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Textes sur la Seconde Guerre mondiale et la Shoah

70 textes, 51 pages A4
Entre [...] = indications hors textes

 

FORCES EN PRESENCE


 

 

Septembre 1939

 

Mai 1940

 

Français

 

Allemands
face à la Pologne

 

Polonais

 

Anglais en France

 

Français

 

Allemands à l'ouest

 

Divisions d'infanterie

 

84 au total

 

40

 

39

 

10 au total

 

76

 

118

 

Divisions d'infanterie
motorisée

 

4

 

0

 

7

 

7

 

Divisions blindées
(nombre de chars)

 

1 en formation

 

10 (3'000)

 

1 brigade (310)

 

3 brigades (300)

 

6 (3'300)

 

10 (4'000)

 

Divisions de cavalerie

 

5

 

1 brigade

 

11 brigades

 

3 régiments

 

5

 

1

 

Nombre de canons

 

11'000

 

7'000

 

2'500

 

1'500

 

11'000

 

7'700

 

Avions

 

1'250

 

1'250

 

360

 

400

 

1'300

 

3'200


1 division (environ 10'000 hommes) équivaut à 2 brigades ou 4 régiments

in LAMBIN, J-M (s.d.), Histoire Géographie, initiation économique, Paris, Hachette, 1995, p. 94

 


 

Discours d’Adolf Hitler au Reichstag, 30 janvier 1939

 

« J’aimerais profiter de ce jour, qui n’est pas seulement remarquable pour nous, Allemands : dans ma vie, j’ai souvent été prophète (…). Je vais à nouveau être prophète, aujourd’hui : si la juiverie financière internationale, hors d’Europe et en Europe, réussissait à précipiter encore une fois les peuples dans une guerre mondiale, alors la conséquence n’en serait pas la bolchévisation de la terre et la victoire de la juiverie, mais l’anéantissement de la race juive en Europe ».

 

 


 

 

Ordre écrit du Führer Adolf Hitler : Berlin, le 1e septembre 1939

 

Il s'agit de la mise en application du programme secret T4, l'euthanasie des handicapés mentaux. Il y aura environ 80'000 exécutions. L'emploi de camion bâché et du monoxyde de carbone pour gazer des personnes commencera avec ce programme et servira de modèle aux premières exécutions par gaz sur le front de l'est avant la construction des chambres à gaz.

« Le Reichsleiter Bouhler et le docteur en médecine Brandt sont chargés, sous leur responsabilité, d’étendre les attributions de certains médecins à désigner nominativement. Ceux-ci pourront accorder une mort miséricordieuse aux malades qui auront été jugés incurables selon une appréciation aussi rigoureuse que possible ».

E. Kogon, H. Langbein, A. Rückarl, Les chambres à gaz, secret d’Etat, Editions de Minuit, Paris, 1984, p.28.

 

 


 

L'exode des civils en mai-juin 1940 en France

 

« ...Je survole donc des routes noires de l'interminable sirop qui n'en finit plus de couler. On évacue dit-on, les populations. Ce n'est déjà plus vrai. Elles s'évacuent d'elles-mêmes. Il est une contagion démente dans cet exode. Car où vont-ils, ces vagabonds ? Ils se mettent en marche vers le Sud, comme s'il était, là-bas, des logements et des aliments, comme s'il était, là-bas, des tendresses pour les accueillir. Mais il n'est, dans le Sud, que des villes pleines à craquer, où l'on couche dans les hangars et dont les provisions s'épuisent. Où les plus généreux se font peu à peu agressifs à cause de l'absurde de cette invasion qui, peu à peu, avec la lenteur d'un fleuve de boue, les engloutit. Une seule province ne peut ni loger ni nourrir la France !... »

Saint-Exupéry, Pilote de guerre, Gallimard.


 

Les responsabilités de la défaite française selon Charles De Gaulle


« Aussi, l'idée du front fixe et continu dominait-elle la stratégie prévue pour une action future. L'organisation, la doctrine, l'instruction, l'armement en procédaient directement. Il était entendu qu'en cas de guerre la France mobiliserait la masse de ses réserves et constituerait un nombre aussi grand que possible de divisions, faites non pas pour manÏuvrer, mais pour tenir des secteurs. Elles seraient mises en position le long de la frontière française et de la frontière belge - la Belgique nous étant alors explicitement alliée - et y attendraient l'offensive de l'ennemi.

Quant aux moyens : tanks, avions, canons mobiles et pivotants, dont les dernières batailles de la Grande Guerre avaient montré qu'ils permettaient, déjà, la surprise et la rupture, et dont la puissance n'avait cessé de grandir depuis lors, on n'entendait s'en servir que pour renforcer la ligne et, au besoin, la rétablir par des contre-attaques locales. Les types d'engins étaient fixés en conséquence : chars lents, armés de pièces légères et courtes, destinés à l'accompagnement de l'infanterie et non point aux actions rapides et autonomes ; avions de chasse conçus pour la défense du ciel, auprès desquels l'armée de l'Air comptait peu de bombardiers et aucun appareil d'assaut... Au surplus, le front était, à l'avance, tracé par les ouvrages de la ligne Maginot que prolongeaient les fortifications belges. Ainsi serait tenue par la nation en armes une barrière à l'abri de laquelle elle attendrait, pensait-on, que le blocus eu usé l'ennemi et que la pression du monde libre l'acculât à l'effondrement. »

in Charles DE GAULLE, Mémoires de guerre : l'Appel, 1940-1942, Paris, Plon, 1954

 


 

L'aide américaine à la Grande-Bretagne

 

« (...) Dans la situation actuelle du monde (...), il ne fait absolument aucune doute dans l’esprit de l’énorme majorité des Américains que la réussite de la Grande-Bretagne à se défendre par elle-même constitue la meilleure défense immédiate des États-Unis. En conséquence – en mettant de côté notre intérêt passé et présent pour la survie de la démocratie dans le monde pris comme un tout –, il est tout aussi important du point de vue égoïste de la défense de l’Amérique que nous devrions tout faire pour aider l’Empire britannique à se défendre par lui-même. (...)

Eh bien, permettez-moi de vous en donner un exemple. Supposons que la maison de mon voisin ait pris feu et que je possède, à cent vingt ou cent cinquante mètres de là, un tuyau d’arrosage. S’il peut prendre mon tuyau et le visser à sa prise d’eau, je pourrais ainsi l’aider à éteindre le feu. Maintenant, que vais-je faire ? Je ne vais pas lui dire, avant l’opération : «Voisin, mon tuyau m’a coûté 15 dollars, vous devez me payer 15 dollars pour l’utiliser ». Que va-t-il alors se passer ? Je ne veux pas de 15 dollars, mais je veux récupérer mon tuyau d’arrosage après la fin de l’incendie. Si celui-ci ressort de l’incendie intact, sans aucun dommage, mon voisin me le rendra et me remerciera vivement d’avoir pu l’utiliser. Mais supposons qu’il ait été abîmé au cours de l’incendie – par exemple qu’il ait de nombreux trous : il ne faudra pas trop nous en formaliser, mais je dirai à mon voisin : « j’ai été heureux de vous prêter ce tuyau, mais je vois cependant que je ne peux plus l’utiliser car il est tout abîmé. » Il me demandera alors : « Quelle était sa longueur ? » Je lui répondrai : « Il faisait quarante-cinq mètres. » « Très bien, me dira-t-il, je le remplacerai ». Maintenant, si j’obtiens un joli tuyau d’arrosage, je serai plutôt en assez bonne forme.

