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La France après 1958

Entre [...] = indications hors texte

 

Présidents de la Ve République française


septennat

décembre 1958 - décembre 1965- avril 1969 démission
général Charles DE GAULLE

avril 1969- juin 1969 intérim du président du Sénat
Alain POHER

juin 1969- avril 1974 décédé
Georges POMPIDOU

avril 1974- mai 1974 intérim du président du Sénat
Alain POHER

mai 1974- mai 1981
Valéry GISCARD D'ESTAING

mai 1981- mai 1988-mai 1995
François MITTERRAND

mai 1995 - mai 2002 (quinquennat, référendum en 2000) -
Jacques CHIRAC

quinquennat

mai 2007 -
Nicolas Sarkozy

 


 

La crise constitutionnelle de 1962


"Je viens de parler de stabilité du régime républicain. Comment serait-il possible à votre président de ne pas exprimer dès la reprise de nos travaux les sérieuses préoccupations qu’il éprouve quant à l’avenir des institutions de la République ?

Une réforme constitutionnelle est engagée, qui bouleverse les esprits [...] le jeu normal des institutions est faussé, la Constitution est violée ouvertement, le peuple est abusé. Ce n'est pas une République qu'on nous propose, c'est au mieux un bonapartisme éclairé.
Que la constitution soit violée, nul doute ne subsiste plus à cet égard depuis qu’a été publié le projet de loi soumis au référendum, depuis qu’a été choisie la procédure non constitutionnelle de l’article 11[...], les juristes de France, le Conseil d’Etat, le Conseil Constitutionnel – chacun le sait aujourd’hui – l’ont condamné. Le projet de loi tendant à une révision constitutionnelle [...]ne peut pas être présenté sous couvert de l’article 11 ; mais ils persévèrent néanmoins. [...]

Je note aussi que ce projet [...] modifie plusieurs autres articles de la constitution [...] il enlève au président du sénat beaucoup de ses attributions [ en cas d’intérim] [...] Le gouvernement ne pourra pas, pendant cette période [...] engager sa responsabilité devant l’Assemblée Nationale, risquant de laisser la rue seul arbitre d’un grave conflit éventuel. [...]

Dans sa récente allocution télévisée, le Président de la République a dit « j’ai le droit ! » Avec la haute considération due à ses fonctions [...] je réponds « Non, monsieur le président de la République, vous n’avez pas le droit, vous le prenez » [...].

La question est donc grave. C’est la confusion ou la juste distribution des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaire qui distingue les gouvernements tyranniques des gouvernements libres. Réunir en une seule main, sur une seule tête, tous les pouvoirs, c’est proprement abolir la démocratie ; c’est pourtant ce qu’on demande au peuple français de faire, d’urgence, sans examen, simplement par confiance en un homme.

Je dis : ce n’est pas cela la démocratie. En démocratie, on ne gouverne pas par le monologue. Et surtout on a l’obligation morale, impérieuse de respecter les lois du pays. C’est une règle qui s’impose à tous les citoyens de France, et d’abord, et surtout, au premier d’entre eux, celui qui a la charge de veiller à l’intangibilité de la Constitution. [...] C’est pourquoi je m’élève avec force contre la violation de notre charte nationale."


Gaston Monnerville - discours prononcé le 9 octobre 1962 devant le Sénat (extrait)


 

MAI 68

 


 

Ce que n’est pas une vie normale.


« Ce que n’est pas une vie normale.
Avoir 20 ans et vivre en potache.
Ne pas pouvoir recevoir son père ou son frère dans sa chambre mais dans un foyer totalement impersonnel.
Demander l’autorisation pour danser dans un foyer qui nous est réservé.
Vivre dans une ambiance malsaine parce que la société qui veille sur nous a peur des « abus » de la jeunesse.
Enregistrer bêtement et passivement la culture imposée.
Mener une vie misérable dans tous les sens du terme, faire un travail au noir pour payer ses études ou sa piaule.
Abandonner ses études après trois ans en cité parce qu’on est incapable de les payer.
Ce qu’est une vie normale.
Vivre libre et être responsable.
Être respecté au même titre que n’importe quel citoyen.
Avoir les mêmes droits et les mêmes responsabilités, que l’on soit un garçon ou une fille.
Faire de la cité un lieu d’animation culturelle et de création artistique qui soit le fait des étudiants.
Pourvoir arriver au terme de ses études sans être aidé financièrement par papa.
Pouvoir discuter sur un pied d’égalité avec l’administration et ne pas recevoir de bonbons pour nous faire plaisir.
Si vous contestez ou si vous approuvez la politique menée, manifestez-vous, exprimez-vous.
Réunion d’information avec un délégué de la MNEF
Au foyer F jeudi 8 février [1967] à 20 h 30 ».

Tract de l’« Association des Résidents de la Cité universitaire de Nanterre » (ARCUN) rapporté par Emmanuelle LOYER, Mai 68 dans le texte. Bruxelles, Complexe, coll. « De source sûre », 2008


 

Les techniques de manifestation


« (...) Lorsque les deux groupes sont face à face en terrain découvert, ce qui, pratiquement, a toujours été le cas avant la nuit du 10 au 11 mai, l’arrière du cortège commence à dépaver les rues. Là encore, il s’agit d’une technique simple et nouvelle. L’outil, on le trouve sur place : c’est le plus souvent, un morceau de grille d’arbre. Lorsque les pavés sont descellés, on fait la chaîne pour les faire passer à l’avant de la manifestation. L’utilisation du pavé est une nouveauté et se révèle très efficace (...).

