili (jusqu'à 9 ans). Création du journal théorique GERARCHIA: [7] «Il se peut qu'au XIXe siècle le capitalisme ait eu besoin de la démocratie; aujourd'hui il peut s'en passer; le processus de restauration de la Droite est déjà visible. Ce siècle s'annonce comme l'antithèse du siècle passé» (Ga 132)
février 1922: crise gouvernementale. Mussolini met son veto à tout ministère anti-fasciste. Les députés ont peur des manifestants fascistes qui crient «A bas le parlement», «Vive la dictature militaire», et n'osent pas tenir tête; ils choisissent comme chef de gvt un député sans envergure, Facta.
mai-juin 1922: Mussolini joue un double jeu: 1° dans le cadre parlementaire, il revendique le pouvoir gouvernemental, disant qu'il est le seul capable de ramener l'ordre; 2° il menace d'une prise de pouvoir par la force de ses troupes, qui défilent de façon menaçante dans la rue (donc il crée le désordre). Il a des contacts avec le Vatican: le pape Pie XI, par crainte du communisme, lui est favorable.
septembre 1922: discours d'Udine (cf. ce texte). La «marche sur Rome» (prise de pouvoir violente) est envisagée et devient un thème obsessionnel: il faut soustraire l'Italie au régime parlementaire. Mais Mussolini renouvelle ses apaisements à la monarchie, et laisse entendre qu'il accepterait de se voir confier le gouvernement par le Parlement.
24 octobre: rassemblement de toutes les chemises noires (env. 40'000) à Naples. Mussolini lance un ultimatum: ou bien démission du gouvt Facta, ou bien il lancera la marche sur Rome.
27 oct.: début de la soi-disant «marche sur Rome», sous une pluie battante. Il n'y a pas plus de 25'000 chemises noires, armés de fusils, restant dans les villes entourant Rome, car les voies ferrées sont bloquées par les cheminots anti-fascistes. Et le Premier ministre Facta proclame l'état de siège. On peut parler de «faillite militaire de la Marche sur Rome» (Gal 153). Mais le 28 oct., le roi refuse de signer le décret d'état de siège, ne voulant pas agir contre un mouvement «qui défend l'Italie contre le communisme».
29 octobre: le roi invite Mussolini. Le 30 octobre, celui-ci se présente au Palais du Quirinal en tenue fasciste, nu-tête. Il fanfaronne: [8] «Je viens tout droit de la bataille qui s'est déroulée, heureusement, sans effusion de sang». Il forme un gouvt où sur 13 ministres il n'y a que 3 fascistes. L'industrie, la grande presse, l'Eglise le soutiennent.
16 nov: Mussolini demande la confiance du Parlement (où son parti n'a que 35 sièges). [9] «Avec 300'000 jeunes gens armés prêts à m'obéir avec un aveuglement presque mystique, je pouvais châtier ceux qui ont tenté de salir le fascisme ... Je pouvais faire de cette salle sourde et grise un bivouac de manipules». Le député socialiste Matteotti crie «viva il Parlamento!» Confusion dans l'hémicycle. Puis la Chambre accorde la confiance au gvt Mussolini, par 306 voix contre 106, puis lui accorde les pleins pouvoirs!
Donc les députés ont couvert d'un semblant de légalité le coup d'Etat fasciste. La lettre de la Constitution a été respectée pendant que son esprit était bafoué. Le parlement s'est couché devant celui qui méprisait le plus ouvertement le parlementarisme.
III. Le pouvoir fasciste, de 1922 à 1936
nov. 1922: Mussolini ayant les pleins pouvoirs (3) n'a plus besoin de soumettre au Parlement ses décrets. «La banque, l'industrie, la Couronne, l'Eglise, l'armée l'approuvent; le peuple l'accepte». Va-t-il alors agir en dirigeant responsable, faire respecter la Loi sur laquelle le pouvoir s'appuie?