En d’autres termes, si vous prêtez certaines munitions et qu’on vous les rend à la fin de la guerre, si elles sont intactes ou si elles n’ont pas été endommagées, vous êtes satisfait. Si elles l’ont été ou bien si elles ont été détériorées voire si elles sont totalement perdues, il me semble que vous vous en sortirez plutôt bien si le type à qui vous les aviez prêtées vous les remplace. (...) »

Franklin Delano ROOSEVELT, « Conférence de presse », 17 décembre 1940 (traduction : B. Littardi). Source : http://www.presidency.ucsb.edu/ws/index.php?pid=15913&st=&st1= - axzz1fOzIs4aA [consulté le 30 mars 2012].

 



La loi prêt-bail



« (...) Quand il le juge conforme à l’intérêt de la défense nationale, le président peut de temps en temps autoriser le secrétaire à la guerre, le secrétaire à la marine ou le chef de tout autre ministère ou agence gouvernementale :
(1) à faire fabriquer dans les arsenaux, usines et chantiers navals sous leur juridiction ou bien à se procurer (...) tout article militaire à l’intention du gouvernement de tout pays dont la défense aura été jugée vitale pour celle des États-Unis ;
(2) à vendre, transférer la propriété, échanger, louer, prêter ou bien aliéner tout article militaire à un tel gouvernement (...) ;
(3) à tester, inspecter, homologuer, réparer, équiper, reconditionner ou autrement à remettre en bon état (...) tout article militaire pour un tel gouvernement ou bien à procurer tout ou partie de ces services par contrat privé ;
(4) à communiquer à un tel gouvernement toute information relative à tout article militaire fourni à ce gouvernement, notamment en vertu de l’alinéa (2) du présent paragraphe ;
(5) à autoriser à l’exportation tout article militaire dont les États-Unis se sont défaits à un tel gouvernement par tous les moyens énumérés dans cette section. (...) »

Congrès des États-Unis, « Loi pour promouvoir la défense des États-Unis », 11 mars 1941 (traduction : B. Littardi). Source : http://en.wikisource.org/wiki/Lend_Lease_Act,_11_March_1941 [consulté le 30 mars 2012].




L'invasion de l'URSS par Hitler


Lettre d'A. Hitler à B. Mussolini, 21 juin 1941.


"L'élimination de la Russie signifie, en même temps, un immense soulagement pour le Japon dans l'Est asiatique, et en conséquence, la possibilité, par l'intervention du Japon, d'une menace beaucoup plus forte sur les activités américaines. Etant donné ces circonstances j'ai décidé de mettre fin à l'attitude hypocrite du Kremlin. (...) Je ne doute pas une seconde que ce ne soit un grand succès. J'espère par dessus tout pouvoir nous assurer une base de ravitaillement en Ukraine.

En conclusion, laissez-moi vous dire encore une chose, Duce. Depuis cette décision, je me sens à nouveau l'esprit libre. L'association avec l'Union soviétique me paraissait à bien des égards en contradiction avec mon origine, mes conceptions et mes obligations antérieures. Je suis maintenant heureux d'être délivré de cette torture mentale."

 


 

La stratégie de la guerre-éclair : l'invasion de l'URSS en juin 1941


« ... Les enseignements des campagnes de Pologne et de France portaient tous leurs fruits. À nouveau, la manÏuvre allemande, après la conquête de la maîtrise de l'air, se développait par une action conjuguée de forces très importantes au premier échelon de l'offensive ; puis l'attaque était appuyée, au point faible de l'adversaire, par des colonnes blindées soutenues par l'aviation... »

Henri Michel, La Seconde Guerre mondiale, T.I. PUF, p.243.

 


 

Le 22 juin 1941, suite à l'attaque de l'URSS par Hitler (opération Barbarossa), Winston Churchill s'adresse aux Britanniques à la BBC. (extraits)



"Nous n'avons qu'un seul but, qu'un seul et irrévocable dessein. Nous sommes résolus à détruire Hitler et tous les vestiges du régime nazi. De cela rien ne nous détournera, absolument rien. Jamais nous ne parlementerons, jamais nous ne négocierons avec Hitler, ni avec personne de sa clique. Nous le combattrons sur terre, nous le combattrons sur mer, nous le combattrons dans les airs jusqu'à ce que, avec l'aide de Dieu, nous ayons débarrassé le monde de son ombre et libéré les peuples de son joug. Tout homme, toute nation qui poursuivra la lutte contre le nazisme aura notre appui. Tout homme, toute nation qui marchera avec Hitler sera notre ennemi (...). Telle est notre ligne de conduite et notre décision. Il s'ensuit que nous apporterons toute l'aide possible à la Russie et au peuple russe. Nous adjurerons tous nos amis et alliés dans toutes les parties du monde de choisir la même voie et de la suivre, comme nous le ferons nous-mêmes loyalement et résolument jusqu'au bout (...).
Il ne s'agit pas d'une guerre de classe, mais d'une guerre dans laquelle l'Empire britannique et le Commonwealth des nations sont engagés tout entiers, sans distinction de race, de croyance ou de parti. Il ne m'appartient pas de parler de l'action des États-Unis, mais je tiens à dire ceci : Si Hitler s'imagine que son agression contre la Russie soviétique causera la moindre divergence de desseins ou le moindre relâchement de l'effort chez les grandes démocraties qui ont résolu sa perte, il se trompe lamentablement. Au contraire, nous serons fortifiés et encouragés dans nos efforts pour délivrer le genre humain de sa tyrannie. Loin d'être affaiblis, notre résolution et nos moyens s'en trouveront renforcés.
Ce n'est pas l'heure de moraliser sur la folie des nations et des gouvernements qui se sont laissés abattre les uns après les autres, alors que, par l'union, ils auraient pu se sauver eux-mêmes et épargner au monde cette catastrophe. Mais lorsque, il y a un instant, je parlais de cette soif de sang et de ces horribles appétits qui ont poussé ou attiré Hitler dans son aventure russe, j'ai dit qu'il y avait derrière cet attentat un mobile plus profond. Il veut détruire la puissance russe, parce qu'il espère, s'il y réussit, pouvoir ramener de l'est le gros de ses armées et de ses forces aériennes et les précipiter contre notre île ; car il sait qu'il doit la vaincre ou subir le châtiment de ses crimes. Son invasion de la Russie n'est rien de plus qu'un prélude à une tentative d'invasion des îles Britanniques. Il espère, sans doute, que toute cette campagne pourra être achevée avant l'hiver, et qu'il pourra écraser la Grande-Bretagne avant qu'interviennent la flotte et la puissance aérienne des États-Unis. Il espère pouvoir rééditer une fois encore, sur une plus grande échelle que jamais, cette tactique consistant à détruire ses ennemis un à un, tactique qui lui a si bien et si longtemps réussi, et qu'enfin la scène sera libre pour le dernier acte, sans lequel toutes ses conquêtes seraient vaines -- à savoir la soumission de l'hémisphère occidental à sa volonté et à son régime.
Aussi le péril de la Russie est notre péril et le péril des États-Unis, de même que la cause des hommes libres et des peuples libres dans toutes les parties du monde. Profitons des leçons qu'une si cruelle expérience nous a déjà enseignées. Redoublons d'efforts, et unissons nos forces pour frapper, tandis que nous sommes encore debout et forts."

