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La Première Guerre mondiale : de 1914 à 1917

43 pages A4, 70 textes
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Situation de l'armée russe au début de 1915


"Laissant le passé, le chef d'état-major s'est ouvert peu à peu sur l'état présent des forces russes, sur la suite probable des opérations. (...) Faute de munitions et de fusils, l'offensive ne pourra être reprise avant 2 ou 3 mois. Il est désormais établi que l'état-major allemand peut amener à la frontière russe 400 trains par jour, alors que les Russes ne peuvent en amener que 90. On doit ainsi renoncer à prendre l'offensive en Prusse et en Pologne. Restent les Carpates. (...) Passant dans le wagon du grand duc Nicolas, je l'ai trouvé blanchi, émacié, les traits crispés : " J'ai à vous parler de choses graves. Ce n'est pas le grand duc Nicolas, c'est le général russe qui vous parle. Je suis obligé de vous dire que la coopération immédiate de l'Italie et de la Roumanie est une impérieuse nécessité ". (...) Le soir, réfléchissant à l'entretien, je me suis représenté l'armée russe comme un géant paralysé, capable encore d'asséner des coups redoutables aux adversaires à sa portée, mais impuissant à les poursuivre ou même à les achever."

Rapport confidentiel de Maurice Paléologue, ambassadeur, à Poincaré, cité par M, Ferro, La Grande Guerre , Gallimard 1969.


 

Les résolutions de la conférence de Londres du 26 avril 1915


Voici les 15 principales résolutions du traité secret entre l'Italie et les Alliés le 26 avril 1915:


Rendu public pour la première fois par les Izvestia , le 28 février 1917, sous le titre " Les résolutions de la conférence de Londres du 26 avril 1915".


" L'ambassadeur d'Italie à Londres, le marquis Imperiali, sur ordre de son gouvernement, a l'honneur de communiquer les observations mémorables qui suivent au ministre britannique des Affaires étrangères, sir E. Grey, à l'ambassadeur de France, M. Jules Cambon, et à l'ambassadeur de Russie, le comte Beckendorff :

1- Entre les États-Majors de France, de Grande-Bretagne, de Russie et d'Italie, une convention militaire sera conclue dans le plus bref délai. Cette convention déterminera le minimum des forces armées que la Russie mettra en mouvement contre l'Autriche-Hongrie dans le cas où le pays dirigerait ses forces contre l'Italie, et où la Russie aurait décidé de jeter ses forces surtout contre l'Allemagne. Cette convention militaire devra aussi régler les questions relatives à l'éventuel armistice dans la mesure où ces questions relèveront de la compétence des commandants en chef des armées.

2- L'Italie s'engage, d'autre part, à conduire la guerre avec toutes ses forces disponibles aux côtés de la France, de la Grande-Bretagne et de la Russie contre les pays avec lesquels ces puissances sont en guerre.

3- Les forces maritimes de la France et de la Grande-Bretagne accorderont une aide sans faiblesse et active à l'Italie pour l'anéantissement de la flotte autrichienne, du moins jusqu'à la conclusion de la paix. La France, la Grande-Bretagne et l'Italie concluront à cet effet sans délai une convention maritime.

4- Lors de la conclusion de la paix, l'Italie obtiendra la région du Trentin, tout le Tyrol du Sud, jusqu'à la frontière naturelle, c'est-à-dire le Brenner, la ville et la région de Trieste, les comtés de Gorizia et Gradisca, toute l'Istrie, jusqu'au Quarnero, Volosca et les îles Chesro et Lussin et les petites îles Plavnica, Unie, Canidole, Palazzoli, ainsi que les îles Saint-Pierre de Nembi, Azinello et Gruica, avec les îles voisines.

5- L'Italie obtiendra la province de Dalamatie, sous sa forme actuelle, y compris, au nord, Lissarik et Trebinje, ainsi que les îles situées au nord et à l'ouest de la côte dalmate ; la côte au sud de Raguse, la base de Cattaro (Kotor) comprise, sera neutralisée ; par conséquent, les droits relatifs du Monténégro, reconnus par la déclaration de 1909, seront annulés, à l'exception de la partie de la côte, à partir de la baie de Volosca, jusqu'à la frontière d'Istrie et à la frontière nord de la Dalamatie, y compris la partie de la côte appartenant à présent à la Hongrie, toute la côte de Croatie, leport de Fiume, les îles Velia, Pervicchio, Gregorio, Goli et Arbe seront attribués à la Croatie. Au sud, auquel la Serbie et le Monténégro sont intêressés, la côte, à partir du cap Planka jusqu'au fleuve Drina, avec les forts de Spalato, Raguse, Cattaro, Antivari, Dilcigno et San Giovanni di Medina, sera attribuée à ces pays. Le port de Durazzo pourrait être attribué à l'Albanie indépendante.

6- L'Italie obtient la pleine possession de Valona, l'île Sasseno et leur région indispensable à sa sécurité.

7- L'Italie ne s'opposerait pas au partage des régions frontalières nord et sud de l'Albanie entre la Serbie, le Monténégro et la Grèce, si tel était le souhait des puissances alliés. L'Italie aurait le droit de diriger les relations extérieures de l'Albanie.

8- L'Italie reçoit la pleine possession des îles Dodécanèse, qu'elle occupe.

9- La France, la Grande-Bretagne et la Russie reconnaissent fondamentalement l'intérêt de l'Italie à maintenir l'équilibre de la Méditerranée et son droit à avoir, lors d'un partage de la Turquie, la même participation à la Méditerranée, notamment dans la partie adjacente à la province Adalin, où l'Italie a déjà acquis des droits particuliers et développé ses intérêts mentionnés dans la convention italo-britannique.

La zone tombant dans la possession de l'Italie sera, en même temps, délimitée en correspondance avec les intérêts vitaux de la France et de la Grande-Bretagne. De même, les intérêts de l'Italie devront être pris en considération si l'indépendance territoriale de la Turquie est maintenue pour une plus longue durée par les puissances, et on en viendra à une délimitation des sphères d'intérêt respectives. Si la France, la Grande-Bretagne et la Russie occupent pendant la guerre actuelle quelque territoire de la Turquie asiatique, la région avoisinant l'Italie devra être abandonnée à ce pays, qui obtiendra le droit de l'occuper.

10- En Libye, les droits et prétentions qui, aujourd'hui encore, appartiennent au sultan, conformément aux accords de Lausanne, passeront à l'Italie.

11- L'Italie obtiendra la part des indemnités de guerre qui correspondra à la mesure de ses sacrifices et efforts.

12- L'Italie adhère à la déclaration franco-anglo-russe, qui abandonne l'Arabie et les Lieux saints des musulmans à une puissances musulmane indépendante.

13- Dans le cas d'une extension des territoires coloniaux anglais et français aux dépens de l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne reconnaissent en principe le droit de l'Italie à une compensation dans le sens de l'extension de ses possessions en Érythrée, en Somalie, en Libye, et dans les territoires coloniaux avoisinant les colonies anglaises et françaises.

14- La France, la Grande-Bretagne et la Russie s'engagent à soutenir l'Italie dans l'affaire de la non-conclusion de représentants du Saint-Siège à quelques démarches diplomatiques que ce soit, concernant une conférence de paix ou un règlement de questions se rapportant à la présente guerre.

15- Le traité présent doit être tenu secret. En ce qui concerne l'adhésion de l'Italie à la déclaration du 5 septembre, elle sera rendue publique dès que l'Italie déclarera la guerre ou que la guerre lui sera déclarée.

Après avoir pris connaissance de la note mémorable présente, les représentants de la France, de la Grande-Bretagne et de la Russie, autorisés à cet effet, se sont mis d'accord avec les représentants dûment mandatés de l'Italie. La France, la Grande-Bretagne et la Russie déclarent être entièrement d'accord avec la note mémorable qui leur a été présentée par le gouvernement italien.

Cet acte a été signé en quatre exemplaires, le 26 avril 1915, et crédité par les signataires:

Sir Edward Grey,
Jules Cambon,
Marquis Imperiali,
Comte Beckendorff."

Source: François Fejto, Requiem pour un empire défunt. Histoire de la destruction de l'Autriche-Hongrie, Paris, Éditions du Seuil, 1993, pp. 404-406.


 

La défaite russe (1915)


"Dimanche 5 septembre 1915. L'Empereur est parti hier soir pour le grand quartier général."

"Lundi. L'empereur a publié l'ordre du jour suivant : " Aujourd'hui, j'ai pris le haut commandement de toutes les forces armées de terre et de mer opérant sur le théâtre de la guerre. Avec une ferme foi dans la Divine Clémence et avec une assurance inébranlable dans la victoire finale, nous remplirons notre devoir sacré de défendre à outrance, la patrie et nous ne laisserons pas déshonorer le pays russe. Donné au grand quartier général, le 5 septembre 1915. Nicolas. "

"Jeudi 9. L'empereur inaugure sa prise du commandement par l'annonce d'un brillant succès que l'armée du Sud vient de remporter sur les Allemands près de Tarnopol. La bataille s'est poursuivie pendant cinq jours, le long du Sereth ; les trophées russes comprennent dix sept mille prisonniers et une quarantaine de canons... Sur tout le reste du front, en Lituanie particulièrement la poussée allemande s'accentue chaque jour."

"Dimanche 12. La situation des armées russes en Lituanie s'aggrave rapidement. Il va donc falloir évacuer Vilna en toute hâte."

"Dimanche 19. Sur tout l'immense front qui se déroule de la Baltique au Dniestr les Russes continuent leur longue retraite. Hier, une offensive enveloppante et hardie a fait tomber Vilna aux mains des Allemands. Toute la Lituanie est perdue."

in M. PALÉOLOGUE (ambassadeur de France), La Russie des tsars , Plon, 1922.


 

l'Italie aux côtés de l'Entente.


La négociation commence au début de 1915

" L'Italie neutre est, en réalité, partagée en trois camps interventionnistes, neutralistes et " retardistes ". Ces derniers, persuadés que l'intervention est inévitable, voudraient cependant gagner du temps (...). Du côté allemand, on fit tout pour amener un revirement de l'opinion publique italienne qui s'était de prime abord déclarée francophile (...). Les efforts échouèrent ; la neutralité devint un dogme que l'on n'abandonnerait pas, sinon pour libérer les provinces italiennes du joug étranger (...). Rome est devenue le centre des pourparlers et des conciliabules. Jamais on n'y a tant intrigué dans tous les milieux (...). Quand l'Allemagne nomma le prince de Bülow comme ambassadeur, il tenta de gagner à sa cause un illustre homme d'États actuellement "désoccupé", M. Giovanni Giolitti.

M. Giolitti apprit ainsi que l'Allemagne soutiendrait l'Italie dans ses revendications nationales, (...) que l'Autriche serait disposée à céder à l'Italie une partie du Trentin et même la presqu'île de l'Izonzo, pourvu qu'elle maintienne une stricte neutralité (...) .

M. Sonnino * a peine à accorder toutes les audiences sollicitées. (...) L'Autriche en effet ne semble pas vouloir entrer dans les vues allemandes (...). Mais le temps presse ; les armements italiens sont terminés (...). Le 15 mars prochain, l'Italie aura 1'100'000 hommes sur pied. De là à la mobilisation générale, il n'y a qu'un pas."

in " L'Illustration " du 6 mars 1915

*Ministre des Affaires Étrangères.


 

L'intervention saluée par Mussolini.


Des groupes minoritaires de droite, d'extrême gauche et de gauche font campagne en faveur de l'intervention ; le socialiste dissident MUSSOLINI se joint au nationaliste D'ANNUNZIO.


" L'Italie se tourne vers l'Ouest et entre dans la Triple Entente. Nous nous sommes délivrés de la lourde tutelle allemande, de la répugnante compagnie des Autrichiens. Nous redevenons nous-mêmes. Une fois encore, la sainte et droite diplomatie du peuple a vaincu ! Nous nous battrons à côté des Français, des Belges, des Serbes, des Anglais, des Russes ; Par notre intervention nous fermerons le cercle de fer et de feu qui entoure les Empires responsables de la conflagration européenne ; nous abrégerons la durée de la guerre, nous vaincrons. Nous vaincrons parce que le peuple veut cette guerre qui est "sa guerre". L'enthousiasme de ces jours-ci est d'excellent augure, c'est une garantie de victoire. L'Italie retrouve aujourd'hui son calme, sa confiance, sa vigilance (...). Nous avons dispersé les ennemis du dedans, nous écraserons ceux du dehors.

Baïonnettes italiennes : le destin des peuples de l'Europe est confié, avec celui de l'Italie, à votre acier."

in " Popolo d'Italia " du 17 mai 1915


 

Un désastre comme résultat : Caporetto.


Le front italien des Alpes, resté secondaire, est enfoncé en 1917.

"L'offensive contre l'Italie, à Tolmino, commença le 24 octobre. Le groupe de Flitsch, sous le commandement du général austro-hongrois von Krauss, et la 14e armée allemande devaient se rendre maîtres du massif montagneux (...) La concentration de la 14e armée allemande (...) très difficile dura des jours et fut divulguée aux Italiens. (...) Au point de vue tactique, Cardona * ne semble avoir pris aucune mesure. Peut-être ne croyait-il pas au succès de l'offensive (...) . Dès le 27 novembre, le front italien du Nord, à la frontière de la Carinthie, et le front de l'Izonzo commençaient à vaciller. Malheureusement le groupe d'armées Boroevic ne poursuivit pas assez énergiquement, si bien qu'un trop grand nombre d'Italiens réussit à s'enfuir (...). Le 30 novembre, 60'000 Italiens furent encore faits prisonniers à l'Est du Tagliamento franchi le 6 décembre, et, dès le 11 nous atteignîmes la Piave (...). Ce fleuve qui était en pleine crue nous arrêtait. Au-delà de la Piave, les Italiens se remettaient en ordre. Les premières troupes franco-anglaises arrivaient à leurs côtés. L'opération contre l'Italie avait atteint tout ce qu'on pouvait espérer. L'armée italienne était battue à fond et avait besoin de ses alliés. L'armée austro-hongroise ainsi que le front ouest étaient soulagés (...)."

in Général Erich Ludendorff, Souvenirs de guerre , Payot 1920

* Commandant en chef italien.


 

"Orientaux" contre "Occidentaux"


Briand fut avec Churchill l'artisan de l'ouverture du front balkanique auquel Clemenceau, ennemi juré des "embusqués de Salonique ", fut toujours farouchement hostile. Briand met en valeur l'importance de la carte de guerre dans la quête des alliances neutres.


"En janvier 1915, j'ai proposé au Conseil des ministres d'organiser un corps expéditionnaire de 300'000 hommes, (...) pour rejoindre l'armée serbe et exploiter, avec elle, le gros succès qu'elle venait de remporter.

À ce moment-là, la Bulgarie se montrait hésitante. Une vigoureuse intervention des Alliés pouvait l'empêcher de se jeter dans les bras de l'Allemagne. M. Venizélos était alors chef du gouvernement hellénique et il paraissait facile de s'entendre avec lui, pour une opération par Salonique. Tout me faisait supposer que cette entreprise aurait réussi. En tout cas, elle aurait privé les Empires centraux de tous les avantages qu'ils pouvaient espérer en Orient.

Malheureusement, il était difficile d'amener à une idée nouvelle bien des milieux dirigeants ou techniques, qui n'avaient jamais envisagé l'emploi, sur un théâtre lointain, de forces militaires importantes. L'opération des Dardanelles, la plus aisée, semblait-il, en raison de la proximité de la mer, eut la préférence sur celle que je proposais.

