Qu’est-ce que l’histoire ?
6 pages A4, 10 textes
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Lucien, Comment il faut écrire l’histoire, ~160 ap. J.C.
« … L’unique devoir de l’historien, c’est de dire ce qui s’est fait. (…) Tel est, je le répète, l’unique devoir de l’historien : ne sacrifier qu’à la vérité, quand on se mêle d’écrire l’histoire, et négliger tout le reste ; en un mot, la seul règle, l’exacte mesure, c’est de n’avoir pas égard seulement à ceux qui l’entendent, mais à ceux qui, plus tard, liront ses écrits.
(…) Ainsi l’historien doit être exempt de crainte, incorruptible, indépendant, ami de la franchise et de la vérité (…) ne donnant rien à la haine, ni à l’amitié, n’épargnant personne par pitié, par honte ou par respect, juge impartial (…), étranger dans ses ouvrages, sans pays, sans lois, sans prince, ne s’inquiétant pas de ce que dira tel ou tel, mais racontant ce qui s’est fait.
(…) De là, il conclut que l’utilité doit être le but que se propose tout homme sensé en écrivant l’histoire, afin, que si, par la suite, il arrive des événements semblables, on voie, en jetant les yeux sur ce qui a été écrit, ce qu’il est utile de faire. »
autre extrait plus long du même
Que dit Diodore de Sicile à ce sujet ?
Extrait de Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, Introduction, Ier siècle av. J. C.
« Il est juste raison que les hommes rendent grâce à ceux qui s’occupent de relater les choses passées, parce qu’ils ont toujours été très utiles par leurs travaux à la vie des mortels ; ils enseignent aux lecteurs, avec des exemples des choses passées, ce que les hommes doivent souhaiter et ce qu’ils doivent fuir ; car en lisant les choses qu’à grandes peines et grand danger nos ancêtres ont expérimentées jadis, nous lisons sans peine ni danger d’utiles admonitions sur la façon de conduire notre vie. (…) Et parce que la connaissance qu’on acquiert par la lecture des événements heureux et adverses rapportés par ceux qui les ont vécus, renferme un enseignement exempt de tout danger, il ne fait aucun doute que celui qui lit des histoires parvient à la sagesse sans mal ni danger pour lui, mais au contraire aux dépens d’autrui. (…) C’est une belle chose, assurément, que de tirer exemple des erreurs commises par nos aïeux, afin de rendre nos vies vertueuses, sans s’occuper de ce que d’autres firent, mais en se proposant d’imiter et de faire ce qui a été bien fait (…). »
La méthode d'Ibn Khaldoun, politicien et écrivain, historien. XIVe s.
« Le véritable objet de l’Histoire est d’instruire de l’état social de l’homme, c’est à dire de la civilisation et de ce qui peut la faire évoluer, comme la barbarisation ou l’adoucissement des moeurs, la domination que les hommes acquièrent les uns sur les autres, les fondations d’empires et de dynasties, les travaux des hommes, l’acquisition des richesses, les métiers, les sciences et les arts.
Le mensonge s’introduit dans le rapport que l’on fait des événements, pour plusieurs raisons qui le rendent inévitable. L’une d’elles est l’esprit de parti. Lorsque l’esprit reçoit avec impartialité une information, il l’examine avec soin et finit par distinguer si elle est vraie ou fausse. Si l’esprit de parti l’a pénétré, il accepte d’emblée dans une information ce qui s’accorde avec son opinion. Une autre cause de mensonge est la trop grande confiance envers ceux que l’on suit. Une autre cause est la tendance qu’ont les hommes à gagner la faveur des puissants en leur décernant louanges et éloges.
L'histoire selon Antoine Prost
« Quant à l’exigence de la vérité, elle suppose le respect le plus strict des règles de la profession, règles intellectuelles, déontologiques, éthiques, tout aussi impératives en situation d’enseignement. Car il n’y a pas fondamentalement de différence de nature entre la responsabilité de l’historien et celle de l’enseignant, tous deux médiateurs entre passé et présent, savoirs et société et, ce faisant, reconnus par leur fonction comme ayant compétence de faire progresser la connaissance.
(…) L’historien n’est pas un juge. »
[Plus loin]
« Le cours d’histoire n’est pas un cours de morale. La responsabilité de l’enseignant est de donner aux élèves les connaissances et les outils qui leur permettent de discerner ce qui est inacceptable, expliquer sans vouloir nécessairement persuader et encore moins condamner. Poser des éléments de compréhension. Pointer les erreurs, volontaires ou non. (…) L’histoire est du côté de la connaissance ; elle est mise à distance, rationalisation, volonté de comprendre et d’expliquer. »
[Plus loin]
« Chaque fois que l’historien aborde un nouveau sujet, il est obligé, pour le faire de le re-penser à la première personne. Il lui faut revivre, en se mettant à leur place, ce que les hommes qu’il étudie ont vécu, senti, pensé. Accumulant les indices, il met en quelques sortes ses pas dans leurs pas ; il reconstitue leur façon de vivre, leur logement, leur vêtement, leur nourriture, leur travail, les objets dont ils se servaient, ce qu’ils échangeaient ; il reconstitue leurs univers mental, leur perception du monde, leurs désirs, leurs aspirations, leur religion etc… C’est une sorte d’expérience par traces interposées.