(extrait tiré de Winston Churchill, Mémoires sur la Deuxième guerre mondiale, vol III, Genève, Ed. La Palatine, 1950, pp.392-393).

 


 

Pearl Harbor

 

« (...) Hier 7 décembre 1941 – une date qui restera marquée par l’infamie –, les États-Unis d’Amérique ont soudain[ement] été l’objet d’une attaque délibérée par les forces navales et aériennes du Japon.

Les États-Unis étaient en paix avec cette nation et à la demande du Japon, des pourparlers avec son gouvernement et son empereur étaient en cours pour maintenir la paix dans la région Pacifique. (...) Il faut souligner que la distance géographique entre Hawaï et le Japon sous-entend que cette attaque était préparée depuis plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Entre-temps, le Japon a délibérément cherché à tromper le gouvernement des États-Unis par de fausses déclarations et des messages d’espoir sur le maintien de la paix. (...)

Le Japon a (...) entrepris une attaque surprise à travers toute la zone Pacifique. Les faits parlent d’eux-mêmes. Le peuple des États-Unis a formé son opinion et comprend la menace qui pèse sur la vie et la sécurité de la nation.

En ma qualité de Commandement en chef de l’Armée et de la Marine, j’ai pris toutes les mesures nécessaires à notre défense.

Jamais nous n’oublierons le caractère de cette agression. Quel que le soit le temps qu’il faudra pour contrer cette invasion préméditée, le peuple américain, fort de son droit, parviendra à la victoire totale.

Je crois me faire le porte-parole du Congrès et du peuple américain lorsque j’affirme ici que non seulement nous nous défendrons farouchement, mais que nous ferons en sorte que cette forme de traîtrise ne nous mette plus jamais en danger.

Les hostilités sont ouvertes. Il ne faut pas se masquer le fait que notre peuple, notre territoire et nos intérêts sont gravement menacés.

Grâce à la confiance dans nos forces armées, grâce à la ferme détermination de notre peuple, notre triomphe est inévitable, à la grâce de Dieu !

Je demande que le Congrès déclare que depuis l’odieuse – et nullement justifiée – agression japonaise le dimanche 7 décembre, il existe un état de guerre entre les États-Unis et l’Empire du Japon. »

Discours de Franklin Delano Roosevelt devant le Congrès des États-Unis, 8 décembre 1941, rapporté in Christophe BOUTIN, Les discours qui ont changé le monde. Paris, Le Monde / Flammarion, 2009.

 



L'effort économique américain


Remarque : ce texte a été traduit par des élèves de la classe 3Sa du collège (=lycée) de Saussure au printemps 2000 dans le cadre d'un travail de groupe. Les extraits choisis de l'original anglais trouvé sur Internet sont donnés en-dessous. Cette traduction, corrigée pour quelques petits détails par mes soins sur des suggestions de Laurence Hauck, n'est pas professionnelle, mais elle mérite votre intérêt et votre indulgence... Vous pouvez de vous-même l'amender sur certains points !

Extraits de l'allocution radiodiffusée du président Franklin Delano Roosevelt le 28 avril 1942 à 22:00


"MES COMPATRIOTES AMÉRICAINS :

Presque 5 mois se sont écoulés depuis que nous avons été attaqués à Pearl Harbor.(...)

Nous réalisons que la guerre est devenue ce qu'Hitler avait proclamé qu'elle serait - une guerre totale.

Tout le monde ne peut pas avoir le privilège de combattre nos ennemis dans des régions éloignées du monde.

Tout le monde ne peut pas avoir le privilège de travailler dans une usine de munitions ou un chantier naval, ou dans des champs, ou dans des mines pour produire les armes ou les matières premières dont ont besoin nos forces armées.

Mais il y a un front et une bataille où chacun aux États-Unis - chaque homme, chaque femme, chaque enfant - peut être actif, et aura le privilège de le rester tout au long de la guerre. Ce front est ici, à la maison, dans la vie de tous les jours, dans nos tâches quotidiennes. Ici, à la maison, chacun aura le privilège de faire toute l'abnégation qui est nécessaire, non seulement pour approvisionner nos soldats, mais aussi pour maintenir la structure économique de notre pays forte et sûre pendant et après la guerre. Cette volonté requiert, bien sûr, l'abandon du luxe, mais aussi de beaucoup d'autres sortes de confort.(...)

Construire les usines, acheter du matériel,(...), faire les milliers de choses nécessaires dans une guerre - tout coûte beaucoup d'argent, plus d'argent que n'en n'a jamais dépensé une nation durant la longue histoire de l'humanité.

Nous dépensons maintenant, uniquement pour les desseins militaires, une somme d'environ cent millions de dollars par jour. Mais, avant que cette année ne soit terminée, ce taux presque incroyable de dépenses sera doublé.

Tout cet argent doit être dépensé - et rapidement - si nous tenons à produire (...) les quantités énormes d'armes de guerres dont nous avons besoin. Mais les dépenses de ces sommes colossales présentent un grave danger pour notre économie nationale.(...)

Hier, j'ai soumis au Congrès des États-Unis un programme en 7 points, un programme dont les principes généraux pris ensemble peuvent être appelés politique économique nationale dont l'objectif est de maintenir le coût de la vie à un bas niveau. Je les répète maintenant dans les grandes lignes.

Premièrement. Nous devons, par de lourdes taxes, maintenir les profits personnels et ceux des entreprises à des taux raisonnablement bas.

Deuxièmement. Nous devons fixer les plafonds des prix et des loyers.

Troisièmement. Nous devons stabiliser les salaires.

Quatrièmement. Nous devons stabiliser les prix de l'agriculture.