Plus tard, vers la fin de 1915, l'Allemagne eut l'idée de tenter à son profit l'opération que j'avais conseillée. L'Allemagne commençait à manquer de cuivre, de laine, de pétrole, et concevait des inquiétudes pour son ravitaillement. L'idée d'aller prendre du cuivre en Serbie, du pétrole en Roumanie, de la laine au Turkestan, de fermer le canai de Suez, d'isoler les Anglais de l'Inde, devait naturellement lui venir. Elle avait, en outre, des raisons d'espérer que des opérations heureuses dans les Balkans entraîneraient la Bulgarie, puis la Grèce et la Roumanie. La Serbie serait alors obligée de capituler - premier craquement dans l'édifice des Alliés. Maîtresses de l'Adriatique et des innombrables îles de la mer Egée, l'Allemagne et l'Autriche auraient, pour leurs sous-marins, des embuscades partout. La Méditerranée deviendrait impossible aux Alliés; la face de la guerre serait changée..."

in Bulletin des amitiés franco-yougoslaves , décembre 1929.


 

L'échec des Dardanelles (février-novembre 1915)


Préconisée par W. CHURCHILL, premier Lord de l'amirauté britannique, une expédition pour contrôler les détroits turcs échoue. Le passage vers la Russie n'est pas libéré.

" L'abandon des Dardanelles amena une dispersion des forces militaires interalliées qui dépassa considérablement tout ce que ses plus ardents partisans avaient jamais imaginé. La Serbie avait été écrasée, la Bulgarie avait fait cause commune avec nos ennemis la Roumanie et la Grèce restaient immobiles dans une neutralité apeurée. Cependant, tant que la flotte britannique demeurait au large des Dardanelles, la force principale de la Turquie restait immobilisée et paralysée. L'évacuation libéra vingt divisions turques et la Turquie se trouva alors en mesure de former un front commun avec les Bulgares en Thrace, d'attaquer la Russie, d'aider l'Autriche et de terrifier la Roumanie."

in Winston Churchill, " La crise mondiale ", Éditions Payot, 1928


 

Le refuge de Salonique


Les Balkans continuent à s'embraser. Mais après l'intervention bulgare (octobre 1915) du côté des Empires centraux, la Roumanie et la Grèce tardent à rejoindre l'Entente. Une armée française est bloquée à Salonique.

"Nous traversons en ce moment la crise la plus grave que nous ayons vue depuis la bataille de la Marne. Il est douteux qu'avec nos 150'000 hommes... et peut-être moins, nous puissions défendre Salonique. Nous nous sommes lancés dans l'expédition de Salonique à la première demande de Venizelos, sans nous concerter d'abord avec les Anglais qui ont marché après nous, mais en comptant toujours sur l'appui de l'armée grecque. Ils nous en ont toujours voulu, de même que nous leur en voulons de nous avoir entraînés aux Dardanelles sans étude préalable. Le gouvernement anglais mesurant le péril d'une résistance à Salonique, veut réembarquer ses troupes. Nous nous y opposons."

Lettre de Paul Cambon, 6 décembre 1915, dans 4 Mémoires , t. 11. dossier IV/81


 

Les opérations indécises du front oriental.


Les Russes marquent certains points en 1916, mais leur moral n'est pas au mieux.

"Jeudi 8 juin. L'offensive du général Broussilov se poursuit brillamment ; elle prend même une allure de victoire. En quelques jours le front austro-allemand a été enfoncé sur une étendue de 150 kilomètres (...).

8 juillet. Sur le front de Riga (...) les Russes enlèvent toute une série de positions allemandes. Au centre, ils s'avancent (...). En Galicie, ils s'étendent le long des Carpates. Depuis le 4 juin, ils ont fait environ 266'000 prisonniers. Sazonov * me répète ce matin : C'est maintenant que les Roumains devraient marcher". **

Malgré cette longue suite de succès, le public russe manque de confiance. Il n'admettrait pas que l'on mit fin à la guerre avant la victoire ; mais il croit de moins en moins à cette victoire."

in Maurice Paléologue, " La Russie des Tsars. "

* Ministre russe des Affaires Étrangères.

** Les Roumains entrent en guerre à l'automne 1916, mais sont vaincus par les puissances centrales.


 

Sur mer, tout juste un coup d'arrêt au Reich : la bataille du Jutland (mai 1916).


"Londres, ce 6 juin 1916. - Ici l'on est tout à la bataille navale du 31 mai. Les Anglais ont perdu 14 unités et les Allemands 18, les Anglais ont perdu 5 600 hommes et les Allemands 6 800 la flotte allemande a battu en retraite, elle est dans ses ports avec des bâtiments très endommagés. Donc c'est une victoire anglaise, mais dès le lendemain matin, 1er juin les agences télégraphiques allemandes emplissaient le monde de la nouvelle (...) de l'anéantissement de la flotte britannique (...). Ici l'on ne publiait rien. L'Amirauté attendait des renseignements précis avant de parler (...). De sorte que le lendemain matin toute l'Angleterre crut à une défaite. Il est impossible d'être plus bête. L'Amirauté ne sait pas encore que la guerre se fait aujourd'hui à coups de canon, et en même temps à coup de télégraphe.

Tout s'éclaircit en ce moment (...). De l'avis général la flotte allemande est maintenant hors d'état de rien entreprendre avant plusieurs mois. Les Russes sont ainsi protégés contre une attaque à Riga."


Lettre de Paul Cambon, 6 juin 1916, dans 4 Mémoires , t. 11. dossier IV/81


 

L'incendie propagé au monde.


"De toutes les parties du monde, l'Amérique seule connaît aujourd'hui les bienfaits de la paix. En Afrique, les Alliés arrachent à l'Empire colonial allemand ses derniers lambeaux. En Océanie, les marines australienne et japonaise ont conquis des archipels où s'affirmait la domination germanique. En Asie, enfin, après que TsingTao, la plus belle possession ennemie, eût été prise, la guerre, sans quitter ce continent s'est rapprochée de nous. Au Caucase, en Perse, en Mésopotamie, dans l'antique Sinaï s'est fait entendre le grondement du canon (...).

Deux fois (...) janvier 1915 - janvier 1916, l'éventualité d'une menace ennemie contre le canal de Suez a vivement préoccupé l'opinion. Aujourd'hui, des détachements australiens ont même entrepris de nettoyer la presqu'île du Sinaï où des contingents turcs s'étaient infiltrés (...). A Suez, au Caucase et dans la marche sur l'Inde notre ennemi voit, de même qu'au Nord de Verdun, échouer ses projets."

in L'Illustration du 22 avril 1916.


 

La proclamation du chérif de La Mecque, juin 1916


« (...) Voici notre proclamation universelle à tous nos frères musulmans.

Tout le monde sait que les premiers des gouverneurs et des Émirs musulmans à reconnaître la haute autorité du Gouvernement turc étaient les Émirs de la Sainte Mecque, vu leur désir de voir les Musulmans d'accord et de fortifier les liens de leur communauté. Ils le faisaient parce que les grands sultans des Ottomans (...) s'en tenaient réellement au Livre d'Allah et à la Sunna de Son Prophète (...) et se donnaient la plus grande peine pour faire exécuter leurs lois. (...) Cela dura jusqu'à ce que le Comité d'Union s'éleva dans l'État et parvint à prendre en main l'administration et toutes les affaires du gouvernement, ce qui provoqua une diminution de son domaine territorial. Le Comité ruina aussi le prestige de l'État comme tout le monde le sait ; spécialement en entraînant l'État dans les adversités des guerres actuelles, tout en le mettant dans un état intérieur ruineux qui n'a pas besoin d'être commenté.

(...) Mais il paraît que tout cela ne suffisait pas encore aux désirs du Comité d'Union, puisqu'il entreprit la destruction illégale du seul lien solide unissant le Sultanat sunnite et tous les Musulmans du monde. Ce lien n'est-il pas l'observation du Livre et de la Sunna ? (...) D'où la nécessité de rompre avec eux (...).

Nous ne laisserons pas notre existence religieuse et nationale comme un jouet entre les mains des hommes d'Union. Dieu (...) a facilité le réveil de ce pays, comme il l'a conduit (...) à la conquête de son indépendance (...) à laquelle ne se mêla ni la moindre intervention étrangère, ni aucun pouvoir étranger. Le pays a pris comme but et comme principes de servir l'Islam et de s'efforcer de relever la situation des Musulmans en mettant tout son travail sur la plate-forme de la noble loi sainte, en dehors de laquelle nous ne consultons ni ne reconnaissons rien d'autre (...) ; quoique le pays soit prêt à accepter toutes les formes de développement moderne qui tombent d'accord avec les principes de la religion et qui s'accordent avec ses lois, y réunissant les moyens d'un vrai relèvement (...). »


Texte rapporté dans la Revue du monde musulman et cité par Henry LAURENS, L'Orient arabe. Arabisme et islamisme de 1798 à 1945. Colin, 2000, 372 p.


 

Témoignages sur la violence de guerre (1914-1915)


« Beziak est formé de trois villages. Les Autrichiens y tuèrent 54 personnes par divers procédés. La plupart furent éventrés avec le gros sabre des prisonniers. A.J., 32 ans, yeux cre- vés, nez et oreilles coupés. S.J., 14 ans, nez et oreilles coupés. K.K., 56 ans, yeux crevés, nez et oreilles coupés (...), M.V., 21 ans, violée par environ 40 soldats, organes génitaux coupés, ses cheveux introduits dans le vagin. Elle fut finalement éventrée. Elle est morte immédiatement après. L.P., 46 ans, main coupée et yeux crevés. Une famille : M.P., 45 ans, seins coupés, D.P., 18 ans, yeux crevés, S.P., 14 ans, yeux crevés, nez coupé, A.P., 7 ans, oreilles coupées. Ils furent trouvés dans un fossé, ligotés ensemble, ainsi qu’avec leur chien (...).
La façon dont les soldats ennemis s’y sont pris pour tuer et massacrer correspond à un système. Ce système est celui de l’extermination. Il est impossible de voir dans les atrocités commises les actes de quelques apaches comme il s’en trouve sûrement dans toute armée. On aurait pu le croire si le nombre des victimes se fût chiffré par quelques douzaines, mais quand il faut les compter par milliers, l’excuse de la mauvaise conduite de quelques éléments galeux n’est plus admissible. Les soldats austro-hongrois, arrivant en territoire serbe et se voyant en présence de ces gens qu’on leur avait toujours présentés comme barbares, ont eu peur. Et c’est par peur, pour ne pas être massacrés eux-mêmes, qu’ils ont probablement commis leurs premières cruautés. Mais à la vue du sang, il s’est produit le fait que maintes fois j’ai eu l’occasion d’observer : l’homme s’est changé en brute sanguinaire. Un véritable accès de sadisme collectif s’est emparé de ces troupes. L’œuvre de dévastation a été poursuivie par des hommes qui sont des pères de famille et qui, probablement, sont doux dans la vie privée. »


Source : Docteur A. REISS (médecin suisse), Rapport sur les atrocités commises par les troupes austro-hongroises pendant la première invasion de la Serbie, Paris, Grasset, 1919, pp.68-69, p.162. Cité par AUDOIN- ROUZEAU Stéphane et BECKER Annette, 14-18, retrouver la Guerre, Paris, Gallimard, 2000 (Folio, 2003, pp.74-75).

 




 

Souvenirs des tranchées à Verdun


"Le soldat patauge lourdement dans la boue... Il est chargé : à bout de bras, deux "bouteillons" pleins - la soupe encore chaude -, les gourdes de vin, le pain en bandoulière et les musettes remplies de singe. Il cherche l'entrée du boyau qui mène à la tranchée où les autres attendent la bouffe. Il est presque à découvert et ne pense qu'à ça. Quelques balles perdues finissent leur trajectoire à hauteur de ses bandes molletières, elles viennent s'enfoncer, encore meurtrières, dans la gadoue jaune. Les godillots du soldat s'engluent dans la boue. Il fait encore nuit. Il n'y a que cette lueur à l'horizon avec, par moments, une sorte d'éclair ou une série de lumières plus fortes et un roulement sourd, un bourdonnement toujours présent, qui prend au ventre quand on l'écoute. C'est plus haut que ça se passe, ici le secteur est calme, comme on dit. De temps en temps, un tir de routine auquel nos artilleurs répondent mollement. C'est le Boche qui s'ennuie, en mal de cartons, qui serait presque le plus dangereux...

Il a ça en tête, le soldat, et il a hâte de trouver le boyau pour être à couvert... Et la soupe qui refroidit ! Il pense aussi au froid, à ses pieds trempés, au col de sa capote si rugueux...

A chaque pas, son casque mal ajusté lui cogne l'oreille droite, gelée, prête à se casser comme du verre. Putain d'équipement ! Vraiment, y a pas de respect pour le contribuable qui se bat pour la Patrie ! Sa gamberge s'arrête là. On vient de tirer une fusée éclairante qui retombe tranquille au bout de son parachute, à la verticale du soldat, illuminant tout, absolument tout... comme si ça suffisait pas d'être paumé, le voilà qui joue la cible. Et ça se fait pas attendre, ça crépite ! Un tir de mitrailleuse... Alors il plonge au sol, s'étale à plat ventre. La crosse de son Lebel lui fiche un sacré coup dans les reins. La soupe se répand sur le sol, il sent la tiédeur du bouillon contre sa cuisse. Il essaie de dégager son fusil et s'empêtre dans les brides des musettes, les doigts plein de boue. C'est la confusion, le bordel, la panique et il faut pas bouger surtout! Ça tire dur et pas loin. Il y a deux minutes, c'était le calme plat, maintenant, y a pas de comparaison. Des balles s'écrasent à quelques centimètres de son corps. Sûr qu'il va s'en prendre une, là, comme un con, allongé dans la boue... allongé dans la merde, oui.. .ça pue ! ... Au moins un Boche qui pourrit pas loin! On fait plus attention aux cadavres, il y en a tellement, par couches, des Français, des Allemands, on leur marche dessus, on les recouvre même plus... On vit avec et ils rendent des services, on accroche son bidon à un pied qui dépasse de la paroi de la tranchée... mais celui-là, de mort, il dégage sérieux ! C'est moindre mal... En attendant, ça canarde et il ne peut pas bouger, et pourtant, il faudrait... Une heure au moins, il reste là. C'est difficile à évaluer, la durée, dans ces moments où le corps est tétanisé par la peur. Il n'y que le long de son dos, contre sa peau, qu'il y a de l'animation... un vrai boulevard à poux. Ça aussi, c'est qu'une habitude, ces bêtes, avec les rats et la chiasse. Le canon de 75 s'y met, c'est parti pour le reste de la nuit, la journée, peut-être. Un obus tombe pas loin et voilà les éclats qui rappliquent, et les mottes de terre qu'il est allé chercher en profondeur, et la boue. Le soldat, les deux mains crispées sur son casque, tente de se protéger la nuque. C'est à rire, ce geste, avec toute ces saloperies, ces bouts de fer qui vont se ficher profondément dans le sol et qui ne demandent qu'à pénétrer dans sa chair si fragile... même son casque ne pourra pas les arrêter. Le feu s'intensifie. Il faut démarrer. Où est donc ce putain de boyau, la tranchée, l'abri ?