J’ai ainsi vibré avec Mauriac et Bernanos devant le drame de la guerre civile espagnole (…). J’ai été ouvrier dans les usines occupées en 1936 ; j’ai dormi à côté des machines énormes, pour une fois silencieuses et amicales, mais aussi par terre, à côté des canapés des grands magasins, avec les vendeuses en grève. J’ai défilé le 14 juillet 1936 dans l’euphorie partagée. J’ai été poilu dans les tranchées de 1916 ; j’ai subi les bombardements dans les trous d’obus de Verdun, et j’ai attendu à longueur de nuit, à la fois hébété, tendu et angoissé, l’arrivée imminente de la prochaine salve de marmites. J’entends encore des camarades blessés agoniser entre les lignes. J’ai connu aussi l’immense soulagement d’être vivant, au retour des lignes, de se laver, de bien manger et de dormir. J’ai été domestique au début du siècle dans un grande ferme en Beauce, où l’on attendait que le maître ait ouvert son couteau pour commencer à manger à la table commune, tandis que les femmes servaient ; mais j’ai été aussi petit propriétaire en Limousin, habitant une ferme au sol battu, trempant la même soupe chaque jour avec une couenne de lard, travaillant dur pour rembourser l’emprunt contracté pour agrandir de quelques dizaines d’ares mon bien. J’ai été mineur au moment de la catastrophe de Courrières (1906) et j’ai connu d’abord les wagonnets à pousser, puis le front de taille. (…) Mais j’ai aussi fait classe dans une école de village, où l’on avait 15-16 degrés l’hiver, et où il fallait tout faire. (…) J’ai connu la débâcle de l’Occupation ; j’ai applaudi le maréchal Pétain en 1941 dans les rues de Clermont ou de Moulins ; mais j’ai aussi vécu dans la clandestinité et le maquis, et j’ai pris le pouvoir dans les usines libérées.
J’ai eu ainsi la chance, grâce à l’histoire, de vivre plusieurs vies, et de faire une expérience multiforme. J’ai fréquenté les hommes les plus divers, et j’ai vécu, avec eux, les situations les plus variées. En imagination, il est vrai, et en pensée. (…) L’histoire, ce sont des expériences à vivre jusqu’au bout dans sa tête.
Cette expérience d’une prodigieuse richesse mobilise et développe plusieurs attitudes. Elle suppose un travail d’imagination, et une sympathie curieuse et attentive, qui se laisse en quelques sortes guider par les sujets eux-mêmes. Mais l’historien n’est pas un romancier, et il ne laisse pas son imagination travailler librement. Il ne lui suffit pas d’imaginer les hommes dans les situations qu’il étudie, il lui faut vérifier que ce qu’il imagine est exact, et trouver dans la documentation des traces, des indices, des preuves qui confirment ses dires. L’histoire est imagination et contrôle de l’imagination par l’érudition. »
[Enfin]
« L’histoire me permet de comprendre les problèmes de tous ordres dans lesquels je vis, car vivre est toujours vivre des problèmes : L’histoire nous l’enseigne, qui ne nous montre jamais d’hommes ou de sociétés sans problèmes. Ce qui l’on signifie parfois en disant : « Les gens heureux n’ont pas d’histoire. » L’histoire permet de comprendre ces problèmes comme le jeu croisé de contraintes qui nous dépassent et de responsabilités, de choix qui nous incombent. Elle nous évite d’être submergés par le vécu contemporain, puisqu’en le comprenant, nous l’expliquons, et d’une certaine façon, nous en restons maîtres. De ce point de vue, l’histoire est davantage que la formation du citoyen. Elle est construction sans cesse inachevée, de l’humanité dans chaque homme. »
« L’histoire n’est faite ni pour raconter, ni pour prouver, elle est faite pour répondre aux questions sur le passé que suggère la vue des sociétés présentes. »
Sources :
- Antoine Prost, 12 leçons sur l’histoire, Points histoire, Paris, 1996
- Antoine Prost, « Comment l’histoire fait-elle l’historien ? », in Vingtième Siècle, n°65, janvier-mars 2000, pp. 3-12
Voilà plusieurs définitions de l’histoire énoncées à différentes époques :
« L’histoire est l’étude des sociétés humaines » Fustel de Coulanges, 19ème s.
« L’histoire a pour but de décrire, au moyen de documents, les sociétés passées et leurs métamorphoses » Seignobos, 19-20ème s.
On comprend que l’histoire présente trois caractéristiques fondamentales : Humain / société / Espace et temps. 19-20ème s.
Pour conclure
« (…) Ce sont les hommes que l’histoire veut saisir. Qui n’y parvient pas, ne sera jamais, au mieux, qu’un manoeuvre de l’érudition. Le bon historien, lui, ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire de la chair humaine, il sait que là est son gibier. » Marc Bloch, 19-20ème s.
« Il faut que l’histoire cesse de vous apparaître comme une nécropole endormie, où passent seules des ombres dépouillées de substance. » L. Febvre, 19-20ème s.
Jean-François Bergier, Les Suisses et les nazis. Le rapport Bergier pour tous, 20ème s.
Extrait de la préface de Jean-François Bergier :
« Je l’ai dit cent fois au cours de ces dernières années et je le répète ici : l’historien n’est pas un juge, une Commission n’est pas un tribunal. Il ne sert à rien de condamner les uns, d’absoudre les autres. Ce qu’il faut, c’est savoir et comprendre. Un pays, un peuple, ne peut accomplir son destin et décider de son avenir que s’il est au clair avec son passé, quel que soit celui-ci, fait d’ombres et de lumières. Il doit en assumer toute la responsabilité, non juridique mais historique. Savoir, ce n’est pas facile. Cela demande patience et humilité devant les réalités que révèlent les sources et qui ne correspondent pas toutes avec la mémoire que nous en avons gardée. Comprendre est encore plus difficile. »
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