Cinquièmement. Nous devons mettre des milliards supplémentaires dans les "Bons de Guerre" (1).

Sixièmement. Nous devons rationaliser les denrées essentielles.

Septièmement. Nous devons décourager les paiements à crédit, et encourager les remboursement des dettes et des hypothèques. (...)

Comme je l'ai dit au Congrès hier, "sacrifice" n'est pas exactement le bon mot à employer pour décrire ce programme d'abnégation de soi. Quand, à la fin de cette grande bataille nous aurons sauvegardé notre mode de vie libre, nous n'aurons fait aucun "sacrifice".

Le prix pour la civilisation n'est pas trop élevé. Si vous en doutez, demandez aux millions de gens qui vivent aujourd'hui sous la tyrannie de l'hitlérisme. (...)

J'userai tous les pouvoirs exécutifs que je possède afin d'appliquer la politique établie. S'il devient nécessaire de demander n'importe quelle loi supplémentaire pour atteindre notre objectif qui est d'empêcher une spirale dans les coûts de la vie de tous les jours, je le ferai. (...)

Comme nous sommes à la maison en train de méditer nos propres devoirs, nos propres responsabilités, pensons et pensons profondément à l'exemple fourni par nos hommes qui se battent. Nos soldats, nos marins sont membres d'unités bien disciplinées.

Mais ils sont encore et pour toujours des individus - des individus libres.(...)

Ils sont les U.S.A.

C'est pourquoi ils se battent.

Nous sommes aussi les U.S.A.

C'est pourquoi nous devons travailler et faire des sacrifices.

C'est pour eux. C'est pour nous. C'est pour la victoire."

(1) Les Bons de Guerre (War Bonds) sont des emprunts lancés par l'état pour que l'épargne privée soutienne l'effort de guerre.


Extraits de l'original anglais

"MY FELLOW AMERICANS :

It is nearly five months since we were attacked at Pearl Harbor.(...)

We realize that the war has become what Hitler originally proclaimed it to be - a total war.

Not all of us can have the privilege of fighting our enemies in distant parts of the world.

Not all of us can have the privilege of working in a munitions factory or a shipyard, or on the farms or in fields or mines, producing the weapons or the raw materials that are needed by our armed forces.

But there is one front and one battle where everyone in the United States-every man, woman, child-is in action, and will be privileged to remain in action throughout the war. That front is right here at home, in our daily lives, in our daily tasks. Here at home everyone will have the privilege of making whatever self-denial is necessary, not only to supply our fighting men, but to keep the economic structure of our country fortified and secure during the war and after the war. This will require, of course, the abandomnent not only of luxuries but of many other creature of comforts. (...)

To built the factories, to buy the materials,(...), to do all the thousand of things necessary in a war - all cost a lot of money, more money than have ever been spent by any nation at any time in the long history of the world.

We are now spending, solely for war purposes, the sum of about one hundred million dollars every day in the weeks. But, before this year is over, that almost unbelieviable rate of expenditure will be doubled.

All of this money has to be spent-and spent quickly-if we are to produce (...) the enormous quantities of weapons of war which we need. But the spending of these temendous sums presents grave danger of disaster in our national economy.(...)

Yesterday I submitted to the Congress of the United States a seven-point program, a program of general principles which taken together could be called the national economic policy for attaining the great objective of keeping the cost of living down. I repeat them now in substance.

First. We must, through heavier taxes, keep personal and corporate profits at a low reasonable rate.

Second. We must fix ceilings on prices and rents.

Third. We must stabilize wages.

Fourth. We must stabilize farm prices.

Fifth. We must put more millons into War Bonds.

Sixth. We must ration all essential commodities which are scarce.

Seventh. We must discourage installment buying, and encourage paying off debts and mortgages.(...)

As I told the Congress yesterday, "sacrifice" is not exactly the proper word with which to describes this programm of self denial. When, at the end of these great struggle we shall have saved our free way of life, we shall have made no "sacrifice".

The price for civilisation is not too high. If you doubt it, ask those millions who live today under the tyranny of Hitlerism.(...)

I shall use all of the executive power that I have to carry out the policy laid down. If it becomes necessary to ask for any additional legislation in order to attain our objective of preventing a spiral cost of living, I shall do so.(...)

As we here at home contemplate our own duties, our own responsabilties, let us think and think hard of the example which is being set for by our fighting men. Our soldiers and sailors are members of well discilpined units.

But they are still and forever individuals-free individuals.(...)

They are the United States of America.

That is why they fight.

We too are the United States of America.

That is why we must work and sacrifice.

It is for them. It is for us. It is for victory."


"Radio Adress of the President, My Fellow Americans", in http://www.mhrcc.org/fdr/chat21.html (original en entier)

 


 

Le rôle des porte-avions

« ... Aussitôt après la bataille de la mer de Corail (en 1942), les marins américains avaient mis au point la tactique navale qui devait leur assurer le succès. Naviguant au milieu d'une escadre et combinant avec elle une grande concentration d'armes anti-aériennes, les porte-avions, ravitaillés en mer tant en munitions qu'en essence, permettaient des attaques à très longue distance, échelonnées sur plusieurs jours. À la fin de 1942, ... les chasseurs dont le rayon d'action avait été allongé, étaient en mesure de protéger sur de longues distances les missions des bombardiers et des avions torpilleurs.

D'autre part, le « système radar » avait été perfectionné de façon à identifier de loin les avions amis ou ennemis...»

Henri Michel, La Seconde Guerre mondiale, T.I. PUF.

 


 