En fait, les brutalités contre les opposants (communistes, socialistes, catholiques) continuent et s'étendent. Mais les journaux ne mentionnent plus les attentats: il faut, pense-t-on, aider Mussolini à «normaliser» le fascisme, à affaiblir ses squadre. A Turin en déc. 1922, 22 antifascistes qui manifestaient sont sommairement exécutés avec des gourdins et à coups de fusil dans le dos; le secrétaire gal du syndicat de la métallurgie est battu à mort et son corps traîné sur le pavé par un camion. Mussolini écrit dans Gerarchia [10] «Le fascisme est déjà passé et si c'est nécessaire repassera tranquillement sur le corps plus ou moins décomposé de la déesse Liberté».
janv. 1924: la Chambre est dissoute, après qu'on lui a fait voter une loi électorale majoritaire (et non proportionnelle). Pour les nouvelles élections, dans chaque circonscription, une liste d'union, réunissant fascistes et conservateurs, est soutenue par une énorme propagande. On surnomme cette liste il Listone. Intimidations et violences contre les candidats opposés. Le Listone recueille 4,3 millions de voix; les opposants près de 3 millions.
30 mai 1924: à la 1e séance de la nouvelle Assemblée, Matteotti réclame l'invalidation des élections, pour fraude électorale.
10 juin 1924: Matteotti est enlevé dans une voiture (du gouvt) et assassiné. L'indignation est énorme. La presse et l'opinion publique accusent le pouvoir. Le 13 juin les partis d'opposition décident de se retirer de la Chambre pour marquer leur refus de ces méthodes et exiger la démission de Mussolini. C'est ce qu'on appelle «se retirer sur l'Aventin » (allusion au départ de la plèbe révoltée, dans la Rome primitive). Mussolini chancelle. Mais le roi soutient «le meilleur défenseur de la couronne». L'Osservatore romano (organe du Vatican) s'inquiète, en cas de chute du fascisme, du «fatal saut dans le brouillard». Mussolini récupère.
1925: vote des «lois fascistissimes» - limitation du droit d'association; contrôle politique des fonctionnaires; abolition de l'initiative parlementaire. Les journalistes doivent adhérer à l'«ordre des journalistes»; la citoyenneté est retirée aux adversaires du régime. Mussolini a une formule claire: [11] «Tout dans l'Etat, rien hors de l'Etat, rien contre l'Etat». Il dit lui-même que l'Etat italien est désormais totalitaire. Tous les habitants doivent adhérer au fascisme, faire le salut fasciste, etc. On voit partout les slogans: «MUSSOLINI HA SEMPRE RAGGIONE», «CREDERE, UBBIDIRE, COMBATTERE». Un député fasciste s'écrie à la Chambre: «Le philosophe est un type mental inférieur... le mussolinisme est foi». Le fascisme est une «civilisation supérieure», il a une «vocation universelle» (comme l'Eglise catholique).
Dans de grandes campagnes médiatiques (4), Mussolini lance la Bataille du grain (battaglia del grano ) consistant à atteindre l'autarcie en blé (au détriment des exportations d'agrumes); la Bataille de la lire (pour réévaluer la monnaie, les salaires sont baissés ce qui favorise l'exportation); embrigadement de la jeunesse, organisation des sports et loisirs; le Duce manifeste à l'avance sa volonté d'impérialisme colonial en Afrique. Derrière cette façade triomphaliste, l'économie va mal, le surpeuplement s'aggrave, le peuple souffre sans pouvoir le dire - et même sans pouvoir le penser.
1929: Concordat. Le Saint-Siège reconnaît l'Etat italien, accepte que son propre territoire soit limité au Vatican; en échange l'Etat fasciste reconnaît le catholicisme comme religion officielle.
[1933: Hitler au pouvoir en All. (5) ]
1935: guerre d'Ethiopie (6), prise d'Adis-Abeba; proclamation de l'Empire (Italie-Libye-Ethiopie-Erythrée: c'est une menace pour l'Empire britannique Egypte-Soudan-Ouganda jusqu'en Afr. du S.) Un Empire proclamé à Rome apparaît comme une restauration de l'Empire romain: Mussolini est le nouveau César.
1936: sur pression britannique, la SdN vote des sanctions économiques contre l'Italie. Elles ne seront pas appliquées, mais l'Allemagne nazie offre de fournir à l'Italie le charbon, le fer, les machines (7) qui pourraient lui manquer: le Duce est désormais le protégé du Führer. Proclamation de l'Axe Rome-Berlin.
[1939: Pacte d'Acier, entre le Reich hitlérien et l'Italie fasciste. L'Italie va être entraînée dans la 2de Guerre mondiale, dans le camp de l'All. nazie et du Japon. De 1943 à 45 elle connaîtra la pire catastrophe de son histoire.]