Le jour s'est levé. Les ardeurs guerrières se sont un peu calmées et puis tout s'est tu. Maintenant, on y voit tout à fait et le soldat se rend compte qu'il a passé la nuit allongé sur un mort, les deux mains dans son ventre. Ce qu'il prenait pour de la boue: de la chair pourrie, infecte. On a beau être endurci, coutumier de l'horreur, indifférent à la tripaille chaude qui se dévide des corps éclatés, c'est pas plaisant, comme découverte... Et les maladies ? S'il avait une coupure aux mains ?... tétanos, gangrène et je ne sais quoi... Sa première idée : trouver de l'eau... se laver les mains dans une flaque dégueulasse.

Courbé en deux, il retrouve le boyau de communication. Quand il arrive, ils font la gueule pour la soupe perdue et le pain boueux, mais ils boufferont quand même.

Le soldat a passé la matinée à chercher de l'eau, il n'en a pas trouvé... il s'est bien essuyé aux pans de sa capote. Ça se passait à Verdun. C'est ma grand-mère qui me racontait cette histoire, celle de mon grand-père. J'avais cinq ans, mon pépé s'était tapé toute la guerre, il en était sorti un peu gazé. A l'époque, il somnolait encore, son livre ouvert sur la toile cirée de la table de la cuisine. Avait-il oublié ? Il n'en parlait jamais... Mais moi, la nuit, j'entrais dans son horreur. Le mort tout pourri et grand-père les deux mains dedans son ventre... Quand il est mort, il a repoussé le curé venu pour l'extrême-onction. Il lui a dit que si Dieu existait, n'y aurait pas de guerres... que tout ça c'était des conneries. Ça l'avait marqué... certainement. Après lui, grand-mère a disparu, elle aussi.

Quand j'ai lu mon premier vrai livre avec des car typographiques et quelques illustrations, il racontait l'histoire édifiante d'un chien qui suivait son maître dans la tranchée, faisait la guerre avec lui, mordait les Allemands, sauvait son maître blessé - un capitaine, un héros qui retrouvait sa belle fiancée à la fin (après avoir gagné la guerre à lui tout seul). J'ai oublié le titre et le nom de l'auteur, mais certains passages me reviennent en mémoire au moment où je cause. C'était mon premier livre... lu "au hasard". J'en ai lu d'autres, depuis, sur le sujet... de tout poil, de toutes opinions... du Feu au Croix de bois, en passant par A l'ouest rien de nouveau et Orages d'acier, pour ne citer que les meilleurs. Mais mon préféré reste la Peur, de Gabriel Chevalier et les premiers chapitres du Voyage au bout de la nuit. Et toujours, j'ai vu mon pépé avec ses bidons et son pain allongé sur le mort.

On me dit: "Encore dans tes trucs de poilus? vas-tu sortir de ta tranchée ?..." Avec allusions aux anciens combattants, charentaises, bérets, décorations, drapeaux à l'Arc de Triomphe, le 11 novembre. J'ai bien peur qu'on y soit toujours, dans nos tranchées Est, Ouest... plus exactement dans le no man 's land, sur le terrain... entre les lignes... là où a lieu l'affrontement ! En fait, dans tout ça, il s'agit moins de la guerre de 14-18 que de LA GUERRE... De crapouillots en ogives... c'est la prochaine qui m'inquiète."


TARDI, "C'était la guerre des tranchées" , Tournai, 1994, pp. 29-30.


 

Des écrivains, Cendrars et Dorgelès, racontent...

En 1914, le Suisse Blaise Cendrars est « engagé volontaire étranger » dans l'armée française. En 1915, un obus lui emporte le bras droit, et il quitte les combats. Rentré du front, il raconte ses souvenirs : on voit ici l' efficacité de l'artillerie.


"Cette nuit-là, les Boches bombardèrent Bus pour la première fois depuis le début de la guerre et le premier obus tomba en plein sur la voiture de la 6e Cie qui débouchait sur la place du Marché. Le cheval, le cocher et Lang furent écrabouillés. On ramassa deux, trois écuellées de petits débris et les quelques gros morceaux furent noués dans une toile de tente. C'est ainsi que furent enterrés Lang, le cocher et de la bidoche de cheval. Et l'on planta une croix de bois sur le tumulus.

Mais en revenant du cimetière quelqu'un remarqua la moustache de Lang qui flottait dans la brise du matin. Elle était collée contre la façade, juste au-dessus de la boutique du coiffeur. Il fallut dresser une échelle, aller détacher ça, envelopper cette touffe sanglante dans un mouchoir, retourner au cimetière, faire un trou et enterrer ces poils absurdes avec le reste. Puis nous remontâmes en ligne, dégoûtés."

in CENDRARS, Blaise, La main coupée, Lausanne, le livre du mois, 1960, p. 30



Dorgelès, engagé volontaire dans l'infanterie en 1914, est un auteur français ayant vécu toute la guerre. Rentré du front, il raconte ses souvenirs : on voit ici l'utilité d'une tranchée.


"Sans regarder, on y sauta [dans la tranchée]. En touchant du pied ce fond mou, un dégoût surhumain me rejeta en arrière, épouvanté. C'était un entassement infâme, une exhumation monstrueuse de Bavarois cireux sur d'autres déjà noirs, dont les bouches tordues exhalaient une haleine pourrie, tout un amas de chairs déchiquetés, avec des cadavres qu'on eût dit dévissés, les pieds et les genoux complètement retournés, et, pour les veiller tous, un seul mort resté debout, adossé à la paroi, étayé par un monstre sans tête. Le premier de notre file n'osait pas avancer sur ce charnier, on éprouvait comme une crainte religieuse à marcher sur ces cadavres, à écraser du pied ces figures d'hommes. Pourtant, chassés par la mitrailleuse, les derniers sautaient quand même, et la fosse commune parut déborder.

- Avancez, nom de Dieu!...

On hésitait encore à fouler ce dallage qui s'enfonçait, puis, poussés par les autres, on avança sans regarder, pataugeant dans la Mort... Par un caprice démoniaque, elle n'avait épargné que les choses : sur dix mètres de boyau, intacts dans leurs petites niches, des casques à pointe étaient rangés, habillés d'un manchon de toile. Des camarades s'en emparèrent. D'autres décrochaient des musettes, des bidons.

- Vise, la belle paire de pompes! beugla Sulphart, agitant deux bottes jaunes."


in DORGELÈS, Roland, Les croix de bois, Paris, Albin Michel, 1925, p. 199-200, chap. XI

 


 

Le 4 février 1915, à Monsieur et Madame T., instituteurs.


"Durant quelques jours, le froid a été très vif, le thermomètre était descendu à moins 14 degrés. Il ne fait pas très chaud pour coucher dans les tranchées qu'en beaucoup d'endroits 50 mètres à peine séparent de celles des Boches (...). La nuit, des fusées éclairantes, des grenades à main qu'ils lancent, la garde (...) rendent le sommeil impossible (...) il pleut souvent; tout ce qui tombe s'amasse en nappes boueuses (...) nous sommes obligés de nous coucher là-dedans (...), nous avons les pieds dans l'eau.

Quoique cela, il n'y a parmi nous aucune trace de découragement, une volonté inflexible tendue vers le but final. C'est-à-dire la victoire. (...) J'ai le ferme espoir que cela finira bientôt et que nous chasserons ces Huns de la France que vous m'avez appris à connaître et à aimer."

Vichy, le 14 janvier 1917 (aux mêmes correspondants).

"Depuis quelques jours les journaux causent fort de ces notes échangées entre pays neutres au sujet de la paix. Je doute que c'est encore une vaste blague combinée pour nous faire prendre patience. On nous a tant conté de balivernes (...).

Je ne pense pas, malgré tout, qu'ils arrivent à trouver le terrain d'entente sans l'avoir défoncé par les obus et arrosé abondamment par le sang (...). Je pense que lors de cette formidable offensive qui, j'espère, éclaircira la situation, la mitraille ne sera pas ménagée... il paraît que Verdun ne serait qu'une rosée en comparaison de cette épouvantable averse (...). Si ce grand coup était réservé pour nos bons embusqués * certes il y aurait pas de mal et je ne serais pas jaloux (...) mais il n'y a pas danger, ils préfèrent tout ignorer de la guerre, même l'honneur d'avoir défendu son pays brutalement attaqué Ce sera nous, les pauvres, les travailleurs, qui serons obligés d'aller défendre leur vie et leur fortune et leur forger, au prix de notre sang, la victoire dont ils jouiront (...).

La petite cure à Vichy touche à sa fin, je ne suis pas complètement guéri et je crois même que je ne guérirai jamais."

* Soldats qui occupent un poste à l'abri, loin des combats.


 

Deux témoignages allemands sur Verdun, par le peintre Franz Marc et le poète Rudolf Binding.


(2 mars)

"Nous voici au milieu de la plus formidable journée de la guerre. Qui n'a pas participé à cette avance allemande ne peut se faire une idée de la folle fureur et de la gigantesque force de l'avance. Nous sommes à la poursuite. Les pauvres chevaux ! Mais il a fallu que vienne ce moment où tout est mis sur une carte ; mais ce qui est incroyable, c'est que nous avons réussi (et nous continuerons à réussir) sur le point le plus fort du front français, Verdun - personne n'y aurait cru, c'est incroyable."

(4 mars, écrit juste avant d'être tué)

"Nous sommes ici dans une tension fiévreuse concernant l'issue de cette énorme lutte que jamais des mots ne réussiront à décrire. Je ne doute pas un seul instant de la chute de Verdun et de l'irruption que nous ferons dans le coeur du pays."

F. Marc.

(15 mars)

"Depuis l'arrêt devant Verdun je me sens très déprimé (...). L'affaire piétine sur place. Et quand on nous dit maintenant que l'on n'avait pas voulu obtenir plus que ce que l'on a fait, à savoir " écraser par le feu la place forte ", on se comporte comme un enfant et on nous demande en même temps une crédulité d'enfant."

R. Binding. (Traduction des textes : A. Becker.)




 

Dans les tranchées allemandes (17 oct. 1915)


" À ma lettre je joins une carte postale aux armées d'un soldat français... Elle vient du portefeuille d'un Français tué. Il est des plus intéressants d'étudier la correspondance des Français tués ou prisonniers. Exactement comme chez nous revient aussi là-bas très souvent la question : Quand cela finira-t-il ?

À mon étonnement jamais je n'ai lu à vrai dire de remarques haineuses ou défavorables envers l'Allemagne ou les soldats allemands. Par contre dans beaucoup de lettres de leurs parents on parle de la ferme croyance en la justice de leur cause, comme en l'assurance de la victoire. Dans chaque lettre, mère, femme, fiancée, enfants, amis, dont les photographies étaient souvent jointes, espéraient un retour joyeux et prochain, et maintenant ils gisent tous là, morts et à peine enfouis entre les tranchées et au-dessus d'eux les balles sifflent et les obus chantent leur horrible chant de mort. Tant mieux pour ceux que nous, ou ceux d'en face, avons pu au moins enterrer à peu près décemment mais encore aujourd'hui il y a des lambeaux de corps humains dans les barbelés. Devant notre tranchée, il y a peu de temps, il y avait encore une main avec une alliance, à quelques mètres de là il y avait un avant-bras dont il ne restera finalement que les os. Que la chair humaine semble bonne pour les rats ! C'est affreux.

Qui ne connaît pas la terreur l'apprend ici... Si la nuit je vais seul par les tranchées et les sapes, ici et là on entend des bruits et à tout moment un soldat noir peut vous sauter à la gorge. Par une nuit d'encre c'est parfois réellement terrifiant; mais avec le temps je me suis habitué et je suis devenu aussi indifférent que nos " Landser " * . La guerre abrutit le coeur et les sentiments; elle rend l'homme indifférent face à tout ce qui, autrefois, le troublait et l'émouvait : cependant cet endurcissement, cette dureté et cette cruauté devant le destin et la mort sont nécessaires dans la rage des combats auxquels conduit la guerre de tranchées. Celui qui laisserait influencer son coeur par toute la tragédie des multiples événements qu'apporte ici un jour normal, celui-là perdrait la raison ou bien devrait courir vers l'ennemi avec les bras levés. "

Lettre de Hugo Müller (1892-1916).

*Terme populaire analogue à celui de " poilu " en France.


 

boue et poux


Deux extraits de journaux des tranchées.

"On meurt de la boue comme des balles, et plus horriblement. La boue où s'enlise l'homme et ce qui est pire l'âme. Mais où sont-ils tous ces"chieurs" d'articles héroïques quand il y a de la boue haut comme ça ! La boue recouvre les galons. Il n'y a plus que de pauvres êtres qui souffrent.Tiens, regarde, il y a des veines rouges sur cette flaque de boue. C'est le sang d'un blessé. L'enfer n'est pas du feu. Ce ne serait pas le comble de la souffrance. L'enfer, c'est la boue !"

«Le bochofage», 26 mars 1917,in Les combattants des tranchées, S. Audouin-Rouzeau, A. Colin, 1986,

cité dans FRANK, Robert (s.d.), "Histoire 1e : L, ES, S", Paris, Belin, 1994

 

La peste du Poilu: les poux


"Je sais que, pendant un certain temps, cela a paru très drôle, surtout à ceux de l'arrière. Les poux, le rat faisaient partie du décor, avec la boue, la barbe hirsute et la tenue débraillée. C'était le genre "poilu" la plus sinistre blague des temps modernes, la plus inconvenante facétie, qui donnait l'air à chaque combattant de se plaire dans la crasse et la malpropreté. Permettez-moi, Messieurs, de vous le dire bien timidement, bien respectueusement : nous serions absolument charmés de ne plus nous gratter. Quand il est question pour nous,d'un nouveau secteur, si l'on nous dit : « les Boches sont à vingt mètres », cela nous laisse froids ; mais si l'on nous dit : « les Boches sont pleins de poux », cela nous dégoûte !"

«Le pépère», 21 avril 1916, cité dans FRANK, Robert (s.d.), "Histoire 1e : L, ES, S", Paris, Belin, 1994


 

bouffe, hygiène


Christian Bordeching, lieutenant dans  l'armée allemande, était le fils d'horticulteurs allemand domiciliés à Brème. il était étudiant en architecture et écrivait très souvent à sa soeur Hanna. Il fut tué sur le front le 20 avril 1917, à 24 ans.

 

"Le 24, 25 février 1916

Ma chère Hanna,

(...) Tu me demandes ce que nous mangeons. Dans la semaine en moyenne deux fois de la soupe aux pois à la couenne de lard, deux fois du bouillon de riz sucré, une fois des haricots verts et une fois de la soupe de riz avec de la viande de boeuf. On mange à même le couvercle de notre casserole de fer, et j'ai toujours dans ma poche ma cuillère, juste essuyée à l'aide de papier.Tous les huit jours, je dors une fois sans mes bottes, tous les dix jours je change de chaussettes et je reçois ma solde de cinq marks trente. Je dors toujours habillé, les pieds enfoncés dans un sac, le manteau par-dessus,puis recouvert d'une couverture de laine où je m'enfouis entièrement dessous. Pour nous asseoir, nous avons au mieux une caisse, mais le plus souvent rien du tout. Nous nous asseyons par terre, sur la paille. Dans notre groupe, nous allons chercher notre café dans une batterie de cuisine française, c'est très grand et chacun se sert lui-même avec sa tasse souillée. Personne n'a peur de la crasse : on s'y est habitués ; on rince, on boit et l'on se lave dans l'eau des tranchées. Mon bonnet à l'intérieur a l'air d'une caisse de charbon et des nuages de poussière sortent de mon uniforme. Je ne peux me laver que tous les deux jours. Tu devrais voir nos latrines, elles sont à mourir de rire : un simple tronc de bouleau où l'on est aligné derrière contre derrière et qui offre, du chemin principal, une belle vue. Nous avons eu si peu de pain cette semaine que la plupart ont déjà mangé leurs biscuits de secours. Si tu veux en savoir davantage, tu n'as qu'à me demander des détails.