Bombardements sur Hambourg


« Au coeur de l'été 1943, durant une longue période de canicule, la Royal Air Force, soutenue par la 8ème flotte aérienne américaine, effectua une série de raids sur Hambourg. Le but de l'opération baptisée "Gomorrah" était d'anéantir la ville en la réduisant entièrement en cendres. Au cours du raid qui eut lieu dans la nuit du 28 juillet et débuta à une heure du matin, dix mille tonnes de bombes explosives et incendiaires furent larguées sur la zone urbaine densément peuplée de la rive est de l'Elbe, comprenant les quartiers de Hammerbrook, Hanm-Nord et Hamm-Sud, Billwerder Ausschlag ainsi que des parties de St. Georg, Eilbek, Barmbek et Wandsbek. Selon une méthode éprouvée, ce sont d'abord toutes les fenêtres et les portes qui furent défoncées et arrachées de leurs cadres à l'aide de deux tonnes de bombes explosives, puis de petites charges incendiaires mirent le feu aux greniers tandis que dans le même temps des bombes pesant jusqu'à trente livres pénétraient jusqu'aux étages inférieurs. En quelques minutes, sur une surface de quelque vingt kilomètres carrés, des incendies s'étaient déclarés partout, qui se rejoignirent si vite qu'un quart d'heure après le largage des premières bombes tout l'espace aérien, aussi loin qu'on pouvait voir, n'était qu'une mer de flammes. Et cinq minutes plus tard, à une heure vingt, un brasier s'éleva, d'une intensité que personne jusqu'alors n'aurait crue possible. Le feu qui montait maintenant à deux mille mètres dans le ciel aspirait l'oxygène avec une telle puissance que l'air déplacé avait la force d'un ouragan et bruissait comme de gigantesques orgues dont on aurait simultanément actionné tous les registres. L'incendie fit rage pendant trois heures. Au maximum de sa force, la tempête arracha les toits et les pignons des façades, fit tournoyer dans les airs et emporta poutres et panneaux d'affichage entiers, déracina les arbres et balaya les gens transformés en torches vivantes. Les flammes hautes comme des maisons jaillissaient des façades qui s'effondraient, se répandaient dans les rues comme un raz-de-marée à une vitesse de cent cinquante kilomètres-heure, tourbillonnaient en rythmes étranges sur les places et esplanades. Dans certains canaux, l'eau brûlait. Les vitres des wagons de tramway fondaient, les réserves de sucre bouillaient dans les caves des boulangeries. Ceux qui avaient fui leurs refuges s'enfonçaient, avec des contorsions grotesques, dans l'asphalte fondu qui éclatait en grosses bulles. Personne ne sait au juste combien périrent au cours de cette nuit, ni combien perdirent la raison avant que la mort les saisisse. »

Un extrait de l'ouvrage de W-G  Sebald, De la destruction comme élément de l'histoire naturelle, Actes Sud, 2004

 


 

La collaboration vue par Goering


"En ce qui concerne la France, j'affirme que sa terre n'est pas encore cultivée au maximum. La France pourrait avoir un rendement agricole bien différent si messieurs les paysans étaient contraints de travailler davantage. D'autre part, la population française s'empiffre de nourriture que c'en est une honte. J'ai vu des villages où ils ont défilé avec leurs longs pains blancs sous le bras. Dans les petits villages, j'ai vu des oranges à pleins paniers, des dattes fraîches d'Afrique du Nord. Hier, quelqu'un a dit : «C'est vrai. La nourriture normale de ces gens s'obtient par le marché noir et le troc, la carte n'est qu'un appoint pour ces gens. » C'est là le secret pourquoi les gens sont si gais en France. Sans cela, ils ne le seraient pas... Il n'est pas question ici du seul ravitaillement, mais je m'époumone pour affirmer que je considère, au fond, toute la France occupée par nous comme pays conquis. Il me semble qu'autrefois la chose était plus simple. Autrefois, on pillait. Celui qui avait conquis le pays disposait des richesses de ce pays. À présent, les choses se font de façon plus humaine. Quant à moi, je songe tout de même à piller et rondement...
La Collaboration, c'est seulement M. Abetz qui en fait, moi pas. La collaboration de messieurs les Français, je la vois seulement de la façon suivante. Qu'ils livrent tout ce qu'ils peuvent jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus ; s'ils le font volontairement, je dirai que je collabore ; s'ils bouffent tout eux-mêmes, alors ils ne collaborent pas. Il faut que les Français s'en rendent compte...
Dites aux usines qui ne livrent pas qu'elles n'auront plus rien à se mettre sous la dent. Je leur enverrai des vieilles selles de cosaques. Les Russes en ont bien bouffé."

Compte rendu de la Conférence du Reichsmarschall Goering avec les commissaires du Reich pour les territoires occupés et les commandants militaires sur la situation alimentaire (6 août 1942).


 

Un portrait d'Hitler. La fin...


Bernd F. von Lonringhoven est un officier de carrière, incorporé dans la cavalerie puis les troupes de blindés. Appelé à fonctionner comme aide de camp auprès de Hitler, il assiste au déclin de l'homme et au désastre du régime. Il prend son poste le 23 juillet 1944, trois jours après l'attentat qui a failli coûter la vie au Führer. Prisonnier de 1945 à 1948, il rédige alors ses souvenirs dans des cahiers qu'il reprend, soixante ans plus tard, pour la rédaction d'un livre.


« Je n'ai jamais oublié l'impression que Hitler m'a faite en entrant dans la salle. J'avais aperçu le Führer une fois, au printemps 1939, à l'occasion d'un grand défilé militaire organisé pour la visite du prince-régent de Yougoslavie. Mon régiment y participait et je m'étais trouvé à une trentaine de mètres de lui dans la tribune. Il n'y avait nul besoin d'être un national-socialiste pour être impressionné par sa vigueur, son dynamisme et sa vitalité. Cette image m'était restée, confortée par celle des films d'actualité et des journaux. Le 23 juillet 1944, celui qui se présentait devant moi ne lui ressemblait pas. Ce n'était pas le « Führer du Reich de la Grande Allemagne en lutte pour son destin », mais un homme de cinquante-cinq ans aux allures de vieillard, voûté, la tête dans les épaules, le visage très pâle, les yeux ternes et la peau grisâtre. Il marchait à petits pas, en traînant la jambe gauche, le bras droit légèrement blessé par l'attentat. Guderian a fait les présentations. Avec un sourire las, il m'a tendu une main molle en murmurant quelques mots de bienvenue. J'étais stupéfait. Le héros célébré par la propagande du régime était une ruine. Comment était-ce possible ? Au fil des mois, j'ai commencé à comprendre. Pour l'heure, j'avais l'impression de voir une figure de cire. Je me suis dit que le Reich était dirigé par une épave. »


Bernd F. von Loringhoven. Dans le bunker de Hitler. Paris, Perrin, 2006, pp. 13 – 14.

 


 

La Guerre des races

 

selon Goering

Dans un discours prononcé le 5 octobre 1942 à Berlin, Goering reprend le schéma de la guerre des races annoncée dès 1939 par Hitler : cette guerre est un conflit particulier dans la mesure où le peuple allemand doit l’emporter, faute de quoi c’est lui qui disparaîtra. Par un tout de passe sans cesse répété, le peuple allemand est présenté comme victime. Il doit donc anéantir sous peine de risquer le même sort. Ce discours a été retransmis à la radio.