Notes :
(1) Il donna à son fils son prénom espagnol en l'honneur du héros révolutionnaire Benito Juarez, 1806-72, un Indien devenu président du Mexique (1861-63, 1867-72) qui essaya de nationaliser les biens de l'Eglise catholique et de donner la terre au peuple.
(2) Briser une grève, c'est empêcher les grévistes de maintenir les piquets de grève bloquant l'accès à l'usine, et protéger les «jaunes», travailleurs qui se désolidarisent de la lutte ouvrière et offrent de travailler à la place des grévistes. Or il est clair que si le travail continue à l'usine, la grève perd toute efficacité.
(3) Mais notons bien qu'il restera, jusqu'en 1943, le second personnage de l'Etat: le Roi est au-dessus de lui. Heureusement pour Mussolini, le roi est un petit homme effacé.
(4) Action médiatique, déjà? Oui, le pouvoir, pour la première fois, utilise hauts-parleurs dans les meetings, radio (écoute obligatoire du programme unique dans chaque village et quartier), cinéma très actif dès les années 1930, affiches, presse, manuels scolaires, etc. La propagande est partout.
(5) Sujet non encore traité. Au début Hitler, admirateur et imitateur de Mussolini, est en position inférieure.
(6) Guerre d'une violence terrible, contre des populations qui ignoraient la raison du conflit: gaz toxiques, bombes incendiaires au phosphore, etc.
(7) Ces marchandises vont transiter par le tunnel ferroviaire du Gothard en Suisse.
Trois documents concernant le fascisme italien qui accompagnent ce cours.
entre [...] = indications hors textes
1. Extraits du discours-fleuve de plus de 2 heures prononcé à Udine par Mussolini devant le Congrès des fascistes du Frioul, le 20 sept. 1922 (à la veille de la "Marche sur Rome")
"...Ce ne sont pas les programmes de salut qui manquent à l'Italie, ce sont les hommes et la volonté. ... Je vous crois tous convaincus de la faiblesse de notre classe politique. La crise de faiblesse subie par l'Etat libéral est amplement prouvée. Nous avons fait une guerre splendide au point de vue de l'héroïsme individuel et collectif. Après avoir été soldats, les Italiens de 1918 étaient devenus guerriers - je vous prie de noter la différence. Mais notre classe politique a mené la guerre comme une affaire d'administration ordinaire. Ces hommes que nous connaissons tous, dont les images physiques sont imprimées dans notre cerveau, nous apparaissent désormais comme dépassés, décatis, comme des déchets, comme des vaincus. ...
Les choses sont claires: il s'agit de démolir toute la superstructure démocratico-socialiste. Nous aurons un Etat qui tiendra dans ce simple discours: "L'Etat ne représente pas un parti, l'Etat représente la collectivité nationale, il comprend tout, il est au-dessus de tout, protège tout et se dresse contre quiconque porte atteinte à son imprescriptible souveraineté". Voilà l'Etat qui doit sortir de Vittorio Veneto. ..."
(...)
"Nous, milices fascistes, devons nous imposer une discipline de fer, autrement nous n'aurions pas le droit de l'imposer à la Nation - or c'est seulement par la discipline de la Nation que l'Italie pourra se faire entendre au milieu des autres nations. La discipline doit être acceptée. Si elle n'est pas acceptée, elle doit être imposée. Nous rejetons le dogme démocratique qui veut que l'on agisse toujours par sermons plus ou moins libéraux: à un moment la discipline doit s'exprimer par un acte de force et de commandement. ...
J'en viens maintenant à la violence. La violence n'est pas immorale. La violence est parfois morale. Nous refusons à tous nos ennemis le droit de se lamenter sur notre violence parce que, comparée à la violence commise pendant les tragiques années 1919 et 1920, et à celle exercée par les bolchevistes en Russie, où deux millions de personnes ont été exécutées, deux millions d'autres jetées dans les cachots, notre violence est un jeu d'enfants. D'autre part, notre violence est efficace, parce que, en juillet et août, nous avons obtenu, en quarante-huit heures de violences systématiques et guerrières, ce que nous n'aurions pas obtenu en quarante-huit ans de discours. Donc, quand notre violence résout une situation gangrenée, elle est morale, sacro-sainte, nécessaire. Mais, amis fascistes, notre violence doit avoir un caractère spécifique, fasciste. ..."