La riposte des policiers est aussi simple. Ils lancent à la main une première volée de grenades lacrymogènes, pour former un écran sur toute la largeur de la rue. Une seconde volée est envoyée, une dizaine de mètres plus loin, au lance-grenades, pour séparer l’avant de la manifestation du gros du cortège. Pendant ce temps, les étudiants ont pu lancer plusieurs salves de pavés.

C’est en général à ce moment que démarre la première charge. L’attaque des ailes est, en principe, réservée aux sections spéciales qui ont pour mission de briser le front. C’est là qu’ont lieu, en général, les matraquages les plus aveugles et les plus violents. (...) »
 
René BACKMANN, « Les techniques des manifestations », in Le Nouvel Observateur, 15 mai 1968, cité par Emmanuelle LOYER, Mai 68 dans le texte. Bruxelles, Complexe, coll. « De source sûre », 2008


 

Répression policière


« Toute l’opinion est bouleversée par la répression policière sauvage qui s’est abattue sur les étudiants et les universitaires du quartier latin. (...) Les organisations syndicales CFDT, CGT, FEN, CGT-FO et CGC ont proclamé la grève générale de vingt-quatre heures pour le lundi 13 mai 1968. L’UNEF, l’UGE et le SNESup poursuivent leur grève. (...)

Au nom de la solidarité qui unit les étudiants, les enseignants et l’ensemble des travailleurs contre la répression policière, pour l’amnistie des manifestants condamnés et la renonciation à toute poursuite judiciaire, administrative ou universitaire, pour les libertés syndicales et politiques et pour l’aboutissement de leurs aspirations communes (...), les organisations syndicales de la région parisienne UNEF, UGE, SNESup, FEN et CFDT appellent les étudiants, les enseignants, les travailleurs, toute la population à manifester en masse lundi 13 mai 1968, dans l’après-midi, de la place de la République à la place Denfert-Rochereau. »
 
Appel intersyndical à la grève du 13 mai, communiqué du 11 mai au matin, publié dans Le Monde, 15 mai 1968, et rapporté par Emmanuelle LOYER, Mai 68 dans le texte. Bruxelles, Complexe, coll. « De source sûre », 2008


 

Revendications des immigrés


« - suppression des contrats provisoires ;
- non à la discrimination dans la promotion sociale ;
- non à la discrimination dans l’emploi ;
- aucune restriction dans l’exercice des responsabilités syndicales et dans les organismes sociaux ;
- une juste distribution du logement ; (...)
- une seule carte de travail valable pour toutes les professions ;
- pour les élections des délégués du personnel et du CE, être électeurs et elligibles [sic] dans les mêmes conditions que les travailleurs français ; (...)
qu’un vaste programme soit entrepris au niveau du ministère de l’Éducation nationale, en accord avec les organisations syndicales, pour l’alphabétisation des travailleurs immigrés ;
- [mention manuscrite :] régime unique de Sécurité sociale pour tous sans distinction d’origine. »
 
Revendications des travailleurs immigrés de chez Renault, 26 mai 1968, Archives confédérales CFDT 7 H58, cité dans Xavier VIGNA, L’insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines. Rennes, PUR, 2007, rapporté par Emmanuelle LOYER, Mai 68 dans le texte. Bruxelles, Complexe, coll. « De source sûre », 2008


 

L’imagination prend le pouvoir.


« L’imagination prend le pouvoir.
La lutte révolutionnaire des travailleurs et des étudiants qui est née dans la rue s’étend maintenant aux lieux de travail et aux pseudo-valeurs de la société de consommation. Hier Sud-Aviation à Nantes, aujourd’hui le Théâtre dit « de France », l’Odéon.
Le théâtre, le cinéma, la peinture, la littérature, etc., sont devenus des industries accaparées par une « élite » dans un but d’aliénation et de mercantilisme.
Sabotez l’industrie culturelle.
Occupez et détruisez les institutions.
Réinventez la vie.
L’art c’est vous !
La révolution c’est vous !
Entrée libre
A l’ex-théâtre de France, à partir d’aujourd’hui. »
 
Tract du Comité d’action révolutionnaire du Théâtre de l’Odéon, 16 mai 1968, cité en annexe de la thèse de Marie-Ange RAUCH-LEPAGE, Le Théâtre en 1968, Histoire d’une crise, thèse de doctorat de lettres et sciences humaines sous la direction de Robert Abrichared, Paris-X, 1994, rapporté par Emmanuelle LOYER, Mai 68 dans le texte. Bruxelles, Complexe, coll. « De source sûre », 2008


 