« Je souhaiterais encore dire quelque chose au peuple allemand, une chose que vous devriez graver dans votre cœur.  Quel serait le sort du peuple allemand si nous ne l’emportions pas dans ce combat ? (…) Vous avez bien sûr lu ce qu’il adviendra de nos enfants, ce que l’on ferait de nos hommes. Nos femmes deviendraient la proie des Juifs jouisseurs et pleins de haine. Peuple allemand, tu dois savoir : que la guerre soit perdue, et tu seras anéanti. Le Juif se dissimule derrière cette idée d’anéantissement avec sa haine invincible, et si le peuple allemand perd la guerre, tu tomberas sous la coupe de Juda. Et vous devez savoir ce qu’est Juda. Qui ne connaît pas la vengeance de Juda l’apprend à ses dépens.
Cette guerre n’est pas la deuxième guerre mondiale, cette guerre est la grande guerre raciale. Que le Germain aryen prévale ou que le Juif domine le monde, c’est de cela qu’il s’agit au bout du compte, et c’est pour cela que nous nous battons.
Nous connaissons les Juifs. (…) Le Juif peut prendre des visages différents, mais sa hure transparaît. Le Juif est derrière tout, et c’est lui qui nous a promis un combat à mort contre la corruption. A ce sujet, que nul se trompe et n’aille croire qu’il pourra par la suite venir dire : j’ai toujours été un bon démocrate sous ces vulgaires nazis. Le Juif vous répondra comme il se doit, et peu importe que vous lui disiez que vous avez été le plus grand admirateur ou le plus grand ennemi des Juifs. Il s’occupera de l’un comme de l’autre. Car son désir de vengeance s’exprime à l’encontre du peuple allemand. Il veut anéantir ce qui est racialement pur, ce qui est germanique, ce qui est allemand. (…) Que personne ne se leurre à ce propos : nous gagnerons cette guerre, parce que nous devons la gagner. »


Cité par Peter Longerich. « Nous ne savions pas. » Les Allemands et la Solution finale. 1933 – 1945. Paris, Editions Héloïse d’Ormesson, 2008, pp. 264 – 265.

 

Goebbels et la guerre des races


Dans un  article publié le 9 mai 1943 sous le titre « La guerre et les Juifs » dans Das Reich, le ministre de la Propagande revient sur l’enjeu fondamental de la guerre selon les nazis et laisse clairement entendre quel sera le sort des Juifs.


« En Europe, certains cercles tiennent absolument à na pas admettre que cette guerre est une guerre de la race juive et des peuples qui la soutiennent contre l’humanité aryenne, ainsi que contre la culture et la civilisation occidentales, et que c’est pour cette raison qu’elle met en jeu tout ce qui est cher à nos yeux, nous autres Allemands et Européens, en tant que garants du principe d’un ordre mondial civilisé. (…)
C’est par conséquent au nom de la sécurité de l’Etat qu’il nous faut prendre dans notre propre pays les mesures qui semblent appropriées afin de protéger la communauté combattante du peuple allemand contre ce danger. Cela peut nous contraindre parfois à des décisions difficiles, mais c’est insignifiant face à ce danger. Car cette guerre est une guerre raciale. Elle a été déclenchée, et est menée dans son intérêt et conformément à ses plans par la juiverie, qui n’a d’autre objectif que l’anéantissement et  l’éradication de notre peuple. Car nous sommes le seul obstacle qui se dresse face à la juiverie sur la voie de la domination mondiale. Si les puissances de l’Axe perdaient le combat, plus aucun barrage ne pourrait sauver l’Europe du déferlement judéo-bolchevique. (…)
Aucune parole prophétique du Führer ne s’est réalisée avec autant de certitude, aussi incontournable et inquiétante soit-elle, que celle annonçant que si la juiverie parvenait à provoquer une deuxième guerre mondiale, celle-ci n’entraînerait pas l’annihilation de l’humanité aryenne, mais l’anéantissement de la race juive. Ce processus est d’une signification historique pour l’ensemble du monde, et puisqu’il entraînera les conséquences que l’on peut présumer inéluctable, il lui faut du temps. Mais on ne peut plus le retarder. (…)
Nous évoquons cette question sans aucun ressentiment. Les temps sont trop graves pour ourdir de naïfs plans de vengeance. Nous sommes confrontés à un problème mondial de premier ordre qui peut être résolu par la génération actuelle, et qui doit l’être. Il n’y a pas de place pour des considérations sentimentales. Avec la juiverie, nous sommes face à l’incarnation de la décadence générale du monde. Soit nous brisons ce danger, soit les peuples se décomposeront. (…) Quand ils [les Juifs] ont conçu leur plan d’anéantissement total contre le peuple allemand, ils ont signé leur propre arrêt de mort. Une fois encore, l’histoire mondiale leur servira de tribunal. »


Cité par : Peter Longerich. « Nous ne savions pas. » Les Allemands et la Solution finale. 1933 – 1945. Paris, Editions Héloïse d’Ormesson, 2008, pp. 350 – 351.

 


 

La condition faite aux Juifs en Allemagne

 

« Le garrot se resserre de plus en plus, ils inventent constamment de nouvelles mesures pour nous briser lentement. Qu’est-ce qu’il a pu y en avoir ces dernières années, des grandes et des petites ! Et le petit coup d’épingle fait parfois beaucoup plus mal que le grand coup de massue. J’énumère ces ordonnances :

1 – Obligation de rester chez soi après huit ou neuf heures du soir.

2 – Chassés de notre propre maison (obligation de s’installer dans un immeuble où sont regroupés les juifs de la ville).

3 – Interdiction d’écouter la radio, interdiction d’utiliser le téléphone.

4 – Interdiction d’aller au théâtre, au cinéma, au concert, au musée.

5 – Interdiction de s’abonner aux journaux ou d’en acheter.

6 – Interdiction d’utiliser tout moyen de transport.

7 – Interdiction d’acheter des « denrées rares ».

8 – Interdiction d’acheter des fleurs.

9 – Interdiction d’aller chez le coiffeur.

10 – Interdiction de posséder une machine à écrire.

11 – Interdiction des fourrures et couvertures en laine.

12 – Un vélo.

13 – des chaises longues.

14 – des chiens, des chats, des oiseaux.

15 – Interdiction de quitter la banlieue de Dresde, de pénétrer dans la gare, de passer sur la rive des ministères et dans les jardins publics.

16 – 19 septembre 1941 : étoile juive obligatoire sur les vêtements.

17 – Interdiction de posséder des réserves alimentaires.

18 – Interdiction de fréquenter les bibliothèques et les restaurants.

19 – Pas de cartes d’habillement.

20 – Pas de cartes de poisson.

21 – Pas de ration spéciale telle que café, chocolat, fruits, lait concentré.

22 – Obligation de payer des impôts spéciaux.

23 – Diminution de la retraite de 2/3

24 – Restriction des achats à une heure (de 15h à 16h, le samedi de 12h à 13h).

Voilà, je crois que c’est tout. Mais, pris tous ensemble, ces (…) points ne sont rien face au danger permanent de perquisition, de sévices, de prison, de camp de concentration et de mort violente ».

V. Klemperer, Journal 1942-1945, Tome II, Je veux témoigner jusqu’au bout, Editions du Seuil, Paris, 2000.

 

 


 

La Solution finale selon la Chancellerie du Reich



Face aux rumeurs persistantes qui circulent en Allemagne quant au sort des Juifs à l’Est, la Chancellerie du Reich prend pour la première fois position en octobre 1942. Le texte est adressé sous forme de lettre aux Gauleiters et aux Kreisleiters. La lettre ne dément pas les rumeurs et tend plutôt à justifier les massacres en cours.