Questions:
- que dit Mussolini du système politique parlementaire (ou représentatif) ? que lui oppose-t-il (2 choses), et quel commentaire peut-on faire sur cette opposition ? commentez sa référence aux guerriers et à Vittorio Veneto (victoire de nov. 1918).
- que dit-il de la discipline (acceptée / imposée), et de la violence (morale / immorale) ?
2. Lisez attentivement cette pétition publiée en France dans le journal « Le Temps » du 4 octobre 1935
"A l'heure où l'on menace l'Italie de sanctions propres à déchaîner une guerre sans précédent, nous, intellectuels (1) français, tenons à déclarer, devant l'opinion tout entière, que nous ne voulons ni de ces sanctions ni de cette guerre. (...)
On veut lancer les peuples européens contre Rome. On n'hésite pas à traiter l'Italie en coupable, à la désigner au monde, sous prétexte de protéger en Afrique l'indépendance d'un amalgame de tribus incultes, que l'on encourage, ainsi, à appeler les grands Etats en champ clos (2) .
Par l'offense d'une coalition (3) monstrueuse, les justes intérêts de la communauté occidentale seraient blessés, toute la civilisation serait mise en posture de vaincue. L'envisager est déjà le signe d'un mal mental où se trahit une véritable démission de l'esprit civilisateur.
L'intelligence - là où elle n'a pas encore abdiqué son autorité - se refuse à être la complice d'une telle catastrophe. Aussi les soussignés croient-ils devoir s'élever contre tant de causes de mort, propres à ruiner définitivement la partie la plus précieuse de notre univers, et qui ne menacent pas seulement la vie, les biens matériels et spirituels de milliers d'individus, mais la notion même de l'homme, la légitimité de ses avoirs et de ses titres, - toutes choses que l'Occident a tenues jusqu'ici pour supérieures et auxquelles il a dû sa grandeur historique avec ses vertus créatrices. Sur cette notion, où l'Occident a incarné ses idéaux, ses honneurs, son humanité, de grands peuples comme l'Angleterre et la France se fondent pour justifier une oeuvre colonisatrice qui reste une des plus hautes, des plus fécondes expressions de leur vitalité.
Aussi ne voit-on pas sans stupeur un peuple dont l'Empire colonial occupe un cinquième du globe s'opposer aux justifiables entreprises de la jeune Italie, et faire inconsidérément sienne la dangereuse fiction de l'égalité absolue de toutes les nations! Ce qui lui vaut l'appui de toutes les forces révolutionnaires se réclamant de la même idéologie, pour combattre le régime de l'Italie et livrer du même coup l'Europe aux bouleversements désirés.
Les résultats de cette fureur d'égaliser qui confond tout et tous, nous les avons sous les yeux : car c'est en son nom que se formulent des sanctions qui, pour mettre obstacle à la conquête civilisatrice d'un des pays les plus arriérés du monde (où le christianisme même est resté sans actions), n'hésiteraient pas à déchaîner une guerre universelle, à coaliser toutes les anarchies, tous les désordres, contre une nation où se sont affirmées, relevées, organisées, fortifiées depuis quinze ans quelques-unes des vertus essentielles de la haute humanité.
Ce conflit fratricide ne serait pas seulement un crime contre la paix, mais un attentat irrémissible contre la civilisation d'Occident ".
Notes :
(1) Renseignez-vous sur le sens de ce mot: les auteurs se désignent-ils ainsi à juste titre?
(2) " "Appeler en champ clos", métaphore médiévale pour dire : inciter à se battre.
(3) Coalition : alliance d'Etats contre un ennemi commun. Elle est monstrueuse si elle réunit des parties qui n'ont rien à voir ensemble (ici : G-B et URSS).
Préparez le traitement du texte ci-dessus en repérant et soulignant en couleurs différentes: 1° les termes laudatifs (ou élogieux) ; 2° les termes péjoratifs (ou méprisants). Puis faites-en l'explication : intro: situez les circonstances, analyse: dégagez la position et l'intention des auteurs en vous appuyant sur leur texte, conclus: interrogez-vous sur leur clairvoyance.
Pour information, Charles Maurras signa cette pétition.