Interventions publiques tenues au Théâtre de l’Odéon


« (...) UN TOURISTE ANGLAIS [25 mai 1968] : Je demande qu’à l’Odéon le sujet soit plus large et ne s’en tienne pas seulement à la France !
UN COMMERÇANT GAULLISTE : Les étudiants et les ouvriers ont les mêmes intérêts : on est étudiant pour ne pas être ouvrier. (Huées)
REPONSE D’UN ETUDIANT : La question n’est pas là ; le problème c’est qu’un ouvrier puisse étudier… (Vifs applaudissements)
UN OUVRIER : Le bourgeois n’est pas un ouvrier qui a réussi : c’est avant tout un état d’esprit. Le problème est de changer les structures profondes, être des gens qui pensent. Dans la société américaine, l’ouvrier a un grand confort, mais il ne pense pas. Je demande qu’on puisse faire vivre sa famille en travaillant normalement, et en ayant le temps de vivre, au sens large du terme, c’est-à-dire aussi de penser… (Applaudissements)
UN GARÇON DE CAFE : Je gagne 1 400 francs par mois. J’ai deux enfants, je pars de chez moi à 8h, je rentre à 10 heures du soir. Je vois mes enfants une fois par semaine. Eh bien, je trouve ça payer trop cher sa vie ! (Ovations)
UN REPRESENTANT DE COMMERCE : L’abrutissement des gens est méthodiquement organisé par le gouvernement, par exemple à la télévision. Un monde capitaliste ne peut pas accepter la critique car il se détruirait lui-même…
LE COMMERÇANT GAULLISTE : C’est faux ! La preuve c’est qu’on vous laisse parler à l’Odéon !
LE REPRESENTANT DE COMMERCE : Pour le moment, le pouvoir a trop de soucis avec les grèves. Mais dès que le travail reprendra, vous verrez qu’il nous enverra les CRS.

UN MEDECIN MARXISTE [29 mai 1968] : (Il commence par la traditionnelle critique marxiste du capitalisme.) Le Parti communiste représente la seule force vraiment révolutionnaire. Votre mouvement va tout droit au fascisme. (Sifflements) Vous faites du néocapitalisme, parce qu’en niant tout, vous ne niez rien. Vos idéaux sont ceux d’Hitler et Mussolini (Hurlements dans la salle) : oui, c’est le même romantisme nihiliste à la base ! Vous vous coupez du communisme parce que vous en avez peur ! (Cris d’indignation)
UNE FEMME DE CINQUANTE ANS : Il faut s’en référer au christianisme : lui seul peut nous sauver ! (Crise de fou-rire dans la salle) Il faut construire avec l’aide de Dieu ! (Nouveaux rires et sifflets) Votre mouvement s’enlise, car il est plein de tendances qui s’opposent : seule la foi pourrait les unifier ! (...)
UN OUVRIER ESPAGNOL (...) : Tout ce que vous dites, et d’ailleurs tout ce qu’on dit en général dans cette salle, est très loin des réalités de la rue. (Applaudissements et protestations) Vous feriez mieux de parler des salaires qui sont diminués pour les grévistes. C’est beaucoup plus urgent !
[UN] ETUDIANT : On n’a pas fait les barricades pour une augmentation de salaire ! Pour ça, il suffisait de faire une grève comme il y en a eu tant, en allant une fois encore, comme des moutons, à l’appel des syndicats, de la Bastille à la République ! Cette fois les rues ne servent plus aux défilés de cocus pacifiques, elles servent au dépavage et à la résistance aux flics. (Ovations). (...)
LE MEDECIN COMMUNISTE : Vous ne semblez pas comprendre que le fascisme est sur le point de triompher ; ce n’est pas en discutant de la sorte que vous l’arrêterez !
[UN] IMPRIMEUR : Vous parlez toujours de fascisme, mais c’est encore une formule, une étiquette : on en a marre des étiquettes ! (Énorme ovation) Vous agitez le fascisme comme un épouvantail, mais c’est un fantôme : c’est celui de Mussolini et de ses adeptes. De Gaulle n’est pas le fascisme : c’est le gaullisme, et c’est déjà pas mal. (Applaudissements et rires) (...)
QUELQU’UN DANS LA SALLE : Beaucoup de chrétiens sont au premier rang de la révolution : il faut que le mouvement affirme ouvertement qu’il ne les rejette pas. (...) Il y a même des curés qui sont avec nous !
DANS LA SALLE : Allons à Notre-Dame pour donner à bouffer aux enfants des grévistes !
LA « BIGOTE » : Nous sommes tous frères ! (Hurlements, on veut la sortir, le service d’ordre intervient pour calmer la salle) ».
 
Extraits des transcriptions des interventions publiques tenues au Théâtre de l’Odéon cités par Patrick RAVIGNANT, L’Odéon est ouvert. Paris, Stock, 1968, rapportés par Emmanuelle LOYER, Mai 68 dans le texte. Bruxelles, Complexe, coll. « De source sûre », 2008


 

"on est allé voir la CGT et elle n’a pas le temps de s’occuper de nous"


« On voyait arriver des ouvriers sous le porche de la Fac ; il y en a qui demandaient à rencontrer des étudiants, le comité d’action... Il faut bien comprendre que ce sont les petites entreprises qui sont venues parce qu’elles n’avaient pas forcément de syndicats. Je ne sais pas si c’est la vérité mais je me souviens que plusieurs fois les ouvriers qui sont venus nous ont dit : "on est allé voir la CGT et elle n’a pas le temps de s’occuper de nous" ».


 

Paysans et étudiants


« [L’Amphi] Donzelot a eu un effet utile pour certains. Petit à petit, et un certain nombre de fois, des gens d’ailleurs, des gens qui n’avaient pas l’occasion de parler de leurs problèmes, sont venus en parler à [l’amphi] Donzelot.