« Dans le cours des travaux de la Solution finale de la question juive, on entend depuis peu dans la population de diverses régions du Reich des déflexions sur les « mesures très dures » contre les Juifs, en particulier dans les territoires de l’Est. Il a été établi que de tels récits ont été rapportés, la plupart sous une forme dénaturée et exagérée, par des permissionnaires des diverses unités déployées à l’Est qui ont eux-mêmes eu l’occasion d’observer de telles mesures.


On peut penser que tous nos compatriotes ne sont pas à même de faire preuve de la compréhension suffisante quant à la nécessité de telles mesures, en particulier la partie de la population qui n’a pas eu l’occasion de voir par elle-même le spectacle des horreurs bolcheviques. (…) Puisque la prochaine génération n’aura plus de contact avec cette question et ne pourra plus la considérer avec assez de clarté en se fondant sur les expériences passées, et que l’affaire en cours tend vers un assainissement, c’est à la génération actuelle qu’il revient de régler le problème dans son ensemble. Par conséquent, l’expulsion totale, voire l’élimination des millions de Juifs installés dans l’espace économique européen est un commandement incontournable dans la lutte pour garantir l’existence du peuple allemand.


En commençant par le territoire du Reich, puis en passant aux pays européens impliqués dans la Solution finale, les Juifs sont transportés actuellement dans de grands camps, certains déjà disponibles, d’autres restant à construire, d’où ils sont soit mis au travail, soit déplacés encore plus loin à l’Est. Les Juifs âgés ainsi que ceux présentant de hautes distinctions militaires (…) sont actuellement réimplantés dans la ville de Theresienstadt, dans le Protectorat de Bohême-Moravie. Il est dans la nature des choses que ces problèmes parfois difficiles puissent être réglés avec une impitoyable dureté dans l’intérêt de la sécurité définitive de notre peuple. »


Cité par Peter Longerich. « Nous ne savions pas. » Les Allemands et la Solution finale. 1933-1945. Paris, Editions Héloïse d’Ormesson, 2008, pp. 328.

 


 

Le nazisme et la « question tzigane »


Le 3 juin 1943, l’un des journaux du NSDAP, la Mitteldeutsche Nationalzeitung, publie un article sur « la question tzigane », liée selon son auteur, à la « question juive ».


« Au moment où les peuples de l’Europe du Sud-Est s’attachent à la solution de la question juive selon des principes raciaux plus ou moins reconnus, la question tzigane est désormais abordée en tant que deuxième problème d’une saine politique des populations dans l’espace sud-est-européen. (…) Le comportement ouvertement asocial et la prolifération extraordinaire des Tziganes ont pour conséquence que dans la plupart des pays du Sud-Est européen, des voix de plus en plus fortes se font entendre qui réclament que cette question soit réglée de façon la plus rapide et la plus fondamentale possible. La plus grande difficulté réside dans le fait que le Tzigane, de par sa particularité raciale, dédaigne aussitôt les bienfaits d’une implantation durable. Contrairement au Juif, il ne cherche à « posséder » que le strict nécessaire. (…) Il empêche le travail de reconstruction en Europe du Sud-Est et c’est pour cette raison que la question tzigane, à son tour, exige aujourd’hui qu’une solution lui soit apportée. »


Cité par : Peter Longerich. « Nous ne savions pas. » Les Allemands et la Solution finale. 1933 – 1945. Paris, Editions Héloïse d’Ormesson, 2008, pp. 360 – 361.

 


 

Les 2 documents ci-dessous sont tirés de P. Coupechoux, Mémoires de déportés, histoires singulières de la déportation, éd. La Découverte, Paris, 2003

 

Léa Rohatyn


Léa vivait avec ses onze frères et soeurs et ses parents à Tinqueux, dans la banlieue de Reims, en France. Parce qu'ils étaient français, parce que son père s'était engagé dans la 1ère Guerre Mondiale, ils pensaient qu'il ne pourrait rien leur arriver. Seule Léa et sa soeur Suzanne sont rentrées d'Auschwitz-Birkenau.


"A partir de 1936-37, nous avons vu des fascistes de Reims venir défiler jusqu'à Tinqueux. Je me souviens d'eux avec leurs chemises noires...Les parents commençaient à parler d'antisémitisme, et nous, nous essayions de comprendre ce qu'ils disaient. On évoquait le sort qui était réservé aux Juifs en Allemagne. Les gens arrêtés qui disparaissaient, les religieux à qui l'on coupait la barbe, nous entendions cela à la radio. Mais je crois que nous étions encore très inconscients. Nous étions français, il ne pouvait rien nous arriver. (...) Puis nous avons été informés que nous devions désormais porter l'étoile jaune. Nous sommes allés à la mairie chercher les morceaux de tissu contre des tickets de textile et nous les avons cousus. A partir de ce jour-là, nous nous sommes faits plus petits que nous ne l'étions. Jusqu'à notre arrestation, mes frères et mes soeurs sont allés à l'école avec leur étoile. (...) Lorsque nous croisions des Allemands sur la route de Reims, ma soeur et moi, pour partir à notre fabrique de bouchons, nous cachions l'étoile avec notre écharpe. Nous allions faire les courses entre dix-sept heures et le couvre-feu, aux seuls moments autorisés pour nous. Nous avons obéi à toutes les lois, comme la plupart des Juifs, hélas...Dans le quartier, les gens ne disaient rien..."

 

Frania Eisenbach Haverland


Frania vivait à Tarnow, en Pologne, avec toute sa famille. Elle est la seule rescapée, tout le reste de sa famille a été liquidée.


"Je ne peux pas dire que j'ai vraiment souffert de l'antisémitisme dans mon enfance. Mon père était très connu et très estimé dans la ville. (...) J'allais à l'école communale et j'avais de nombreuses amies. Parfois, certaines me disaient: "Ne joue pas avec celle-ci, c'est une Juive." Et moi je répondais: "Mais moi aussi, je le suis!" "Oui, mais toi, ce n'est pas pareil." (...) Un jour, en rentrant de l'école, j'avais vu des Polonais jeter des pierres sur des Juifs sortant de la synagogue. En 1939, alors que nous étions en vacances dans Tatras, des Juifs, qui faisaient leur prière dans la forêt, avaient été attaqués...