Tu peux sûrement t'expliquer ma mauvaise écriture, assieds-toi donc par terre, mets un livre sur lequel tu peux écrire sur tes cuisses, et pose entre tes genoux une bouteille avec une faible lumière. (...)"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 69-70


 

pas de repos, discipline


Emile Sautour était originaire de Juillac en Corrèze. Il appartenait au 131e RI et il a été tué sur le front le 10 octobre 1916.

 

"31 mars 1916

Mes bons chers parents, ma bonne petite soeur,

Il me devient de plus en plus difficile de vous écrire. Il ne me reste pas un moment de libre. Nuit et jour il faut être au travail ou au créneau. De repos jamais. Le temps de manger aux heures de la soupe et le repos terminé il faut reprendre son ouvrage ou sa garde. Songez que sur vingt-quatre heures je dors trois heures, et encore elles ne se suivent pas toujours. Au lieu d'être trois heures consécutives, il arrive souvent qu'elles sont coupées de sorte que je dors une heure puis une deuxième fois deux heures.Tous mes camarades éprouvent les mêmes souffrances. Le sommeil pèse sur nos paupières lorsqu'il faut rester six heures debout au créneau avant d'être relevé. Il n'y a pas assez d'hommes mais ceux des dépôts peuvent être appelés et venir remplacer les évacués ou les disparus. Un renfort de vingt hommes par bataillon arrive, trente sont évacués.

Il n'y a pas de discipline militaire, c'est le bagne, c'est l'esclavage... Les officiers ne sont point familiers, ce ne sont point ceux du début. Jeunes, ils veulent un grade toujours de plus en plus élevé. Il faut qu'ils se fassent remarquer par un acte de courage ou de la façon d'organiser défensivement un secteur, qui paie cela le soldat. La plupart n'ont aucune initiative. Ils commandent sans se rendre compte des difficultés de la tâche, ou de la corvée à remplir. En ce moment nous faisons un effort surhumain. Il nous sera impossible de tenir longtemps ; le souffle se perd. Je ne veux pas m'étendre trop sur des faits que vous ne voudriez pas croire tout en étant bien véridiques, mais je vous dirai que c'est honteux de mener des hommes de la sorte, de les considérer comme des bêtes. (...)

J'ai voulu vous montrer que ceux qui vous diront que le soldat n'est pas malheureux au front, qu'un tel a de la chance d'être valide encore, mériteraient qu'on ne les fréquente plus. Qu'ils viennent donc entendre seulement le canon au-dessus de leurs têtes, je suis persuadé qu'ils regagnent leur chez-soi au plus vite. Nos misères empirent chaque jour, je les vaincrai jusqu'au bout. A bientôt la victoire, à bientôt le baiser du retour."

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 75-76


 

monotonie, obus


Maurice Maréchal avait vingt-deux ans en 1914. Après la guerre, il deviendrait l'un des plus grands violoncellistes du monde. En mai 1915, un autre poilu lui fabriqua un violoncelle avec les morceaux d'une porte et d'une caisse de munitions. Ce violoncelle signé par les généraux Foch, Pétain, Mangin et Gouraud est aujourd'hui conservé à Paris, à la Cité de la Musique.


"Dimanche 27 septembre 1914

Ah, que c'est long et monotone et déprimant. Voilà quinze jours que nous restons sur place. En 1870, autant que je me rappelle, il y eut de formidables batailles où les armées se cognèrent vraiment avec acharnement ! (...) Je pense à ces régiments de cavaliers balayant la plaine, ces combats corps à corps, ou presque, dans les rues de village : eux les voyaient... les Prussiens ! Nous, nous ne les voyons pas ! Pour la malheureuse infanterie, la tâche est bien facile à résumer : « Se faire tuer le moins possible par l'artillerie. » Pour cela on marche la nuit, les mouvements se font au petit jour et au crépuscule on a toujours l'air de se cacher. Une fois arrivé au poste de combat, chacun prend ses positions, ici telle compagnie, là telle autre, là le commandement ; puis on se terre dans les tranchées et on attend. On ne voit rien, mais on entend : c'est tout de même quelque chose ! L'artillerie se met à cracher, on compte les coups, on risque un oeil pour mesurer la distance à laquelle éclatent les projectiles ; on se baisse vivement lorsqu'on perçoit, ironique et railleur, le dss, dss d'une nouvelle marmite ! Et voilà l'héroïsme de nos jours : se cacher le mieux possible. Évidemment, à force de s'amuser d'un côté et de l'autre à s'envoyer, les uns de la picrite, les autres de la mélinite plein les obus, il arrive quelque bobo ! Boum ! Oh, celui-là arrive bien près ! Reboum ! Bon, tout le monde est par terre, roulé de sable et de poussière, on ne voit plus rien à cause de la fumée noire qui vous aveugle. Mais on entend des râles et c'est le spectacle hideux, indigne d'être raconté, de sept ou huit bons hommes au milieu desquels est venu éclater avec un gros bruit bête, l'obus contenant des kilos de mélinite. Alors, les moins blessés s'en vont, suffoquant encore un peu, sous le coup de l'émotion nerveuse. On les sent tout petits, tout petits, en face de cette épouvantable chose, les uns le bras sanglant, d'autres le soulier déchiqueté avec un trou rouge, et ils passent devant les autres tranchées, boitillant mais pas pleurards. Pour la plupart, ils sont courageux, peut-être aussi songent-ils avec effroi que les voilà encore bien partagés et que d'autres sont restés dans le trou et qu'on les enterrera demain ...

Puis le soir arrive, (...) alors, on se lève sans bruit, on ramasse les sacs, le fusil, et on reprend la route du cantonnement, tandis que des régiments reposés viennent nous remplacer sur les positions. Il fait froid, les mains gèlent sur le guidon, et on ne sait pas bien, oh non vraiment ! si on a fait quoi que ce soit d'utile pour la Patrie ! On n'a pas agi !"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 45


 

cafard, froid, boches comme nous


Etienne Tanty était le fils d'un professeur d'espagnol qui était également bibliothécaire au lycée Hoche, à Versailles. En 1914, Etienne, philosophe de formation, avait vingt-quatre ans. Il était déjà sous les drapeaux lorsque son service militaire déboucha sur la guerre. Il fut blessé le 25 septembre 1915 à Neuville-Saint-Vaast. Soigné pendant près de six mois, il fut renvoyé au front et fait prisonnier à Tabure le 21 mars 1918. Il fut libéré de son camp de prisonniers et rapatrié le 15 décembre 1918, puis démobilisé le 8 août 1919. Il devint ensuite professeur de lettres et de latin.


"Jeudi 28 janvier 1915

J'erre, toujours aussi incapable d'écrire. J'ai eu hier matin votre lettre du 23 et j'ai mis une enveloppe hier soir.

Il gèle épouvantablement ce matin, sans que j'arrive à me réchauffer les doigts. S'il n'y avait encore que les doigts de gelés ; mais le bonhomme ne vaut guère mieux, et le cafard est pire que la gelée.

Car n'est-ce pas, j'ai le cafard, vous vous en doutez, et je désespère de le chasser. Il y a de quoi, et ce n'est pas aujourd'hui qu'il passera ; la perspective de retourner ce soir dans le vieux secteur du bois carré, et de reprendre la vie souterraine, nocturne et marécageuse n'étant pas pour le dissiper.

Voilà six mois bientôt que ça dure, six mois, une demi-année qu'on traîne entre vie et mort, jour et nuit, cette misérable existence qui n'a plus rien d'humain ; six mois, et il n'y a encore rien de fait, aucun espoir ; six mois qu'on a quitté le fort, et l'on est un peu moins avancé qu'au lendemain du Châtelet. (...)

Hier, ou avant-hier, au rapport, on a lu des lettres de prisonniers boches.Pourquoi ? je n'en sais rien, car elles sont les mêmes que les nôtres. La misère, le désespoir de la paix, la monstrueuse stupidité de toutes ces choses, ces malheureux sont comme nous, les Boches ! Ils sont comme nous et le malheur est pareil pour tous. (...)"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 94


 

L'attaque


« Le talus, de sous côtés, s'est couvert d'hommes qui se mettent à dévaler en même temps que nous. A droite se dessine la silhouette d'une compagnie qui gagne le ravin par le boyau 97, un ancien ouvrage allemand en ruines.

Nous traversons nos fils de fer par les passages. On ne tire encore pas sur nous. Des maladroits font des faux pas et se relèvent. On se reforme de l'autre côté du réseau, puis on se met à dégringoler la pente un peu plus vite : une accélération instinctive s'est produite dans le mouvement Quelques balles arrivent alors contre nous. Bertrand nous crie d'économiser nos grenades, d'attendre au dernier moment. Mais le son de sa voix est emporté : brusquement devant nous, sur toute la largeur de la descente, de sombres flammes s'élancent en frappant l'air de détonations épouvantables. En ligne, de gauche à droite, des fusants sortent du ciel, des explosifs sortent de la terre. C'est un effroyable rideau qui nous sépare du monde, nous sépare du passée et de l'avenir. On s'arrête, plantés au sol, stupéfiés par la nuée soudaine qui tonne de toutes parts ; puis un effort simultané soulève notre masse et la rejette en avant, très vite.

On trébuche, on se retient les uns aux autres, dans de grands flots de fumée. On voit, avec de stridents fracas et des cyclones de terre pulvérisée vers le fond où nous nous précipitons pêle-mêle, s'ouvrir des cratères, ça et là, à côté les uns des autres. Puis on ne sait plus où tombent les décharges. Des rafales se déchaînent si monstrueusement retentissantes qu'on se sent annihilé par le seul bruit de ces averses de tonnerre, de ces grandes étoiles de débris qui se forment en l'air. On voit, on sent passer près de sa tête des éclats avec leur cri de fer rouge dans l'eau. A un coup, je lâche mon fusil, tellement le souffle d'une explosion m'a brûlé la main. Je le ramasse en chancelant et je repars tête baissée dans la tempête à lueurs fauves, dans la pluie écrasante des laves, cinglé par les jets de poussière de suie. Les stridences des éclats qui passent vous font mal aux oreilles, vous frappent sur la nuque, vous traversent les tempes, et on ne peut retenir un cri lorsqu'on les subit. On a le cœur soulevé, tordu par l'odeur soufrée. Les souffles de la mort nous poussent, nous soulèvent, nous balancent. On bondit, on ne sait pas où on marche. Les yeux clignent, s'aveuglent et pleurent. Devant nous, la vue est obstruée par une avalanche fulgurante, qui tient toute la place.

C'est le barrage. Il faut passer dans ce tourbillon de flammes et ces horribles nuées verticales. On passe. On est passé, au hasard ; j'ai vu, çà et là, des formes tournoyer, s'enlever et se coucher, éclairées d'un brusque reflet d'au-delà. J'ai entrevu des faces étranges qui poussaient des espèces de cris, qu'on apercevait sans les entendre dans l'anéantissement du vacarme. Un brasier avec d'immenses et furieuses masses rouges et noires tombait autour de moi, creusant la terre, l'ôtant de dessous mes pieds, et me jetant de côté comme un jouet rebondissant. Je me rappelle avoir enjambé un cadavre qui brûlait, tout noir, avec une nappe de sang vermeil qui grésillait sur lui, et je me souviens aussi que les pans de la capote qui se déplaçait près de moi avaient pris feu et laissaient un sillon de fumée. A notre droite, tout au long du boyau 97, on avait le regard attiré et ébloui par une file d'illuminations affreuses, serrées l'une contre l'autre comme des hommes.

- En avant !

Maintenant, on court presque. On en voit qui tombent tout d'une pièce, la face en avant, d'autres qui échouent, humblement, comme s'ils s'asseyaient par terre. On fait de brusques écarts pour éviter les morts allongés, sages et raides, ou bien cabrés, et aussi pièges plus dangereux, les blessés qui se débattent et qui s'accrochent. »


extrait de Henri Barbusse, Le Feu, 1916.


 

boucherie, explosifs


"Le 31 juillet [sans année]

Les tranchées de première ligne sont en face de nous. (...) ici, en plus des balles, des bombes et des obus, on a la perspective de sauter à 100 mètres en l'air d'un instant à l'autre ; c'est la guerre des mines. (...) la dernière explosion a fait un trou de 25 mètres de profondeur sur 50 mètres de diamètre. Inutile de te dire ce que sont devenus ceux qui se trouvaient dans le rayon.

Pierre Rullier"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 61


"24 juin 1915

Dans la tranchée, le pis, ce sont les torpilles. Le déchirement produit par ces 50 kg de mélinite en éclatant est effroyable. Quand une d'elles tombe en pleine tranchée, et ces accidents-là arrivent, elle tue carrément 15 à 20 types. L'une des nôtres étant tombée chez les Boches, des pieds de Boches ont été rejetés jusque sur nos deuxièmes lignes.

Michel Lanson"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 62


 

L'attente


" La journée est longue, très longue. Ennui... Courbaturé d'être toujours assis ou couché par terre... on cherche à se distraire... lecture... jeux de cartes... Volonté courte! ... Essais de positions moins fatigantes ... Puis on se lève... On regarde les aéros et l'on voit leurs évolutions à la jumelle... Faible distraction! ... On réintègre l'abri ... L'ennui, toujours ... On écrit... On dort ... "

" On progresse ", ler septembre 1917

 

L'attaque


" A l'heure prescrite, les officiers nous font le petit laïus habituel, les dernières recommandations, puis nous demandent si nous sommes prêts. Sur notre réponse affirmative suit un instant de silence, de recueillement, puis soudain retentit le cri : "En avant !" Nous étions dans le deuxième parallèle de départ. Sans hésitation officiers et hommes, nous sautons sur le parapet et courons vers la première tranchée pour y remplacer les camarades qui déjà s'approchent des lignes boches. On s'arrête à peine, que déjà retentit de nouveau le cri : "En avant !" Nous escaladons le nouveau parapet et en criant de toutes nos forces n'importe quoi : Vive la France! Sus aux Boches! Allons les gars ! nous partons pour rejoindre la première vague. La fusillade crépite là-bas devant nous. Les mitrailleuses dévident leurs rubans de mort. Tac, tac, tac, tac. Nous rejoignons les camarades, mais. horreur, nous nous heurtons à une barrière de fils de fer barbelés intacte et profonde de plus de trente mètres. Pendant ce temps, les mitrailleuses ennemies continuent : tac, tac, tac, tandis que nous voyons à droite, à gauche, les camarades tomber et joncher la terre de taches bleues de capotes, rougies de sang aux endroits où le coup a frappé. Voici à présent les 3e et 4e vagues qui arrivent à leur tour. En avant, quelques poilus qui ont réussi à se couler sous les fils de fer atteignent la tranchée des empoisonneuses. Ils sautent dedans mais hélas on ne les a pas revus... Ils étaient trop peu nombreux ! D'autre part, franchir le réseau en masse est impossible et la situation devient de plus en plus critique. Le cri " aux outils ! " retentit. On creuse alors fébrilement le sol et bientôt nous sommes terrés tout contre le réseau boche. Les balles sifflent au-dessus de nous et nous nous cramponnons au terrain acquis. Voici le résultat de la journée mais... si les fils de fer avaient été coupés... comme nous enlevions la position ! ( ... ) Bon dieu ! si seulement notre artillerie avait réussi à établir une brèche ! ( ... ) Si encore nous n'avions pas le chagrin d'avoir perdu notre commandant. notre capitaine, mon lieutenant et combien de copains tués ou blessés. "


" L'Écho de tranchées-ville ", 28 octobre 1915.