Ce qui était touchant, c’étaient les témoignages d’un ouvrier ou d’un employé que le mouvement de la Faculté avait mis en confiance pour parler de ses problèmes. Par exemple, un certain nombre de personnes de Weil était venu en parler. Les femmes racontaient comment leur journée se passait ; qu’il fallait par exemple demander un ticket pour aller aux toilettes et qu’elles ne pouvaient pas y aller plus de trois fois par jour... Cela avait sidéré les gens de la fac qui avaient toute la liberté de circuler à l’intérieur de la fac ».

    « Je me souviens d’une façon assez extraordinairement claire de l’arrivée (...) de paysans (notamment des jeunes du CDJA qui avaient 25-30 ans). Je les vois arriver à la fac et discuter avec nous.

Lors d’une soirée sur la pelouse, il y a eu une discussion sur "Que penser de la situation des agriculteurs ?" Je me souviens même avoir essayé de répondre à cette question parce que j’avais étudié en prépa l’agriculture française. Cela avait épaté les jeunes agriculteurs que des étudiants puissent parler de la paysannerie, de la lutte des classes et de la situation d’alors en France ».
 
D’après les témoignages recueillis et publiés par Nadège FAIVRE, Mai 68 à la Faculté des Lettres de Besançon. Besançon, Université de Franche-Comté, mémoire de maîtrise [direction : François Marcot], 1996


 

Mai 68 : allocution du 30 mai


Côté gaulliste. Durant les événements de mai 68, le pouvoir gaullien semble quelque peu pris de court, un flottement dont la gauche entend profiter. Le 29 mai, le Général disparaît une journée durant pour se rendre à Baden-Baden auprès du général Massu. Le 30 mai enfin, il s’adresse aux Français lors d’une allocution radiodiffusée.


"Françaises, Français,

Etant le détenteur de la légitimité nationale et républicaine, j’ai envisagé, depuis vingt-quatre heures, toutes les éventualités, sans exception, qui me permettraient de la maintenir. J’ai pris mes résolutions.

Dans les circonstances présentes, je ne me retirerai pas. J’ai un mandat du peuple, je le remplirai.

Je ne changerai pas le Premier ministre, dont la valeur, la solidité, la capacité, méritent l’hommage de tous. Il me proposera les changements qui lui paraîtront utiles dans la composition du Gouvernement.

Je dissous aujourd’hui l’Assemblée nationale.

J’ai proposé au pays un référendum qui donnait aux citoyens l’occasion de prescrire une réforme profonde de notre économie et de notre Université et, en même temps, de dire s’ils me gardaient leur confiance, ou non, par la seule voie acceptable, celle de la démocratie. Je constate que la situation actuelle empêche matériellement qu’il y soit procédé. C’est pourquoi j’en diffère la date. Quant aux élections législatives, elles auront lieu dans les délais prévus par la Constitution, à moins qu’on entende bâillonner le peuple français tout entier, en l’empêchant de s’exprimer en même temps qu’on l’empêche de vivre, par les mêmes moyens qu’on empêche les étudiants d’étudier, les enseignants d’enseigner, les travailleurs de travailler. Ces moyens, ce sont l’intimidation, l’intoxication et la tyrannie exercées par des groupes organisés de longue main en conséquence et par un parti qui est une entreprise totalitaire, même s’il a déjà des rivaux à cet égard.

Si donc cette situation de force se maintient, je devrai pour maintenir la République prendre, conformément à la Constitution, d’autres voies que le scrutin immédiat du pays. En tout cas, partout et tout de suite, il faut que s’organise l’action civique. Cela doit se faire pour aider le Gouvernement d’abord, puis localement les préfets, devenus ou redevenus commissaires de la République, dans leur tâche qui consiste à assurer autant que possible l’existence de la population et à empêcher la subversion à tout moment et en tous lieux.

La France, en effet, est menacée de dictature. On veut la contraindre à se résigner à un pouvoir qui s’imposerait dans le désespoir national, lequel pouvoir serait alors évidemment et essentiellement celui du vainqueur, c’est-à-dire celui du communisme totalitaire. Naturellement, on le colorerait, pour commencer, d’une apparence trompeuse en utilisant l’ambition et la haine de politiciens au rancart. Après quoi, ces personnages ne pèseraient pas plus que leur poids qui ne serait pas lourd.

Eh bien ! Non ! La République n’abdiquera pas. Le peuple se ressaisira. Le progrès, l’indépendance et la paix l’emporteront avec la liberté.

Vive la République !
Vive la France !"

Charles de Gaulle, Allocution du 30 mai 1968, Documents ministériels, tome 4, 1966-1969, Plon, Paris, 1970, pp. 292-293.


 

Mai 1968 : Interview télévisée du général de Gaulle, 7 juin 1968


« (...) Le 29 mai, j'ai eu la tentation de me retirer. Et puis, en même temps, j'ai pensé que si je partais, la subversion menaçante devait déferler et emporter la République. Alors, une fois de plus, je me suis résolu. Vous savez, depuis quelque chose comme trente ans que j'ai affaire à l'Histoire, il m'est arrivé quelquefois de me demander si je ne devais pas la quitter. (...)

Alors, le 29 mai, je me suis interrogé moi-même et puis, le 30 mai, ayant dit au pays ce que j'avais à lui dire et ayant reçu sa réponse sous la forme de l'immense marée humaine de la Concorde et des Champs-Elysées et, ensuite, de tous les cortèges magnifiques qui se sont produits dans tant de villes, j'ai compris que mon appel avait donné la signal du salut et je me suis senti consolidé dans ma résolution par la volonté des Français (...)