3. Discours du Duce à la Chambre, du 26 mai 1934
"La terrible question qui pèse sur l'âme des peuples, depuis l'aube de l'histoire jusqu'à maintenant, est celle-ci: sera-ce la paix, sera-ce la guerre? En attendant, l'histoire nous dit que la guerre est un phénomène inséparable du développement de l'humanité. C'est peut-être une fatalité tragique qui pèse sur l'homme. la guerre est pour l'homme comme la maternité pour la femme. ... Dans l'Encyclopédie j'ai fait connaître très nettement ma pensée au point de vue philosophique et doctrinal: non seulement je ne crois pas, moi, à la paix perpétuelle, mais je la considère comme déprimante, comme une négation des vertus fondamentales de l'homme qui se révèlent seulement à la pleine lumière du soleil, dans l'effort sanglant d'une guerre." (Applaudissements prolongés. L'assemblée se lève et applaudit. Aux cris de "Vive le Duce" s'associent les tribunes [du public])
Editions complète des oeuvres et discours, t. 10. Flammarion 1938
Comparez ces propos avec ceux, trois ans avant, d'un diplomate italien en exil, le comte Sforza (4), qui publiait en 1931:
"Il a été à la mode ces dernières années, un peu partout en Europe, de médire de la démocratie comme d'une forme de gouvernement des plus médiocres, tandis que la dictature serait, elle, le régime où les meilleurs auraient leur chance, à l'abri de l'aveugle sort des urnes. C'est le contraire dont l'expérience a fourni la preuve: la dictature a montré très souvent n'être que la voix d'une foule ivre et de ses lois - les lois de la foule ivre, à la Lynch (5) . Tous les dictateurs (6) se sont montrés des démagogues (7), surpassés seulement par des aspirants-dictateurs, à la Hitler (8) . Jamais un Premier ministre de l'Europe libérale n'a déversé sur des foules des tirades aussi démagogiques que celles dont deux ou trois dictateurs au pouvoir se sont faits les spécialistes.
Lorsque les dictateurs font appel aux passions populaires, c'est presque toujours aux passions les plus dangereuses qu'ils s'adressent: ils se trouvent obligés de réveiller des sentiments de guerre, de nationalisme déchaîné. En effet, les dictatures ne peuvent durer et prospérer que dans une atmosphère de guerre. Si leur politique étrangère reste ou semble [pour le moment] pacifique, c'est seulement parce qu'elles se sentent liées par une atmosphère internationale (9) qu'elles ne sont pas assez fortes pour défier. Mais qu'une fissure se forme, et toute dictature se mettra à espérer que le jeu sanglant approche à nouveau.
On pourrait dire que cette excitation des passions nationalistes chez les masses constitue constitue la caractéristique commune et essentielle des dictateurs d'après-guerre, Staline y compris, malgré son évangile internationaliste."
in Dictateurs et dictatures d'après-guerre, Gallimard 1931, cité in Le Monde contemporain, coll. d'histoire Louis Girard, Bordas, 1968, p. 630.
Notes :
(4) Comte Carlo Sforza (1873-1952), ancien ministre des AE, ambassadeur en France en 1922. "Dès sa démission fracassante de l'ambassade à Paris, à l'arrivée de Mussolini au pouvoir, il mène une campagne de tous les instants contre le fascisme".
(5) La loi qu'instaura en Virginie, dit-on, le planteur Charles Lynch (1736-1796), c'est que la foule se saisit de l'accusé, le juge, le condamne et le pend aussitôt. C'est le lynchage.
(6) Pour le moment Horthy en Hongrie, Pilsudski en Pologne, Primo de Rivera en Espagne, Staline en URSS. Plus tard Salazar (Portugal), Hitler, Metaxàs (Grèce 1936-40).
(7) Démagogue : celui qui cherche l'appui du bas-peuple par des promesses irréalisables et qui flatte ses passions collectives en désignant à sa haine des boucs émissaires.
(8) Hitler accédera au pouvoir en janv. 1933; Sforza a déjà vu qu'il "surpasse" les autres.
(9) Rôle d'Aristide Briand "le pèlerin de la Paix", jusqu'en 1931 (1928 Pacte Briand-Kellog mettant la guerre "hors la loi") ; rôle réconciliateur de l'All. Stresemann -> 1929.
Sur Cliotexte, vous trouverez des citations de Mussolini en 1918 et des textes sur le fascisme.
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