 

La mort en face


" Personne ne croirait que dans ce désert tout déchiqueté il puisse y avoir encore des êtres humains ; mais, maintenant, les casques d'acier surgissent partout dans la tranchée et à cinquante mètres de nous il y a déjà en position une mitrailleuse, qui, aussitôt, se met à crépiter.

Nous reconnaissons les visages crispés et les casques ; ce sont les Français. Ils atteignent les débris des barbelés et ont déjà des pertes visibles. Toute une file est fauchée par la mitrailleuse qui est à côté de nous : puis nous avons une série d' enrayages et les assaillants se rapprochent. Au moment où nous reculons, trois visages émergent du sol. Sous l'un des casques apparaît une barbe pointue, noire et deux yeux qui sont fixés droit sur moi. Je lève la main, mais il m'est impossible de lancer ma grenade dans la direction de ces étranges yeux. Pendant un instant de folie, toute la bataille tourbillonne autour de moi et de ces yeux qui, seuls, sont immobiles ; puis en face de moi. La tête se dresse, je vois une main, un mouvement, et aussitôt ma grenade vole, vole là-dessus.

Nous sommes devenus des animaux dangereux, nous ne combattons pas, nous nous défendons contre la destruction. Ce n'est pas contre les humains que nous lançons nos grenades, car à ce moment-là nous ne sentons qu'une chose : c'est que la mort est là qui nous traque, sous ces mains et ces casques. La fureur qui nous anime est insensée ; nous ne pouvons que détruire et tuer, pour nous sauver... pour nous sauver et nous venger. "

E.-M. Remarque, A l'Ouest rien de nouveau , 1928

 

Contre la mort, la dérision


" A quoi bon vous creuser la tête. Un obus le fera bien. "

" Le cri de guerre ", 20 octobre 1916

" Pourquoi les vaguemestres portent-ils sur les lettres non délivrées : "Le destinataire n'a pu être atteint" alors que, en général, c'est au contraire parce qu'il a été atteint par un projectile que le destinataire n'est plus là ? "

" L'Écho des guitounes " 10 novembre 1917


 

bombardement


Raoul Pinat est né en 1896 à Valence. Sa famille était originaire du Dauphiné, et don père était polytechnicien et militaire de carrière. Après avoir commencé la guerre comme simple soldat, Raoul finira lieutenant et deviendra exploitant agricole après l'armistice, puis, au fil des ans, assureur et papetier.


" 22 avril 1917

La cagna s'est effondrée. Il y a encore des vivants dessous. Ma foi, tant pis pour le bombardement : je cours chercher ma pioche au fond de la sape et, entre deux salves, je cours vers la cagna.

Lepeule prend une pelle : en hâte nous déblayons un peu. Il y a quatre hommes dessous : c'est affreux !...

Une voix nous appelle : « Dépêchez-vous, je meurs, j'étouffe ! - Où es-tu ? - Là, là... » C'est profond... c'est profond ! Il va étouffer sûrement. L'obus est tombé juste sur la cagna ; tout a cédé : les poutres, les étais, les rondins sont en poudre. La terre a comblé tout ça. Les malheureux ont un mètre de débris au-dessus d'eux ! Lepeule appelle : « Qui êtes-vous ? - Revenaz. - Et les autres ? - Je ne sais pas. » Il appelle encore : personne d'autre ne répond.

Cependant le bombardement s'est arrêté depuis un instant. Plusieurs servants de la 7e batt. accourent avec des outils. On se hâte : cette voix suppliante qui monte de terre nous électrise. Lepeule, voyant du monde au travail en nombre suffisant, lâche sa pelle, et, calme, comme toujours, prend une photo de l'ensemble. « Attention ! !... en voilà un !... » Tous se sauvent, affolés, nerveux.... L'obus hurle, siffle : il est sur nous ! - non. Il nous inonde de terre, de pierres, d'éclats de bois.

Fontaine, deux poilus de la 7, et moi sommes seuls restés. Vite, nous continuons. Enfin, voilà sa main. On voit d'abord la terre bouger, puis sa main crispée apparaît. Je la lui serre ; il hurle de joie : « Vite, vite, dépêchez-vous, j'étouffe. »

Le bombardement reprend : c'est affreux ; l'avion doit nous voir... [il faut comprendre que l'aviateur sert d'observateur à l'artillerie] Un obus un 150 tombe à quelques mètres de nous : il nous jette pêle-mêle à terre... L'un dit : « Foutons le camp ; on va se faire tuer ! - Non, restons, ça ne se commande pas, il faut sortir cet homme ! » On reste. La sueur nous inonde tant nous peinons pour enlever vite la terre, les morceaux de poutres, les pierres...

« Cette main ? Est-ce ta main droite ? - Oui ! - Où est ta tête ? »

« Dessous, dessous ! J'ai la main levée, en l'air ! »... Oh ! ce qu'il y en a de terre !... et ces obus qui nous radinent toujours dessus !...

Ah ! la terre est chaude ici : en suivant son bras qui est levé en effet, voilà sa tête ici ; elle a chauffé la terre ; son baleine suinte à travers une mince couche de terre ; sa voix est plus distincte. Avec précaution je gratte avec les mains : voilà ses cheveux, son front... Vite, vite : sa bouche. Enfin il respire plus à l'aise. C'est bien Revenaz. « Pauvre vieux, tu en vois une dure ; t'en fais pas, on t'en tirera... t'as fini la guerre, te bile pas ! » Ces paroles le remontent un peu : il cesse cette espèce de râle d'angoisse qu'il faisait tout le temps."

Raoul Pinat, Carnet de guerre, in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918,  Paris, Librio, 2001, p. 53


 

fraternisation


Gervais Morillon était le fils d'un contremaître poitevin qui travaillait dans une pépinière à Breuil-Mingot, tout près de Poitiers. Gervais fut tué à vingt-et-un ans en mai 1915.


"Tranchées-Palace, le 14 décembre 1914,

Chers parents,

Il se passe des faits à la guerre que vous ne croiriez pas ; moi-même, je ne l'aurais pas cru si je ne l'avais pas vu ; la guerre semble autre chose, eh bien, elle est sabotée. Avant-hier - et cela a duré deux jours dans les tranchées que le 90e occupe en ce moment - Français et Allemands se sont serré la main ; incroyable, je vous dis ! Pas moi, j'en aurais eu regret.Voilà comment cela est arrivé : le 12 au matin, les Boches arborent un drapeau blanc et gueulent : « Kamarades, Kamarades, rendez-vous. » Ils nous demandent de nous rendre « pour la frime ». Nous, de notre côté, on leur en dit autant ; personne n'accepte. Ils sortent alors de leurs tranchées, sans armes, rien du tout, officier en tête ; nous en faisons autant et cela a été une visite d'une tranchée à l'autre, échange de cigares, cigarettes, et à cent mètres d'autres se tiraient dessus ; je vous assure, si nous ne sommes pas propres, eux sont rudement sales, dégoûtants ils sont, et je crois qu'ils en ont marre eux aussi.

Mais depuis, cela a changé ; on ne communique plus ; je vous relate ce petit fait, mais n'en dites rien à personne, nous ne devons même pas en parler à d'autres soldats.

Je vous embrasse bien fort tous les trois."

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 78-79


Gustave Berthler était un instituteur de la région de Chalon-sur-Saône. Il habitait Sousse, en Tunisie. Mobilisé en août 1914, Gustave a été tué Le 7 juin 1915 à Bully-les-Mines. Il avait vingt-huit ans.


"Le 28 décembre 1914

Ma bien chère petite Alice,

Nous sommes de nouveau en réserve pour quatre jours, au village des Brebis. Le service tel qu'il est organisé maintenant est moins fatigant. Quatre jours aux tranchées, quatre jours en réserve. Nos quatre jours de tranchées ont été pénibles à cause du froid et il a gelé dur, mais les Boches nous ont bien laissés tranquilles. Le jour de Noël, ils nous ont fait signe et nous ont fait savoir qu'ils voulaient nous parler. C'est moi qui me suis rendu à 3 ou 4 mètres de leur tranchée d'où ils étaient sortis au nombre de trois pour leur parler.

Je résume la conversation que j'ai dû répéter peut-être deux cents fois depuis à tous les curieux. C était le jour de Noël, jour de fête, et ils demandaient qu'on ne tire aucun coup de fusil pendant le jour et la nuit,eux-mêmes affirmant qu'ils ne tireraient pas un seul coup. Ils étaient fatigués de faire la guerre, disaient-ils, étaient mariés comme moi (ils avaient vu ma bague), n'en voulaient pas aux Français mais aux Anglais. Ils me passèrent un paquet de cigares, une boîte de cigarettes bouts dorés, je leur glissai Le Petit Parisien en échange d'un journal allemand et je rentrai dans la tranchée française où je fus vite dévalisé de mon tabac boche.

Nos voisins d'en face tinrent mieux leur parole que nous. Pas un coup de fusil. On put travailler aux tranchées, aménager les abris comme si on avait été dans la prairie Sainte-Marie. Le lendemain, ils purent s'apercevoir que ce n'était plus Noël, l'artillerie leur envoya quelques obus bien sentis en plein dans leur tranchée.(...)"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 79-80


 

porte-manteau boche, cadavres partout


Michel Taupiac dit « François » avait vingt-neuf ans en 1914. Il était le fils d'ouvriers agricoles du Tarn-et-Garonne. Il avait l'habitude d'écrire souvent à son ami Justin Cayrou. Il survécut à la guerre.


"Dimanche 14 février 1916

Cher ami,

Quand nous sommes arrivés par ici au mois de novembre, cette plaine était alors magnifique avec ses champs à perte de vue, pleins de betteraves, parsemés de riches fermes et jalonnés de meules de blé. Maintenant c'est le pays de la mort, tous ces champs sont bouleversés, piétinés, les termes sont brûlées ou en ruine et une autre végétation est née : ce sont les petits monticules surmontés d'une croix ou simplement d'une bouteille renversée dans laquelle on a placé tes papiers de celui qui dort là. (...) J'étais l'autre jour dans les tranchées [des Joyeux]. Je n'ai jamais rien vu de si horrible. Ils avaient étayé leurs tranchées avec des morts recouverts de terre, mais, avec la pluie, la terre s'éboule et tu vois sortir une main ou un pied, noirs et gonflés. Il y avait même deux grandes bottes qui sortaient dans la tranchée, la pointe en l'air, juste à hauteur, comme des porte-manteaux. Et les « joyeux » y suspendaient leurs musettes, et on rigole de se servir d'un cadavre boche comme porte-manteau. Je ne te raconte que des choses que je vois, autrement je ne le croirais pas moi-même. (...)"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 90


Maurice Drans avait vingt-trois ans en 1914. Fils de commerçants, il avait fait ses études au Mans. Blessé trois fois durant la guerre, il y survécut.


"(...) Avant-hier soir, dans l'encre bleue de la nuit, je parcourais sur la terre les signes de croix de l'au-delà... C'était l'éparpillement macabre du cimetière sans couverture, sans croix, abandonné des hommes, les gisements épars des cadavres innombrables, sans sépultures, le charnier à nu dans le grouillement des vers et dans les pluies d'obus qui continuaient. Plus d'un millier de cadavres se tordaient là déchiquetés, charries les uns sur les autres... Je traînais de la nuit vers les lignes, mon fardeau de pièces sur le dos ; je défaillais ; dans ma bouche, dans mes narines ce goût, cette odeur ; l'ennemi et le Français sympathisant dans le rictus suprême, dans l'accolade des nudités violées, confondus, mêlés, sur cette plaine de folie hantée, dans ce gouffre traversé de rafales vociférantes. L'Allemand et le Français pourrissant l'un dans l'autre, sans espoir d'être ensevelis jamais par des mains fraternelles ou pieuses. Aller les recueillir, c'est ajouter son cadavre dans cette fosse toujours béante, car insatiable est la guerre... Chaque nuit, nous plongeons cette géhenne pétrifiée où s'agitent les spectres, le cour chaviré, nous bouchant le nez, les lèvres crispées."

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 81



 

300 sur 1200


Gaston Biron, interprète, avait vingt-neuf ans en 1914. Blessé le 8 septembre 1916, il mourut de ses blessures le 11 septembre 1916 à l'hôpital de Chartres.


"Samedi 25 mars 1916 [après Verdun]

Ma chère mère,

(...) Par quel miracle suis-je sorti de cet enfer, je me demande encore bien des fois s'il est vrai que je suis encore vivant ; pense donc, nous sommes montés mille deux cents et nous sommes redescendus trois cents ; pourquoi suis-je de ces trois cents qui ont eu la chance de s'en tirer, je n'en sais rien, pourtant j'aurais dû être tué cent fois, et à chaque minute, pendant ces huit longs jours, j'ai cru ma dernière heure arrivée. (...)"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 103



 

boue


"Octobre 1915

Je crois n'avoir jamais été aussi sale. Ce n'est pas ici une boue liquide, comme dans l'Argonne. C'est une boue de glaise épaisse et collante dont il est presque impossible de se débarrasser, les hommes se brossent avec des étrilles. (...) Par ces temps de pluie, les terres des tranchées, bouleversées par les obus, s'écroulent un peu partout, et mettent au jour des cadavres, dont rien, hélas, si ce n'est l'odeur, n'indiquait la présence. Partout des ossements et des crânes. Pardonnez-moi de vous donner ces détails macabres ; ils sont encore loin de la réalité.

Jules Grosjean"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 61


 

blessés achevés


Jacques Ambrosini était originaire de Speloncato en Haute-Corse. Fils d'agriculteur, engagé dans les Dardanelles contre les Turcs, à l'âge de dix-neuf ans, il finira la guerre comme lieutenant, écrivant de temps en temps à son frère.


"Les balles avaient bien sifflé, mais personne n'avait été touché. La rage de tuer et poussés par l'odeur de la poudre aussi bien que par les cris des bêtes féroces, car à ce moment-là on devient des bêtes féroces, [ne] pensant qu'à tuer et massacrer, nous nous élançons tous comme un seul homme. (...) Les camarades tombent. Presque tous blessés. Ce sont alors des cris de douleur. D'un côté, on entend « ma femme », « mes enfants » de l'autre, « ma mère », « achevez-moi », « ne me faites plus souffrir ». Tout ceci te déchire le cour, le sang coule à flots, mais nous avançons quand même, marchant sur les morts. Les Turcs sont couchés par centaines. Notre 75 aussi bien que les pièces de marine ont fait du bon travail. Ils sont déjà tout gonflés. (...) Les Sénégalais qui passent sur les tranchées ennemies achèvent les blessés. On nous l'avait bien recommandé à nous aussi, mais je n'ai pas le courage. Tout à coup, à la troisième tranchée turque, un de ces vieux mahométans, blessé et pouvant encore bouger ses bras hisse un drapeau blanc au bout d'un morceau de bois. Je m'approche pour le voir de près. Que fait-il ? Il me regarde puis saisit son fusil et veut me mettre en joue. Le malheureux. Plus leste que lui, je lui flanque ma baïonnette dans la tempe gauche et, instinctivement, je fais partir un coup. Les cervelles sautent en l'air et viennent jusqu'à ma figure. Il me crie pardon et meurt. Je repars me disant : « Tous les blessés, tu les achèveras. » C est ce que je fis."