-Mon général, depuis le déclenchement de cette crise, il y a une chose qui a énormément frappé l'opinion, c'est de ne pas avoir prévu cette crise...

-(...) En dépit, et peut-être à cause des progrès immenses qui ont été accomplis depuis dix ans, de la paix qui est complètement rétablie et d'une situation internationale incomparable, eh bien ! en effet, une explosion s'est produite et elle s'est produite, bien sûr, dans le milieu où cela devait se produire, c'est-à-dire dans le milieu universitaire.

Cette explosion a été provoquée par quelques groupes, quelques groupes qui se révoltent contre la société moderne, contre la société de consommation (...) Des groupes qui ne savent pas du tout, d'ailleurs, par quoi ils la remplaceraient, mais qui se délectent de négation, de destruction, de violence, d'anarchie, qui arborent le drapeau noir.

Par contagion, à partir de là, il s'est produit la même chose dans certaines usines, et naturellement, là aussi parmi les jeunes. »

 


 

Mai 68, côté gauchiste


Le 22 mars 1968, les étudiants gauchistes occupent la salle du Conseil de faculté de l’université de Nanterres. Dans un tract daté du 18 juin 1968, ce mouvement s’amuse à plagier l’appel du général de Gaulle.


« Les chefs qui depuis le 13 mai 1958 sont à la tête des armées françaises ont formé un gouvernement. Ce gouvernement alléguant notre défaite s’est mis en rapport avec les chefs de l’OAS pour nous faire cesser le combat.

Certes, nous avons été submergés par les forces mécaniques, terrestres, aériennes et hertziennes de l’ennemi. Infiniment plus que leur nombre et leur matériel, c’est le martèlement des bottes sur les écrans de télévision et l’intoxication massive de la presse et des radios qui nous font reculer.

Ce sont les complicités manifestes et la rapidité des recours à l’illégalité qui nous ont surpris au point de nous amener où nous sommes aujourd’hui. Mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? Le recul est-il définitif ? Non.

Nous qui vous parlons en connaissance de cause, nous vous disons que rien n’est perdu pour la révolution.

Nous avons encore de nombreux moyens de faire venir un jour la victoire car les étudiants ne sont pas seuls, ils ont l’ensemble de la classe ouvrière avec eux. Ils peuvent faire bloc avec elle pour tenir et continuer la lutte. Ensemble, étudiants et ouvriers, nous pourrons libérer et utiliser l’immense industrie des usines et des facultés.

Cette révolution n’est pas limitée à notre pays. Cette révolution n’est pas tranchée par les journées de mai. Cette révolution est une révolution mondiale. Toutes les fautes, tous les retards n’empêchent pas qu’il y ait dans l’univers tous les moyens pour écraser notre ennemi.

Atteint (sic) aujourd’hui par notre faiblesse mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force révolutionnaire supérieure. Le destin du monde est là.

Le Mouvement du 22 mars invite tous les révolutionnaires qui se trouvent en territoire français ou qui viendraient à s’y trouver avec leurs armes ou sans leurs armes, travailleurs et étudiants, à s’organiser.

Quoi qu’il arrive, la flamme de la révolution populaire ne doit s’éteindre et ne s’éteindra pas.

Demain comme aujourd’hui nous parlerons. »


Cité par Claude Fohlen, Mai 68, révolution ou psychodrame, PUF, Paris, 1973, p. 59.



Mai 1968. La CGT face au gauchisme


Les organisations gauchistes, des trotskistes aux maoïstes, très implantées dans les milieux étudiants et parmi les intellectuels, suscitent la méfiance du Parti communiste et celle de la CGT. Le syndicat s’inquiète du discours radical déployé par quelques leaders du mouvement de mai et préfère s’en tenir aux revendications classiques : augmentation des salaires, durée de travail, droits syndicaux. Cette position est encore défendue, lors du Comité confédéral national des 13 et 14 juin.


« Ce qui s’est passé, parmi les étudiants, et plus généralement dans le monde universitaire, nous a révélé à quel point était profonde, dans ces milieux, l’opposition à la politique gaulliste envers l’Université et vive l’exigence de réforme démocratique et moderne de l’enseignement qui figure dans le programme de la CGT avec les questions de formation professionnelle comme l’un de nos objectifs fondamentaux.
Ainsi, là aussi, les effets de la domination des monopoles, le sombre avenir qu’elle offre aux travailleurs manuels et intellectuels, à la jeunesse travailleuse et estudiantine ont engendré leur réaction contre le pouvoir gaulliste.

De ce point de vue et compte tenu de notre propre action en faveur de la réforme de l’enseignement et de la formation professionnelle, il y a entre les étudiants, les enseignants et les travailleurs une solidarité objective non dépourvue de signification de classe dans la mesure où elle intervient comme un stimulant d’une action commune contre le pouvoir avilissant du grand capital.

Cependant, alors que, dans la plupart des villes universitaires de province, le plus souvent tout s’est bien passé entre travailleurs et étudiants, l’expression commune de cette solidarité n’a pas été ce qu’elle aurait dû être à Paris où les entreprises du gauchisme ont réussi à influencer la direction de l’UNEF (Union nationale des étudiants de France) et du SNE-Sup (Syndicat des enseignants de l’enseignement supérieur) au point que certains de leurs représentants n’ont cessé de prétendre nous imposer leur théorie anarchiste, leur ligne aventuriste et leurs mots d’ordre provocateurs dans le but évident de monopoliser la direction du mouvement pour le fourvoyer dans une aventure.

En ayant toujours eu soin de distinguer ces éléments troubles de la masse des étudiants, en faisant tout ce qui pouvait dépendre de nous pour maintenir les rapports d’organisations, malgré la volonté de certains de nos partenaires de les rompre, nous avons dû combattre avec la plus grande fermeté contre les agissements de ces groupes gauchistes qui se sont révélés ouvertement au moment de l’issue victorieuse de l’action comme les principaux supports des manœuvres patronales et gouvernementales.

Nous regrettons sincèrement que les dirigeants de l’UNEF, plus exactement certains d’entre eux, aient en quelque sorte offert l’hospitalité et une tribune au sein de l’organisation syndicale des étudiants à tout ce que notre pays comptait de gauchistes, d’anarchistes, de trotskistes, de pro-chinois et autres fauteurs de troubles, qu’il était absolument indispensable de combattre.

Le mal qu’ils ont fait dans le milieu étudiant est sérieux, mais nous savons que le ressaisissement est en cours et que le moment approche où la CGT et l’UNEF pourront poursuivre, dans les meilleures conditions et dans le respect mutuel de l’indépendance respective des deux organisations et des engagements pris, leur coopération féconde au service des travailleurs, des étudiants et, plus généralement, de la démocratie. »


« La CGT et les étudiants », in La Vie ouvrière, 19 juin 1968, p. 11.
Cité par Olivier Wieviorka, Christophe Prochasson, La France du XXème siècle ; Documents d’histoire, Seuil, Paris, 1994, pp. 535-40.


 

La France en 1968


Conférence du 12 février 1969 prononcée au Cercle français de Genève


"Jetons un coup d'oeil en arrière et revoyons l'année 1968 et la situation de la France aux derniers jours d'avril.

Depuis dix ans, le général de Gaulle est au pouvoir. A l'extérieur, sa politique, si discutée soit-elle dans certains pays, ne cesse de remporter des succès. La volonté de rapprochement entre l'Europe de l'Ouest et celle de l'Est a rencontré un écho extraordinaire lors du voyage en Pologne (...). L'attitude vis-à-vis du Tiers Monde et la lutte contre la politique des blocs valent à la France prestige et amitiés (...). Les positions prises dès longtemps sur la guerre du Vietnam trouvent une confirmation éclatante dans l'acceptation, par les parties en présence, de Paris, comme siège de la Conférence dont devrait sortir la paix.

Sur le plan économique, la France, pour la première fois depuis cent ans, accepte les risques de la libre concurrence : les frontières douanières entre les Six du Marché commun vont s'abaisser le 1er juillet (...).

Sur le plan politique enfin, les élections de 1967 ont permis à l'opposition de gauche de renforcer ses positions et le Gouvernement paraît parfois en difficulté dans la mesure où il dépend d'une majorité non totalement homogène (...).

Et puis vient mai. Et brusquement tout est mis en cause. Des centaines de milliers de personnes défilent, le 13 mai, à l'appel des étudiants et des syndicats ; le 29 mai à l'appel du parti communiste réclamant le changement du pouvoir politique et la révolution totale. Le quartier Latin se hérisse de barricades et des heurts violents opposent les forces de l'ordre à une jeunesse déchaînée. La grève se déclenche puis s'étend jusqu'à paralyser les trois quarts de l'activité nationale. Aux yeux des observateurs, le Gouvernement n'a plus le contrôle du pays et les administrations elles-mêmes, en grève ou désorganisées, semblent obéir par avance à un nouveau pouvoir. Est-ce une révolution ? Est-ce la fin de la Ve République ?

L'heure n'est pas venue où je dirai l'action au jour le jour des autorités gouvernementales durant ce mois de mai. Ce que je puis affirmer ici, dussé-je surprendre, c'est que jamais, pas un instant, je n'ai douté de l'issue. Une seule force organisée était en mesure de tenter la prise du pouvoir par la force et, dans cette hypothèse, les précautions nécessaires étaient prises. Pour le reste, il suffit de tenir jusqu'au moment où l'opinion - et surtout l'opinion parisienne - mesurerait les dangers de sa légèreté initiale. C'est ce qui s'est produit le 30 mai à l'appel lancé par le président de la République (...)."

Georges Pompidou, "Entretiens et discours 1968-1974", éditions Flammarion, 1984.

Cité dans "Histoire Terminale", collection Quétel, éditions Bordas, 1989, p. 416




Les « Trente glorieuses » en France vues par de Gaulle


"Mon gouvernement (...) s'efforce aussi de devancer le développement économique et déploie pour l'équipement national un effort auquel dans le passé ne se compare aucun autre. Cet effort, il le consacre à soutenir des espoirs nouveaux. Ainsi des sources d'énergie : gaz de Lacq dont la production est portée à quatre milliards de m3 par an et la distribution organisée sur tout le territoire ; hydrocarbures d'Algérie (...) centrales atomiques de Marcoule et de Chinon qui commencent à produire de l'électricité. (...) Ainsi du Centre d'études spatiales, qui s'établit à Brétigny et, tout de suite, prépare le lancement de satellites français. Ainsi des communications : en quatre ans, 2000 nouveaux kilomètres de chemins de fer sont électrifiés, le réseau d'autoroutes passe de 125 kilomètres à 300, la percée du mont Blanc est entamée (...) Ainsi des aérodromes : construction de nouvelles pistes et aérogares à Orly et en province, aménagement moderne du trafic. Ainsi des logements : plus de 300.000 sont construits chaque année, la plupart avec le concours des fonds publics. Ainsi de la recherche scientifique, dont les crédits sont triplés (...)