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 48-49



 

colis, hôpital


"Décembre 1914, Lézignan

Je viens de recevoir le colis avec le tricot, les chaussettes, le pâté, les biscuits et la saucisse, tout cela est bien bon. Je te remercie beaucoup. Le tricot me convient aussi, il vaut mieux qu'il soit blanc pour mettre en dessous et puis il est très chaud, ainsi que les chaussettes. Pour le caleçon, ne te dérange pas, si j'y vais nous l'achèterons tous les deux, pour le moment je n'ai pas froid. Je ne sais pas si je resterai longtemps à l'hôpital mais j'ai l'espoir de rester quelque temps, car j'ai besoin d'engraisser un peu. Je te dirai que mes parents m'ont écrit, ils m'ont envoyé 10 francs. Je ne suis pas à plaindre pour un certain temps, ne te fais pas du mauvais sang. Embrasse bien les enfants pour moi. (...)

François Sutra"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 92-93


 

Bourrage de crâne

 

Horreur et dévastation.   (titre du texte d'origine)
... janvier 1915.


« Il n'y a rien qui ressemble à un point du front gigantesque sur lequel deux ou trois millions d'hommes s'étreignent comme un autre point de ce même front. Nous en avons parcouru quelque trois cents kilomètres: partout le même ciel gris, triste et bas; partout, sur les routes défoncées, les mêmes troupeaux qui chassent les territoriaux armés du front, les mêmes convois, les mêmes autobus, les mêmes batteries attendant en un lieu propice l'instant d'entrer dans la ligne de feu, les mêmes soldats crottés par la boue des tranchées ou massés un peu à l'arrière dans l'attente du grand coup; partout aussi les mêmes maisons trouées d'obus, les mêmes pans de murailles dressés dans la grisaille de décembre. Et partout aussi, il faut l'ajouter, malgré la pluie, malgré le vent, malgré les champs délavés où l'on enfonce jusqu'à la chevi11e, le même entrain, la même bonne humeur, la même volonté de vaincre. Tant de cercueils hâtivement confiés à la terre ! Pourtant, on a bon espoir, mieux que cela, on est sûr de la victoire.

- Mot de passe : le sourire !... nous dit une sentinelle transpercée jusqu'aux os par la pluie glaciale .

Et l'on est confondu de tant de courage ,paisible, d'une si belle vaillance devant la tâche monstre ; car enfin, depuis des semaines, on quitte la boue des chemins pour la boue des champs, la boue des champs pour la boue des tranchées, où il faut demeurer accroupi des heures et souvent des jours sans voir l'ennemi, tapi lui-même dans ses trous humides. Comme on est loin de l'image classique de la guerre, des clairons sonnant la charge, des bataillons courant derrière les drapeaux déployés, de la belle batai11e sous le gros soleil du mois d'août avec ses cavaliers qui galopent sabre au clair ! ... Maintenant, tout est ruse, prudence sournoise, patience surtout. Il faut vaincre l'ennui, il faut vaincre la boue qui colle, qui Se referme sur les souliers des fantassins comme sur les roues des canons. Et quand on est à portée de fusil, il faut s'enterrer dans cette boue pour tenir tête à l'invisible ennemi enterré lui-même vers ce bois, dans cette plaine jaune plantée de betteraves. Oui, guerre de patience, d'héroïsme souterrain, le nez dans la ,boue et les pieds dans l'eau !

- Savez-vous ce qui nous donne tout ce courage? disait un caporal. Ils nous en ont trop fait, tout simplement. Il suffit d'avoir logé deux jours chez l'habitant, dans un village précédemment occupé par les Boches, pour y aller de plein cœur... C'est dégoûtant!

Il n'exagérait pas, le petit caporal. Cela dépasse l'imagination. Pour s'en rendre compte, il faut, en effet, loger chez l'habitant, gagner sa confiance, passer un soir ou deux à causer au coin du feu. Peu à peu, les langues se délient. On va chercher des voisins, des voisines, des témoins. Ce que l’on apprend est simplement effroyable. Ne nous attardons pas aux attentats répugnants. II faut avoir entendu - et quelle voix et quels yeux! - une femme dont le mari est mobilisé dire : «Si je pensais que je dusse donner le jour à un de ces monstres, je me suiciderais !... » pour réaliser dans quel enfer étaient tombés les malheureux villages livrés à une soldatesque en déroute. Les démentis peuvent pleuvoir. Ils sont sans valeur aucune pour ceux qui ont été sur les lieux : il y a des accents qui ne trompent pas. Il ne faut pas être injuste, sans faute, et nous voulons aller jusqu'à croire que les vertueux camarades, c'est-à-dire l'immense majorité, n'ont pas entendu les cris poussés par les victimes, pas plus que les officiers. Nous savons d'autre part qu'il y a des apaches dans toutes les armées, que l'homme à l'état normal est une lassez triste bête et qu'en temps de guerre, il doit tomber encore au-dessous de lui-même, ce qui est beaucoup dire. Mais pourtant, quand on apporte au monde perverti l'Évangile et la Kultur on devrait, semble-t-il, non pas respecter les traités que l'on a signés, puisque ce ne sont que des chiffons de papier, mais châtier les apaches coupables. L'a-t-on fait ?

Hélas! ce n’est pas tout. Qui donc a vidé les maisons par douzaines, de la cave au grenier ? ... brisé les armoires à glace, criblé les plafonds de coups de baïonnette, ignoblement, sali les tapisseries, écrasé des tomates contre les murs, cassé des milliers de bouteilles dont les débris gisent encore sur le sol des caves, éventré des tonneaux vides, détruit tout ce qui peut être détruit, pour le seul plaisir ? »

in B. Vallotton, A travers la France en guerre, souvenirs d’Alsace, Lettres d’un sergent suisse extraites de la Gazette de Lausanne, Lausanne, Libraire F. Rouge & Cie, 1915, p. 78-81

 

Aveux français. (titre du texte d'origine)

"Ce n'est que rarement que les carnets de guerre français renferment un jugement impartial, une appréciation équitable de nos mesures militaires. Le passage suivant trouvé dans le carnet du commandant français D. en est une exception heureuse:"

« De France, on propage la nouvelle que les cathédrales de Reims et de Senlis sont en flammes. Quoique cette nouvelle manque encore de confirmation, on l'exploite pour protester contre les barbares allemands. Le gouvernement français encourage ce mouvement. Les comptes rendus français racontent que les Allemands ont dirigé leur feu sans raison sur la cathédrale, mais ils taisent le fait que Reims est un poste de concentration français et que les Allemands ne pouvaient pas en ménager la cathédrale… »

in Les brutalités envers les prisonniers – notes du gouvernement allemand aux puissances neutres – publié avec l’agrément du ministère allemand des affaires étrangères, Berlin, Carl Heymanns Verlag, 1918, p. 68


Le bombardement de la cathédrale d'Ostende par les Anglais (titre du texte d'origine)

« Les Anglais nient officiellement le bombardement de la cathédrale d'Ostende, bien que les 29'000 habitants que n'ont pas encore frappés les obus de leurs libérateurs et alliés attestent devant le monde entier l'attentat commis par les Anglais, le 22 septembre, et que l'on vende partout à Ostende des cartes postales illustrées, immortalisant par l'image la destruction de la cathédrale. La trace des coups comparée au démenti officiel anglais ultérieur rend vraisemblable l'hypothèse d'un bombardement parfaitement prémédité de la cathédrale par les obus de 38 centimètres des navires anglais.

Comme l'a fait savoir le rapport officiel allemand, le feu des monitors arrêtés en mer hors de la portée de la vue était dirigé au moyen de la radiotélégraphie par des aviateurs anglais qui croisaient à une grande hauteur au-dessus de la ville. Ceux-ci auront sans doute pris pour des soldats allemands se rendant en masse à la cathédrale ce qui était en réalité des habitants allant assister à la messe du matin. Le premier obus arriva un peu après le commencement de l'office. On l'entendit siffler dans l'église. Au dire des habitants, son sifflement dans l'air rappelait le bruit, de la vapeur s'échappant d'une locomotive. L'objet frappa un pâté de maisons situé juste en face de l'église et démolit de fond en comble des bâtiments à plusieurs étages. Des éclats de projectiles et des débris pénétrèrent par les fenêtres de l'église. Une panique se produisit parmi les fidèles. Beaucoup se précipitèrent vers la sortie, lorsque le tir ayant été rectifié télégraphiquement par les aviateurs anglais, le second obus éclata devant le portail principal de la cathédrale. Il fit dans le gazon des parterres et dans le pavé des marches qui donnent accès à l'église un entonnoir d'environ 6 mètres de largeur et 3 mètres de profondeur. Les éclats tuèrent et blessèrent un certain nombre de femmes et de jeunes filles qui se pressaient hors de l'église. Les gens affolés refluèrent alors vers l'intérieur dans l'espoir de trouver un abri plus sûr sous les voûtes. Pendant que sur le parvis les mourants et les blessés mutilés se roulaient dans leur sang avec des cris affreux, un troisième obus, tiré après une nouvelle rectification tomba dans la cathédrale même, où il détruisit la nef transversale sud. Le portail latéral sud fut complètement enlevé et lancé dans la rue, une partie des piliers extérieurs fut brisée, et les lourdes pierres de taille en quartz et en calcaire de Givet furent détachées de la maçonnerie, de sorte que le côté sud de la cathédrale a dû être appuyé par un mur provisoire de soutènement en briques, pour éviter l'écroulement. Pendant ce temps, les batteries côtières allemandes empêchaient par leur feu la continuation du bombardement. Un quatrième obus, également destiné à la cathédrale selon toute apparence, tomba encore dans le voisinage de l'édifice.

Il est absolument impossible que ces coups dirigés contre la cathédrale, après les rectifications. indiquées par les aviateurs, aient été des coups de hasard. Les pièces de marine anglaises ne tirent pas si mal. Il est de même inadmissible que les destructions ne soient pas reconnaissables sur les clichés des aviateurs anglais, comme le prétend le télégramme officiel de démenti. Ces subterfuges sont l'effet d'une mauvaise conscience et sont réduits à néant devant tout le monde civilisé par les photographies publiées du côté allemand. Le mensonge officiel anglais est aussi lâche et méprisable que le criminel attentat des Anglais contre l'église d'une station de bains de mer encore toute pleine aujourd'hui des souvenirs de l'hospitalité dont les Anglais ont été les hôtes assidus autrefois.»

in Les brutalités envers les prisonniers – notes du gouvernement allemand aux puissances neutres – publié avec l’agrément du ministère allemand des affaires étrangères, Berlin, Carl Heymanns Verlag, 1918, p. 65-66

 

bourreurs de crâne


Auxence Guizart était agriculteur et fils d'agriculteurs. Il était originaire de Crépy dans le Pas-de-Calais ; il  avait dix-neuf ans en 1914 et fut mobilisé tout comme ses deux frères. Auxence est mort pendant le mois d'avril 1918, dans la Somme près de Montdidier.


"Le 13 novembre 1916

Chers parents,

(...) Il y a beaucoup de poilus qui se iront encore évacuer aujourd'hui pour pieds gelés. Quant aux miens, ils ne veulent pas geler malheureusement car je voudrais bien une évacuation aussi. Il n'y fait pas bon ici en arrière : ce sont les avions qui font des ravages terribles et en avant c'est loin de marcher comme les journaux vous annoncent. Ceux-ci sont des bourreurs de crâne pour encourager le civil, n'y croyez rien, comme je vous ai déjà dit c'est la guerre d'usure en bonshommes, en tout. Je termine pour aujourd'hui en vous embrassant de grand cour."

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 73



 

froid


"Dimanche 22 novembre 1914

Voilà quelques jours qu'il fait très froid, il gèle très fort chaque nuit, hier matin le thermomètre était à 9 degrés au-dessous de zéro ; le canal del a Marne au Rhin qui passe par ici est tout gelé, aussi je t'avoue franchement que la nuit c'est bien le moment de s'enfoncer le nez sous la paille, sans crainte des rats qui peuvent très bien nous grignoter le bout du nez sans qu'on le sorte dehors car la bise souffle rudement et passe à travers les tuiles, je viens de faire faire des feuillées « cabinets » ; la terre est gelée sur une profondeur d'au moins 12 centimètres, c'est te dire qu'il ne fait pas chaud.

Voilà une dizaine de jours que nous n'avons pas été au combat, le canon tonne dans le lointain ; je ne sais pas si un de ces jours il ne nous appellera pas mais, que veux-tu ? puisque nous sommes là pour ça....

Joseph Gilles"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 93-94



 

poste


"Virginy, le 28 novembre 1914

Tu ne peux croire le plaisir que cela fait quand on reçoit un colis, on est comme de grands enfants ici. Un rien te contente comme un rien t'attriste.Tu vois tous ces pères de famille, au courrier, l'oeil et l'oreille aux aguets, épier et attendre s'il y a une lettre ou un colis pour eux. Quand ils n'en ont pas, quelle déception ! Quand ils ont une lettre ils ont le sourire, vivement ils la décachettent, avidement la parcourent pendant que d'un revers de main, ils écrasent la larme qui était au coin de l'oeil.

Ton ami [anonyme]"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 93



 

censure


"3 décembre 1917

La censure, tu le sais, est impitoyable ici et certains pauvres poilus ont appris à leurs dépens qu'ils ne devaient pas avoir la langue trop longue, ni même recevoir des lettres (qui sont d'ailleurs supprimées) sur lesquelles les parents ont souvent aussi la langue un peu longue. C'est révoltant mais c'est ainsi. Il semblerait qu'une lettre est une chose sacrée, il n'en est rien. Sois donc prudente, ma chérie, et si tu veux que je reçoive toutes tes lettres, ne me parle pas de la guerre. Contente-toi de me parler de notre grand amour, cela vaut beaucoup plus que tout.

Gros bécot,

Henri Bouvard"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 92



 

chant


"Le 11 juillet 1917

L'exercice ne s'arrête pas comme tu pourrais le croire à l'exercice de la baïonnette et à la gymnastique. Non, il y a encore une troisième pause et celle-là est consacrée au chant. Parfaitement, mon vieux, on nous fait chanter maintenant, comme autrefois à l'école : La Marseillaise, Le Chant du départ et La Madelon (chanson de marche). Donc à la troisième pause, le moniteur de gymnastique se transforme en chef d'orphéon et tout le monde chante, naturellement.

Pierre Rullier"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 64


 

Pauvre Radjpoute


"Dans la prairie, des appels et des cris de douleur à l'accent exotique s'élevaient. Ces voix nous rappelèrent les coassements des grenouilles qu'on entend dans les prés après un orage. Nous découvrîmes dans l'herbe haute une file de morts et trois blessés qui, soulevés sur leurs coudes, nous suppliaient de les épargner. Ils semblaient convaincus que nous allions les égorger.

A ma question : " Quelle nation ? ", l'un répondit : " Pauvre Radjoute ! ".

Nous avions donc devant nous des Hindous venus d'au-delà des mers pour se fracasser la tête dans ce coin perdu contre des fusiliers hanovriens. Pauvres types ! "

in Ernst Jünger, Orages d'acier , Christian Bourgois (coll. " Folio " No 539).