Jamais non plus un Français parcourant la France n'a pu constater d'aussi grands et rapides changements. Et pour cause ! Des permis de construire sur 14 millions de mètres carrés - presque tous en province - sont accordés à l'industrie dont en même temps le nombre des entreprises est, par fusions ou concentrations, réduit d'environ 5000. Dans le secteur commercial où fonctionnaient, en 1958, 7 supermarchés et 1500 « magasins en libre-service » on en compte respectivement 207 et 4000 en 1962. (...) Nos vieilles villes et nos anciens bourgs sont en proie aux chantiers qui travaillent à les rajeunir. Par exemple, Paris blanchi tout en conservant ses lignes, débordant d'automobiles autour de ses monuments restaurés, se pénètre de trois autoroutes, s'entoure d'un boulevard périphérique et dresse d'innombrables immeubles neufs dans ses murs et ses environs.

La médaille a son revers ! Notre développement industriel réduit inéluctablement l'importance relative de notre agriculture. Comment, étant qui je suis, ne serais-je pas ému soucieux en voyant s'estomper cette société campagnarde, installée depuis toujours dans ses constantes occupations, encadrée par ses traditions ; ce pays des villages immuables des églises anciennes, des familles solides, de l'éternel retour des labours, des semailles et des moissons. (...) La machine est passée par là, bouleversant l'ancien équilibre, imposant le rendement. (...)

Par rapport à l'existence individualiste de ruraux, d'artisans, de commerçants, de rentiers, qui depuis tant de siècles avait été celle de nos pères, les Français d'aujourd'hui se voient contraints, non sans quelque peine, à une vie mécanisée et agglomérée. Aux usines, ateliers, chantiers, magasins, le travail exige des gestes uniformément réglés, dans d'immuables engrenages, avec les mêmes compagnons. Point d'imprévu dans les bureaux, où l'on ne change ni de sujets ni de voisins suivant les lignes sans fantaisie d'un plan ou les schémas d'un ordinateur. N'étaient les aléas que comportent les intempéries, l'agriculture n'est plus que la mise en oeuvre d'un appareillage automatique et motorisé en vue de productions étroitement normalisées. Quant au commerce, il s'installe en marchés types, rayons de série, publicité autoritaire. Le logement de chacun est un alvéole quelconque dans un ensemble indifférent. C'est une foule grise et anonyme que déplacent les transports en commun. (...) Il s'agit là d'une force des choses, dont je sais qu'elle est pesante à notre peuple plus qu'à aucun autre en raison de sa nature et de ses antécédents et dont je sens que, par une addition soudaine d'irritations, elle risque de le jeter un jour dans quelque crise irraisonnée."

Charles de Gaulle, Mémoires d'espoir, t. II, Paris, 1970




L’APPEL DE COCHIN DE JACQUES CHIRAC du 6 décembre 1978


Le 26 novembre 1978, Jacques Chirac, ancien Premier ministre, président du Rassemblement pour la République, maire de Paris, député et président du Conseil Général de Corrèze, est victime d’un accident de la route en Corrèze. Il est transporté à l’hôpital Cochin à Paris. C’est de là qu’il lance cet appel, attribué en fait à ses deux plus proches conseillers Pierre Juillet et Marie-France Garaud, dans le cadre de la "pré-campagne" du RPR pour les premières élections au suffrage universel du Parlement européen, prévues le 10 juin 1979.


"Il est des heures graves dans l’histoire d’un peuple où sa sauvegarde tient toute dans sa capacité de discerner les menaces qu’on lui cache.

L’Europe que nous attendions et désirions, dans laquelle pourrait s’épanouir une France digne et forte, cette Europe, nous savons depuis d’hier qu’on ne veut pas la faire.

Tout nous conduit à penser que, derrière le masque des mots et le jargon des technocrates, on prépare l’inféodation de la France, on consent à l’idée de son abaissement.

En ce qui nous concerne nous devons dire NON.

En clair, de quoi s’agit-il ? Les faits sont simples, même si certains ont cru gagner à les obscurcir.

L’élection prochaine de l’Assemblée européenne au suffrage universel direct ne saurait intervenir sans que le peuple français soit directement éclairé sur la portée de son vote. Elle constituera un piège si les électeurs sont induits à croire qu’ils vont simplement entériner quelques principes généraux, d’ailleurs à peu près incontestés quant à la nécessité de l’organisation européenne, alors que les suffrages ainsi captés vont servir à légitimer tout ensemble les débordements futurs et les carences actuelles, au préjudice des intérêts nationaux.

1. Le gouvernement français soutient que les attributions de l’Assemblée resteront fixées par le traité de Rome et ne seront pas modifiées en conséquence du nouveau mode d’élection. Mais la plupart de nos partenaires énoncent l’opinion opposée presque comme allant de soi et aucune assurance n’a été obtenue à l’encontre de l’offensive ainsi annoncée, tranquillement, à l’avance. Or le président de la République reconnaissait, à juste raison, dans une conférence de presse récente, qu’une Europe fédérale ne manquerait pas d’être dominée par les intérêts américains. C’est dire que les votes de majorité, au sein des institutions européennes, en paralysant la volonté de la France, ne serviront ni les intérêts français, bien entendu, ni les intérêts européens. En d’autres termes, les votes des 81 représentants français pèseront bien peu à l’encontre des 329 représentants de pays eux-mêmes excessivement sensibles aux influences d’outre-Atlantique. Telle est bien la menace dont l’opinion publique doit être consciente. Cette menace n’est pas lointaine et théorique : elle est ouverte, certaine et proche. Comment nos gouvernants pourront-ils y résister demain s’ils n’ont pas été capables de la faire écarter dans les déclarations d’intention ?

2. L’approbation de la politique européenne du gouvernement supposerait que celle-ci fût clairement affirmée à l’égard des errements actuels de la Communauté économique européenne. Il est de fait que cette Communauté - en dehors d’une politique agricole commune, d’ailleurs menacée - tend à n’être, aujourd’hui, guère plus qu’une zone de libre-échange favorable peut-être aux intérêts étrangers les plus puissants, mais qui voue au démantèlement des pans entiers de notre industrie laissée sans protection contre des concurrences inégales, sauvages ou qui se gardent de nous accorder la réciprocité. On ne saurait demander aux Français de souscrire ainsi à leur asservissement économique, au marasme et au chômage. Dans la mesure où la politique économique propre au gouvernement français contribue pour sa part aux mêmes résultats, on ne saurait davantage lui obtenir l’approbation sous le couvert d’un vote relatif à l’Europe.

3. L’admission de l’Espagne et du Portugal dans la Communauté soulève, tant pour nos intérêts agricoles que pour le fonctionnement des institutions communes, de très sérieuses difficultés qui doivent être préalablement résolues, sous peine d’aggraver une situation déjà fort peu satisfaisante. Jusque-là, il serait d’une grande légèreté, pour en tirer quelque avantage politique plus ou moins illusoire, d’annoncer cette admission comme virtuellement acquise.

4. La politique européenne du gouvernement ne peut, en aucun cas, dispenser la France d’une politique étrangère qui lui soit propre. L’Europe ne peut servir à camoufler l’effacement d’une France qui n’aurait plus, sur le plan mondial, ni autorité, ni idée, ni message, ni visage. Nous récusons une politique étrangère qui cesse de répondre à la vocation d’une grande puissance, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et investie de ce fait de responsabilités particulières dans l’ordre international.

C’est pourquoi nous disons NON.

NON à la politique de la supranationalité.

NON à l’asservissement économique.

NON à l’effacement international de la France.

Favorables à l’organisation européenne, oui, nous le sommes pleinement. Nous voulons, autant que d’autres, que se fasse l’Europe. Mais une Europe européenne, où la France conduise son destin de grande nation. Nous disons non à une France vassale dans un empire de marchands, non à une France qui démissionne aujourd’hui pour s’effacer demain.

Puisqu’il s’agit de la France, de son indépendance et de l’avenir, puis qu’il s’agit de l’Europe, de sa cohésion et de sa volonté, nous ne transigerons pas. Nous lutterons de toutes nos forces pour qu’après tant de sacrifices, tant d’épreuves et tant d’exemples, notre génération ne signe pas, dans l’ignorance, le déclin de la patrie. Comme toujours quand il s’agit de l’abaissement de la France, le parti de l’étranger (1) est à l’oeuvre avec sa voix paisible et rassurante. Français, ne l’écoutez pas. C’est l’engourdissement qui précède la paix de la mort.

Mais comme toujours quand il s’agit de l’honneur de la France, partout des hommes vont se lever pour combattre les partisans du renoncement et les auxiliaires de la décadence.

Avec gravité et résolution, je vous appelle dans un grand rassemblement de l’espérance, à un nouveau combat, celui pour la France de toujours et l’Europe de demain."

 
(1) L’expression "parti de l’étranger" vise l’Union pour la démocratie française créée, à l’initiative du président de la République Valéry Giscard d’Estaing, le 1er février 1978.


 

Quelques-unes des 110 propositions du candidat Mitterrand en 1981.


"22. Le contrat de travail à durée indéterminée redeviendra la base des relations du travail.

23. La durée du travail sera progressivement réduite à 35 heures.

31. Le SMIC sera relevé.

32. Les taux de TVA seront ramenés au taux zéro pour les produits de première nécessité.

34. Un impôt sur les grandes fortunes sera institué.

35. L'impôt direct sera allégé pour les petits contribuables, renforcé pour les gros revenus.

45. Le mandat présidentiel sera ramené à cinq ans renouvelable une fois, ou limité à 7 ans sans possibilité d'être renouvelé.

47. La représentation proportionnelle sera instituée pour les élections à l'Assemblée nationale. (...) Chaque liste comportera au moins 30 % de femmes.

49. La vie publique sera moralisée.

50. La justice sera appelée à faire toute la lumière sur les affaires dans lesquelles ont été mises en cause des personnalités publiques.

65. L'égalité de rémunération entre hommes et femmes sera garantie.

82. Le droit à la retraite à taux plein sera ouvert aux hommes à partir de 60 ans et aux femmes à partir de 55 ans.

90. Un grand service public, unifié et laïc d'éducation sera constitué.

91. L'école sera ouverte sur le monde. (...) L'enseignement de l'histoire et de la philosophie sera développé.

105. Service national réduit à six mois."

Extraits d'un tract du Parti Socialiste français daté d'avril 1981


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