 

Les villages détruits


" Combles * ne présentait plus, pour autant qu'on pût s'en rendre compte dans l'obscurité, que le squelette d'une agglomération.

Des maisons entières avaient été aplaties ou fendues en deux par un coup de plein fouet, si bien que les chambres avec leur mobilier pendaient comme des coulisses de théâtre au-dessus du chaos. Une odeur de cadavres sortait de ces décombres, car le premier bombardement avait complètement surpris par sa soudaineté les habitants, et en avait enterré un grand nombre sous les ruines, avant qu'ils n'eussent pu sortir de chez eux.

Le village de Guillemont semblait avoir complètement disparu,- seule, une tache blanchâtre parmi les entonnoirs signalait encore l'endroit où le calcaire de ses maisons avait été pilé. Devant nous, nous avions la gare, fracassée comme un jouet d'enfant, et plus loin, derrière, le bois de Delville, haché en copeaux. "

Ernst Jünger, op. cit.

*A 10 km au nord-ouest de Péronne (Somme).


 

Les armes

 

L'artillerie


Alexis Berthomien a survécu à la Grande Guerre. Entre 1914 et 1918, il écrivait souvent à sa femme Marie. Robert, qu'il avait épousée, en juin 1914, à Trémouilles, petit village de l'Aveyron, deux mois avant d'être mobilisé. Il donne ici des détails techniques sur l'artillerie française.

"Le 24 août 1915

Ma chère Marinou,

J'ai reçu ta lettre du 20 et je m'empresse d'y répondre pour te dire que je suis toujours en bonne santé, et suis heureux de t'en savoir de même. Tu me dis que tu es contente des renseignements que je te donne, mais tu comprends que je suis heureux de pouvoir te dire ce que je sais. Tu veux savoir le poids des obus, je le savais bien au juste, mais maintenant je ne me rappelle pas bien de tous, le 77 pèse 20 à 25 kg et la pièce 25 quintaux ; le 105 pèse 30 à 35 kg et la pièce 45 quintaux ; le 220 pèse 80 kg et la pièce 80 quintaux ; le 320 pèse 150 kg et la pièce 150 quintaux.

Ils ont aussi des canons monstrueux de 420 qui pèsent 450 quintaux et les obus pèsent 1 000 kg. Ceux-là, ils s'en servent pour démolir les forts ou les fortifications, ceux-là sont traînés par des tracteurs automobiles et l'obus est placé dans la pièce par l'électricité, car c'est impossible aux hommes de remuer un obus. Chaque coup de ces obus leur coûte trente-trois mille francs. Comme artillerie lourde ils en ont en masse, c'est ce qui les sauve, car ces obus font un ravage terrible. Nous autres nous commençons à en avoir beaucoup mais pas comme eux ; les Anglais aussi ont une belle artillerie lourde. L'Italie aussi a une puissante artillerie, leurs canons de campagne sont du même calibre que les nôtres. (...)"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918,  Paris, Librio, 2001, p. 43


Les éclats d'obus


"Le 26 mai 1916

De la façon qu'il a été tué, il faut réellement croire que c'est une destinée. L'obus tomba peut-être à 100 mètres loin de nous deux, un petit éclat à peine gros comme un grain de maïs vint le frapper au front ; le sang jaillit aussitôt, j'étais embarrassé de lui arrêter. Il eut la force de me dire « arrête-moi le sang et tu écriras à ma femme que je suis gravement blessé » ; ce fut ses dernières paroles et il donna en même temps son dernier soupir.

Joseph Gilles"

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 95


La mitrailleuse


quelques détails techniques sur les débuts de la mitrailleuse

"La possibilité de tir très rapide, continu et prolongé était apparue en 1861 avec la mitrailleuse  Gattling (à canons multiples, contre l'échauffement) dont le «moteur» était une manivelle à bras. On chercha vite à utiliser l' énergie inutilisée au départ du coup - en tant que «machine thermique», le rendement était faible, de l'ordre de 30% - pour le fonctionnement automatique: le tir était continu aussi longtemps que la détente était pressée (ou des munitions disponibles à l'alimentation). Deux systèmes se révélèrent pratiques : le Maxim, par emploi du recul; le Browning, par piston actionné par prélèvement de gaz en un point du canon. Les mitrailleuses réalisent donc le cycle complet : percussion, ouverture, éjection, alimentation, fermeture, verrouillage. Outre le principe de base, les différences portent sur les méthodes d'alimentation et de verrouillage. Longtemps, et pour simplifier la logistique, cette arme a utilisé les mêmes cartouches que le fusil. La précision et la portée étaient donc comparables, mais la cadence instantanée passait à 550-700 coups par minute."

Article "ARMES ET ARMEMENTS" - Histoire des armements - par Pierre Bru, ingénieur à l'Ecole polytechnique, à l'E.S.G. et à l'I.N.S.T.N, in CD-ROM Encyclopaedia Universalis (v. 4), 1998


Les gaz


La première attaque

"Le 22 avril 1915, en fin d'après-midi, entre les villages de Steenstraat et Poelkappelle, non loin d'Ypres, un lourd nuage vert-jaunâtre flottant à un mètre du sol se forma devant les tranchées allemandes et commença, poussé par un vent léger, à dériver lentement vers les lignes françaises. Près de 150 tonnes de chlore contenues dans 5 830 cylindres pressurisés venaient d'être lâchées dans l'atmosphère par les hommes des 35e et 36e régiments de pionniers. Quinze minutes plus tard, l'infanterie allemande, en arrière du nuage toxique, se lançait à l'offensive.

L'effet du gaz fut immédiat, effroyable. Épouvantés, suffoquant, des centaines de fantassins français se ruaient vers l'arrière à la recherche d'un air respirable, sans que rien ni personne, hormis l'asphyxie, ne puisse arrêter leur course folle. Au fil de leur progression, les troupes allemandes découvraient un paysage d'apocalypse. Les morts au teint verdâtre côtoyaient les agonisants dont le corps était secoué de spasmes violents, et la bouche emplie d'un liquide jaunâtre - l'attaque fit environ 3 000 morts et 7 000 blessés au sein de l'armée française.

L'opération allemande fut un incontestable succès tactique mais, faute de préparation suffisante, aucune victoire stratégique ne fut remportée. En effet, le commandement militaire avait conçu cette offensive comme une répétition générale destinée à valider une technique, certes prometteuse, mais nouvelle. De ce fait, il venait de gaspiller une arme qui aurait pu s'avérer décisive, d'autant plus que les troupes alliées ne disposaient alors d'aucun moyen de protection. Evoquant cette tentative après la fin du conflit, Fritz Haber, l'un des pères du programme chimique allemand, déclara : « Si l'on avait préparé une attaque de large envergure, au lieu de faire à Ypres une expérience vaine, l'Allemagne aurait gagné la guerre. » "

in LEPICK, Olivier, « Et les Allemands inventèrent la guerre chimique », in L'Histoire n° 187, avril 1995, p. 14


un témoignage sur une attaque au gaz

"Avec la vague, la mort nous a enveloppés, elle a imprégné nos vêtements et nos couvertures, elle a tué autour de nous tout ce qui vivait, tout ce qui respirait. Les petits oiseaux sont tombés dans les boyaux, les chats et les chiens, nos compagnons d'infortune se sont étendus à nos pieds et ne se sont plus réveillés. Nous avions tout vu : les mines, les obus, les lacrymogènes, le bouleversement des bois, les noirs déchirements des mines tombant par quatre, les blessures les plus affreuses et les avalanches de fer les plus meurtrières, mais tout cela n'est pas comparable à ce brouillard qui, pendant des heures longues comme des siècles, a voilé à nos yeux, l'éclat du soleil, la lumière du jour, la blanche pureté de la neige."

in « Le Filon », 20 mars 1917, cité dans S. AUDOUIN-ROUZEAU, Les combattants des tranchées, A. Colin, 1986,

et repris dans FRANK, Robert (s.d.), Histoire 1e: L, ES, S, Paris, Belin, 1994


Quelques chiffres sur l'usage des gaz de combat

"La guerre chimique  débuta véritablement, le 22 avril 1915, par l'émission d 'une vague de chlore à partir des lignes allemandes dans le saillant d' Ypres. Grâce au secret qui avait entouré sa préparation, l'opération surprit les troupes françaises. En l'absence de moyens de protection, elle eut une efficacité considérable: 15 000 hommes hors de combat, dont 5 000 devaient mourir, un important matériel abandonné, une brèche de 6 km de large ouverte vers les ports de la Manche et de la mer du Nord. Mais ce succès ne fut pas exploité par l'état-major allemand qui n'avait pas cru à cette nouvelle arme. Deux jours plus tard, des masques à gaz improvisés réduisaient l'effet d'une nouvelle vague de chlore lancée dans le même secteur. Le phosgène, qui le 31 mai 1915 causa 6 000 morts sur le front russe, devait progressivement remplacer le chlore.

Mais ces vagues de gaz étaient tributaires d'un vent favorable pour atteindre les lignes ennemies. Aussi les belligérants mirent-ils au point le lancement par projectiles d'artillerie ou de mortier (projector  britannique de Livens). Aux suffocants (phosgène, diphosgène, chloropicrine...), les Français ajoutèrent l'acide cyanhydrique, dont l'effet foudroyant surprit l' adversaire. Pour tourner l'efficacité des masques contre les vapeurs, l' armée allemande lança, au début de 1917, des obus chargés en arsines pulvérulentes. Malgré leur pouvoir de pénétration, leur efficacité militaire resta réduite.

L'apparition d'obus à l'ypérite, le 12 juillet 1917, marqua un pas beaucoup plus important: ce toxique attaquait n'importe quelle partie du corps en causant des brûlures étendues. Insidieux et persistant, il obligeait à garder, outre le masque, des vêtements de protection imperméables, très contraignants. Dès son apparition, l'ypérite devint le principal gaz de combat, rapidement adopté, après l'Allemagne, par les autres belligérants. Elle fut responsable de la plupart des pertes dues aux gaz, bien que le taux de mortalité restât faible. Un autre vésicant, la lewisite, aux effets plus fréquemment mortels, fut mis au point aux États-Unis à la fin de 1918. Avec l'ypérite, l'importance de la guerre chimique allait augmenter considérablement et, à partir de juin 1918, 25 p. 100 des munitions d' artillerie de l'armée française étaient des obus à l'ypérite."

Article "ARMES ET ARMEMENTS" - armes chimiques et biologiques - par Pierre Ricaud, ingénieur général de l'armement, in CD-ROM Encyclopaedia Universalis (v. 4), 1998


Encore des chiffres

"L'Allemagne lança le 22 avril 1915, près d'Ypres, la première attaque chimique massive; elle fit environ dix mille morts ou hommes hors de combat. Il s'agissait de vapeur de chlore. La suite du conflit connut une «course» parallèle aux produits plus toxiques, mais aussi aux équipements protecteurs. Les effets létaux furent faibles: ainsi 1,1% des pertes françaises seulement résultèrent des toxiques, mais les équipements protecteurs gênent considérablement le combattant."

Article "ARMES ET ARMEMENTS" - Histoire des armements - par Pierre Bru, ingénieur à l'Ecole polytechnique, à l'E.S.G. et à l'I.N.S.T.N, in CD-ROM Encyclopaedia Universalis (v. 4), 1998

Les chars


" Dans le char, le chef est à son siège, le doigt sur sa manette. Quatre vigoureux artilleurs lancent le moteur. La machine ronfle, tousse, bégaye, crache. Quelques secondes ; et voici son ronronnement bas et cadencé. J'appuie sur la pédale, et elle crie. Magnifique ! juste comme doit crier l'ogre colossal qu'elle est. Chacun est à son poste, l'artilleur de la pièce de six à sa crosse, le mitrailleur à sa hausse. Tous nus jusqu'aux hanches, le pistolet à la ceinture, les demi-masques d'acier au-dessus des yeux durs, injectés de sang.

La machine oscille et roule, tandis que les tireurs écartent les jambes pour conserver l'équilibre ; et nous sommes en chemin. Tantôt, elle glisse dans un fond ; tantôt, elle lève le nez vers le ciel ; elle bascule à droite, à gauche, en avant, en arrière, aveuglément lancée dans l'obscurité. L'intérieur de la chambre d'acier, derrière moi, est d'un noir d'encre ; mais six hommes sont suspendus à l'extrémité de leur arme, six tubes sont chargés de messages de mort à l'adresse de l'ennemi ; et six paires d'oreilles écoutent le chant du moteur, car c'est de lui que notre vie dépend. "

in Kabish, Le jour noir , in les Mémoires de l'Europe , op. cit.


 

Blocus et guerre sous-marine


selon le maréchal allemand Hindenburg

"Le plan de nos ennemis est clair Ils ont constaté que leur force militaire n'est pas suffisante pour réaliser par les armes leur volonté tyrannique, que leur science militaire demeure inefficace devant un adversaire aux nerfs d'acier.

Que l'on détruise donc ces nerfs.

Si on ne peut y parvenir en combattant face à face, homme contre homme, on y parviendra peut-être en passant par l'intérieur de l'Allemagne. Que l'on fasse mourir de faim les femmes et les enfants ! Alors les époux et les pères se décideront peut-être à mettre bas les armes... Ainsi pensent certains hommes et ils peuvent encore prier Dieu !

Dans cette lutte sans pitié engagée contre nos populations sans défense, une seule loi était applicable : oeil pour oeil, dent pour dent... La guerre sous-marine nous parut donc un moyen de combat susceptible d'avoir une action décisive sur le cours de la guerre... La question qui demeurait la plus grave pour nous était la suivante: "Dans quel délai la guerre sous-marine aura-t-elle produit son effet ?". L'amirauté ne pouvait donner naturellement que des indications imprécises. Mais ses estimations, basées comme elle le dit elle-même sur les calculs les plus prudents, nous étaient si favorables que je crus pouvoir attacher peu d'importance au danger qui résulterait pour nous de l'entrée en ligne de l'Amérique."


extraits de HINDENBURG, Ma vie, Paris, Ch. Lavauzelle, 1921.


 

Les soldats face aux officiers


" Lorette ! nom sinistre évoquant des lieux d'horreur et d'épouvante, lugubres bois, chemins creux, plateaux et ravins pris et repris vingt fois et où pendant des mois, nuit et jour, on s'égorgea, se massacra sans arrêt, faisant de ce coin de terre un vrai charnier humain, et cela par l'obstination criminelle de notre état-major qui savait bien qu'une décision ne pouvait sortir de cette guerre de détail, de ces attaques par petits paquets; mais ils avaient imaginé cette guerre d'usure, croyant bêtement que les Allemands seraient, à ce jeu, usés les premiers.

" je les grignote ", dit cette vieille bedaine de Joffre, mot que la presse servile recueillit comme une perle rare, et cette offensive stérile et sanglante dura plusieurs mois. "


in les Cahiers de guerre de Louis Barthas, tonnelier, Maspero, 1978.


 

Chansons de la première guerre mondiale


Chanson de Craonne

auteur anonyme recueillie par R Lefèvre et Vaillant-Couturier, air : Bonsoir M'amour
Cette chanson fut chantée au front à la fin 1916 ou au début 1917. Elle exprime bien la lassitude des combattants, mais aussi la complexité des sentiments qui animent "ceux du front" contre "ceux de l'arrière", mêlant la haine envers les "embusqués" et les préoccupations sociales.

"Quand au bout d'huit jours, le r'pos terminé,
On va r'prendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c'est bien fini, on en a assez,
Personn'ne veut plus marcher,
Et le coeur bien gros, comm' dans un sanglot
On dit adieu aux civ'lots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s'en va là haut en baissant la tête.

Refrain
Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes.
C'est bien fini, c'est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C'est à Craonne, sur le plateau,
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
Nous sommes les sacrifiés.

Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,
Pourtant on a l'espérance
Que ce soir viendra la r'lève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu'un qui s'avance,
C'est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.
Doucement dans l'ombre, sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes.

Refrain

C'est malheureux d'voir sur les grands boul'vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si, pour eux, la vie est rose,
Pour nous, c'est pas la mêm' chose.
Au lieu de s'cacher, tous ces embusqués,
F'raient mieux d'monter aux tranchées
Pour défendr' leurs biens, car nous n'avons rien,
Nous autr's,les pauvr's purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr' les biens de ces messieurs-là.

Refrain
Ceux qu'ont l'pognon, ceux-là r'viendront,
Car c'est pour eux qu'on crève.
Mais c'est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s'ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l'plateau,
Car si vous voulez la guerre,
Payez-la de votre peau !"

extraits de "Chansons de lutte, recueil rouge - 2", (sans lieu, ni date)

idem : La chanson de Craonne (court extrait)


"C'est malheureux de voir sur les grands boulevards Tous ces gros qui font la foire. Si pour eux la vie est rose, Pour nous, c'est pas la même chose. Au lieu de s'cacher, tous ces embusqués Feraient mieux d'monter aux tranchées Pour défendre leurs biens, car nous n'avons rien Nous autres les pauvres purotins. Tous les camarades sont étendus là Pour défendre les biens de ces messieurs-là.

Ceux qu'ont le pognon, ceux-là reviendront Car c'est pour eux qu'on crève Mais c'est fini car les troufions Vont tous se mettr'en grève. Ce sera votre tour, messieurs

De monter sur'l'plateau les gros,

Car si vous voulez la guerre

Payez-la de votre peau. "

in Robert Brécy, Florilège de la chanson révolutionnaire , Éditions Hier et Aujourd'hui.

La butte rouge
paroles : Montéhus, musique : Georges Krier
La butte Rouge, c'est la butte de Bapaume, en Champagne, qui fut le lieu de combats acharnés.

"Sur c'te butt'là y'avait pas d'gigolettes
Pas de marlous ni de gros muscadins.
Ah ! C'était loin du Moulin d'la Galette,
Et de Panam' qu'est le roi des pat'lins.
C'qu'elle en a bu du beau sang cette terre,
Sang d'ouvriers et sang de paysans,
Car les bandits qui sont cause des guerres
N'en meurent jamais, on n'tue qu'les innocents !

Refrain

La Butt' Rouge, c'est son nom, l'baptême s'fit un matin
Où tous ceux qui montaient roulaient dans le ravin.
Aujourd'hui y'a des vignes, il y pouss' du raisin.
Qui boira ce vin là, boira l'sang des copains.

Sur c'te butt'là on n'y f'sait pas la noce
Comme à Montmartr' où l'champagne coul'à flots;
Mais les pauvr's gars qu'avaient laissé des gosses
Y f'saient entendre de terribles sanglots !
C'qu'elle en a bu des larmes cette terre,
Larm's d'ouvriers, larmes de paysans,
Car les bandits qui sont cause des guerres
Ne pleurent jamais, car ce sont des tyrans !

Refrain

Qui boit de ce vin-là boit les larmes des copains.

Sur c'te butt'là, on y r'fait des vendanges,
On y entend des cris et des chansons;
Filles et gars doucement y échangent
Des mots d'amour qui donnent le frisson.
Peuvent-ils songer, dans leurs folles 'treintes,
Qu'à cet endroit où s'échangent leurs baisers,
J'ai entendu la nuit monter des plaintes
Et j'y ai vu des gars au crâne brisé !

refrain

.......

Mais moi j'y vois des croix portant l'nom des copains !"


extraits de "Chansons de lutte, recueil rouge - 2", (sans lieu, ni date)


 

Va-y mon gars !


"Vas-y, mon gars, dans la fournaise, Vas-y, mon gars, sous les obus, Ecras'le Boch'comme un' punaise, Et puis jett'-le aux détritus ! Hohenzollern, sal' rac' maudite, Qu'y n'en rest' plus un seul debout, Ca s' fourr' partout, c'est comm' les mites, Pour les avoir va jusqu'au bout !

Ça renver' tout's nos théories, Tu vas me traiter d'assassin, Parc' que j' t'envoie à la bouch'rie, Pour te fair' tuer comme un vieux chien, Tu vas m'dir'qu'y z'ont ci' la famille, Qu'ce sont des homms comm'nous enfin, Qu'on Il se fâch' pas pour des vétilles, Et qu'avant tout faut être humain.

Tu vas m' dir' que l'seul responsable, C'est leur Kaiser, ce chenapan, Et que ce s'rait épouvantable, De les traiter tous su' l' mêm' plan, Mais, mon p'tit gars, pense à tes frères, Qui ont déjà versé leur sang, A Lill', Roubaix et Armentières, A ceux qui sont sous l'joug allemand."

in Raymond Davy, poème d'un militant socialiste , décembre 1917. Archives de la Somme.


 

Journal d'un "poilu" à Salonique.


"7 juin 1917.
Rien à faire, pas plus ici qu'en France et ailleurs, c'est de partout une boucherie effrayante si on veut arriver à un résultat, résultat qui en fin de compte ne résout rien puisque c'est toujours à refaire. Aussi à mon idée la solution n'est pas dans ces formidables batailles qui n'aboutissent qu'à la conquête de quelques ruines, et au sacrifice d'une belle jeunesse. Non, c'est ailleurs qu'il faut chercher une solution. Ces jours-ci on parle beaucoup ici de la conférence de Stockholm et j'ai espoir que de là sortira un espoir de paix. Car il n'y a pas il faut qu'elle arrive bientôt. Tout le monde la désire, tous la veulent et tout le monde, je crois, fera des concessions pour l'avoir.

29 juin 1917.
Sur 500 à peu près que nous sommes qui doivent être relevés, il en est parti juste 29 en 3 mois. Et encore ces 29 c'était des malades à moitié foutus qu'on soignait pour paludisme ou dysenterie dans les tranchées même, car ici faute de place dans les hôpitaux, on n'évacue pas, on vous laisse crever sur place. Et dire que pendant ce temps, nos fringants officiers font une noce effrénée à Salonique, avec tous quelque vieille pouffiasse pendant que les pauvres cons comme nous on soupire à revoir nos femmes depuis 3 ans... Heureusement qu'on combat pour l'égalité, la liberté, la fraternité etc., et puis quoi encore !!!

28 juillet 1917.
Des boniments et des promesses si tu savais ce qu'on nous a servi ! Mais à la longue la pauvre bête s'est révoltée. 500 au 372ème n'avaient pas revu leur famille depuis 3 ans ; au 242ème encore davantage 800. Depuis plus d'un an tous ces pauvres bougres sont en ligne, sans arrêt, sous des climats que tu peux croire extrêmement durs. Aussi voici ce qui est arrivé. A Salonique d'abord des renforts qu'on envoyait au front ont refusé de partir sans avoir, au préalable, la permission qui leur est due. Quoique le cas de refus fut grave, ils ont tenu bon et le deuxième résultat obtenu : les anciens n'ont pas remonté en ligne. Je sais qu'en France c'est pareil, il y en a marre par-dessus la tête."


extrait du "Journal et lettres de Sébastien Touquet", soldat au 372ème régiment d'infanterie, envoyé à Salonique en Grèce d'octobre 1915 à la fin de la guerre.


 

Les conséquences de la Révolution russe.


En mars 1917, en Russie une révolution renverse le régime tsariste (dossier V) ; le nouveau gouvernement S'efforce de poursuivre la guerre, mais ne peut empêcher la désorganisation de son armée :

" Pétrograd, le 2/15 (1) octobre 1917.

Le désir de paix immédiate, à tout prix, est général. Sur le front oriental, les Russes ne tiendront pas. L'armée est désorganisée irrémédiablement... En fait, elle est dans un état inouï de détresse morale. Brutalité, incompréhension, insuffisance des officiers, techniciens incapables, chefs méprisés, citoyens déloyaux. Indiscipline grandissante. Juste méfiance des soldats à l'égard des officiers. Assassinats quotidiens d'officiers. 43'000 d'entre eux ont été chassés par leurs hommes et errent lamentablement à l'intérieur. Déjà les soldats, suspectant les comités élus par eux, ne consentent plus à les écouter. Désertions en masse. Refus d'aller aux tranchées et de combattre. Comment régénérer ce corps sans âme, dont tous les membres sont contaminés, en quelques mois, en pleine guerre, sous le canon allemand?... "

J. Sadoul, Notes sur la révolution bolchévique, Éditions F. Maspero, 19 71

(1) Le calendrier Julien, en vigueur en Russie jusqu'au 31 décembre 1917, est en retard de 13 jours sur le calendrier occidental.


 

Extraits du journal de guerre du Docteur Marcel Poisot

(manuscrit retrouvé en 1986)

Verdun

"Vendredi 25 février 1916 : Depuis trois jours, les Allemands ont déclenché une attaque formidable contre nos lignes du nord de Verdun. C'est peut-être son suprême et dernier atout que l'Allemagne se décide à jouer. (...)

Mardi 29 février : L'attaque allemande de Verdun a continué, formidable. C'est la grande offensive tant annoncée. Serait-ce "la dernière" (...).

Le carnage est immense. La débauche des projectiles d'artillerie est incroyable : 80 000 obus en quelques heures, sur un espace de 1000 mètres de long sur 3 à 400 mètres de profondeurs. 3 millions d'obus en quelques jours. On se demande comment des êtres vivants arrivent à se maintenir et à combattre dans un pareil enfer, (...).

Lundi 13 mars : Verdun apparaît décidément comme le grand tournant de la guerre. Jusqu'à ces dernières semaines, il eût été impossible de prévoir la fin de la tourmente. Aujourd'hui, à voir l'acharnement de la bataille "pour Verdun", à lire les commentaires des journaux du monde entier, il semble que l'issue de la guerre se dessine à l'horizon (...). Tous les belligérants sont en effet bien près de l'épuisement militaire et financier. Si nous perdions Verdun, la partie serait évidemment perdue pour les Alliés (...).

Mercredi 22 mars : (...) Les derniers communiqués boches (...) mentent : ils ont affirmé la prise du fort de Vaux au nord de Verdun - et ont dû ultérieurement démentir cette nouvelle par un nouveau mensonge : contre-attaque française ayant réussi à reprendre le fort (...). Les Allemands ont jeté contre nos lignes Malancourt-Avoncourt une division fraîche précédée de soldats munis d'appareils lançant des liquides enflammés à grande distance (...).

Mercredi 29 mars : La bataille de Verdun, la plus longue et la plus effroyable de l'histoire universelle, continue (...). Nos poilus héroïques tiennent bon, malgré les déluges d'acier, de liquides enflammés et de gaz asphyxiants (...). Leur héroïsme a, une fois de plus, compensé l'engourdissement de notre état-major (...).

Mardi 4 avril : Les poilus en ont assez et ne marcheront pas au-delà de quelques mois. A ce moment, nous serons acculés à la paix, sans avoir vaincu (...).

Lundi 10 avril : Ils ne passeront pas ! Mais viendra-t-il un jour où nous pourrons, nous passer et vaincre ? Où ? Comment ? (...).

23 avril, Pâques : Qui eût osé prévoir, il y a un an, à Pâques 1915, que la guerre durerait encore à Pâques 1916 et que les armées ennemies seraient sur le front d'Occident, dans les mêmes et immuables tranchées. Aujourd'hui, qui oserait espérer qu'elles n'y seront plus à Pâques 1917 ! (...)

Vendredi 23 juin : Les Allemands ont déjà perdu 500 000 hommes devant Verdun ; ils en sacrifieront encore autant si cela est nécessaire ; mais ils n'abandonneront pas la partie. C'est pour eux une question de vie ou de mort. Pour nous, hélas, c'est la ventouse qui peu à peu suce le sang de notre armée ; nos pertes sont énormes : 350 000 hommes, dit-on, dont moitié sont tués (...) Il n'est pas suffisant de tenir dans cette défensive prodigieuse où nous nous épuisons. Il faut repousser l'ennemi, il faut le vaincre (...).

La fin de la guerre

24 juin 1918 : J'ai fini la guerre. Je dépouille l'uniforme, je rentre dans le civil. Aucune satisfaction. Je reste mélancolique. J'ai besoin d'activité... Il me manque quelque chose. On ne rompt pas brutalement, sans regrets, avec ses habitudes de quatre années. Et il va me falloir soigner de nouveau le civil ... (...)

20 juillet 1918 : Le pain fait défaut. Nous touchons un pain de riz, de maïs, de haricots, vraiment peu mangeable et bien indigeste. Quelques-uns prétendent qu'il y entre du sarrasin, du marron d'Inde et de la farine de lin ! (...)

6 octobre 1918 : Les Empires centraux demandent l'armistice (...) Ils ne veulent pas rentrer chez eux vaincus (...)

20 octobre 1918 : En se retirant les Allemands ont inondé nos mines du Nord. Cinq ans seront nécessaires pour remettre en état Lens et Courrières ! La grippe, qui avait débuté l'été, cause des ravages aux armées et à l'intérieur. L'épidémie s'étend, semble grave, attaquant surtout les adolescents et jeunes adultes en pleine force (...)

11 novembre 1918 : C'est fini ! 52 mois de guerre et de massacres. Le cauchemar est terminé. On les a eus !

Journée inoubliable. Les cloches sonnent à toute volée. Les drapeaux français et alliés paraissent à toutes les fenêtres. On s'embrasse en pleurant de joie. La guerre est finie (...) Les chefs de la Reichswehr vont maquiller leur défaite, l'attribuant à la révolution de l'arrière - et le peuple allemand croira ferme que ses armées n'ont pas été vaincues militairement. L'Allemagne relèvera la tête et, dans vingt ans, lors de la période des classes creuses entre 1935 et 1940, elle pensera à sa guerre de revanche. Le coup de l'armistice (...) a porté ses fruits. Nous sommes tombés dans le piège. L'Allemagne va gagner la paix !"


Extraits publiés in "L'Histoire" No 107, janvier 1988, pp. 74-76

 



La bataille de Verdun en chiffres (février-décembre 1916)

 

L’artillerie

  • 1200 canons allemands et 270 canons français
  • 2 millions d’obus tirés le premier jour, le 21 février 1916
  • 30 millions d’obus tirés au total sur le champ de bataille
  • Le sol de la Meuse a reçu 10 obus au centimètre carré en moyenne

Le bilan humain

  • 378'000 pertes françaises (morts, blessés et disparus)
  • 337'000 pertes allemandes
  • Bilan humain total : plus de 300'000 morts (soit environ 1'000 morts par jour), près de 400'000 blessés
  • 300 jours, 300 nuits, soit 9 mois de combats

in s. d. Sébastien Cote, Histoire 9e, Nathan, Paris, 2011, p. 43



Vous trouvez sur Cliotexte des textes sur le début de la guerre : l'année 1914, l'année 1917 et les mutineries, et sur la fin de la guerre, utiles aussi à ce chapitre. Voyez aussi ici pour des textes sur la propagande et l'économie de guerre.
Enfin, le
génocide arménien.


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