Le 7 septembre 1939, les Allemands sont entrés dans la ville, quelques jours après l'invasion du pays sans déclaration de guerre. Ils ont commencé à faire des rafles dans la rue, car ils avaient besoin de main-d'oeuvre pour pouvoir s'installer. C'est ainsi que mes deux frères ont été réquisitionnés. (...) Dès les premiers jours, l'école nous a été interdite et nous ne pouvions sortir que deux heures le matin et deux heures l'après-midi. Les Allemands nous ont alors obligés à porter un brassard blanc avec une étoile bleue. Je ressentais au fond de moi une profonde humiliation... Nous étions devenus quelque chose d'à part, les voisins, avec qui nous avions des relations très proches, parfois des liens d'amitié, n'osaient plus nous parler, n'osaient plus nous regarder... Je ne peux même pas dire que nous étions révoltés, plutôt étonnés, c'était tellement inattendu... Je crois que la soudaineté des événements conduit à une sorte de paralysie. La première catastrophe arrive, et sans que nous ayons le temps de nous ressaisir, la deuxième, puis la troisième... Nous n'avions même plus le loisir de réfléchir...

Un jour, en rentrant de chez mes grands-parents, je suis tombée sur le tournage d'un film, dans la rue principale de la ville. Les Allemands arrêtaient un Juif avec une barbe noire et l'obligeaient à se jeter sur l'un des soldats. J'ai été très troublée et j'ai interrogé ma mère qui m'a expliqué qu'il s'agissait d'un film de propagande contre les Juifs... (...) C'est alors qu'ont commencé les Aktionen, c'est comme cela que les Allemands appelaient les pogroms. Nous n'avions plus le droit de sortir de la maison qui devait être fermée, avec les volets clos. Les SS passaient d'une habitation à l'autre, ils arrêtaient les gens ou, le plus souvent, ils les assassinaient sur place. (...) Lorsque c'était fini, nous sortions et s'offrait alors à nous l'effrayant spectacle des cadavres dans la rue. (...) Lorsque j'ai ouvert la porte [de chez un de mes oncles], il y avait seulement un bébé qui criait, assis au milieu de la pièce. Je n'ai pas eu la force d'enjamber les cadavres pour aller le chercher...J'étais paralysée, anesthésiée, c'était la première fois de ma vie que je voyais une telle scène. Je me suis enfuie. Aujourd'hui encore, l'image terrible de ce bébé au milieu des morts me hante..."

 


 

TEMOIGNAGE : L'ANEANTISSEMENT DES JUIFS DE DROHOBYCZ EN GALICIE


« PERSONNE NE POURRA CROIRE DE QUELLE FAÇON SONT MORTS LES NOTRES »

"La lettre dont nous publions l'essentiel ci-dessous nous est communiquée par Mme Maria Craipeau. Elle fut écrite par son père à Prague, en avril 1948, pour informer des épreuves subies se famille vivant au Brésil. Elle raconte l'anéantissement des juifs de Drohobycz, une petite ville de Galicie occidentale dont le nom est connu de tous ceux qui aiment la prose de Bruno Schultz. Le signataire de ce terrible témoignage, directeur d'une raffinerie, était, raconte sa fille, « un homme bon et charmant. Agnostique et libéral actif dans les oeuvres sociales. respecté de tous. Caché dans une famille polono-allemande il vécut seize mois, torturé par la faim et le froid, dans la paille. Brisé, il est mort en 1957 à New York."

"Vous me demandez de vous raconter ce que nous avons vécu. Si je voulais le faire, il me faudrait plu-sieurs volumes. Et croyez moi, aucun de ceux qui les liraient et n 'auraient pas vécu ces atrocités ne pourrait croire que cela est vraiment arrivé, que l'homme peut faire cela à l'homme, l'humilier et le fouler aux pieds ainsi. Personne ne pourra croire de quelle façon ont péri les nôtres. Chaque juif qui a survécu a le triste devoir de décrire ces événements, lorsqu'on le lui demande. Moi aussi, je veux vous décrire quelques fragments des horreurs que nous avons vécues, dans l'esprit de notre tradition « wehigadta lewincha» (1). Que tous ceux qui ont passé la guerre dans la paix et la prospérité sachent comment sont morts leurs proches.
Celui qui veut me comprendre doit se rendre avec moi dans les rues et les ruelles de Drohobycz, où il y avait avant la guerre 38000 habitants, dont 19500 juifs. Nous avions dans notre ville environ vingt associations de bienfaisance juives, en particulier la Maison des orphelins, une des plus belles de Pologne, un refuge de jour pour les enfants, un hospice de vieillards et un hôpital. La population juive se composait de commerçants, de médecins, d'avocats, d'employés, d'ingénieurs, d'ouvriers, d'artisans et aussi de miséreux sans emploi.
Les juifs étaient représentés dans l'administration communale et s'efforçaient de vivre en harmonie avec la population polonaise et ukrainienne. Rien ne laissait présager le degré de haine qu'elle allait nous manifester."

La liquidation des « inaptes au travail »

"Le 1er septembre 1939, c'est la guerre. Onze jours plus tard, les bandits allemands arrivent à Drohobycz, où ils resteront jusqu'au 24. Pendant ces quelques jours ils foulent aux pieds notre dignité, en forçant notre intelligentsia aux travaux les plus vils : nettoyer les rues, les toilettes, etc.
Dans notre naïveté, nous nous imaginions que c'était là le plus grand malheur qui pouvait nous arriver. Nous ne savions pas alors ce qui nous attendait. Conformément à l'accord germano-soviétique, les Allemands se retirent jusqu'à San, et Drohobycz est occupé par les Russes, qui y restèrent jusqu'au 1er juillet 1941.
Immédiatement après l'arrivée des Allemands à Drohobycz, le 1er juillet 1941, des Ukrainiens (2) organisent un pogrom, assassinant des juifs et pillant leurs biens. Ce jour-là, parmi nous, quarante-sept  hommes et femmes sont tués, et deux cent cinquante grièvement blessés, dont la plupart meurent dans des souffrances effroyables, privés de secours médical. Le deuxième jour du pogrom, les Allemands publient un appel à la «population aryenne» lui .interdisant de tuer, et ils organisent un Conseil juif (Judenrat) avec à sa tête le docteur Rosenblatt et le docteur Rurhberg. Je n'ai pas accepté l'offre qui m'a été faite d'y participer. Le Judenrat fut l'épisode le plus triste de l'histoire des juifs.
Les premiers jours, les premières semaines passèrent presque tranquillement. Par-ci, par-là, un juif était tué ou molesté sans aucun motif dans la rue, mais il n'y avait pas encore d'exécutions collectives. Vers la fin de juillet, les Allemands annoncèrent la création des offices de travail (Arbeitsamt), dont le rôle était de s'emparer de tous les juifs de seize à soixante-cinq ans et de les contraindre au travail.
Chaque juif et chaque juive de plus de six ans devait porter sous peine de mort un bandeau sur le bras gauche avec l'étoile de David cousue. Il leur était interdit de marcher sur les trottoirs, ils devaient s'incliner très bas devant chaque militaire, n'avaient pas droit aux trains, autos ou fiacres, ni le droit de tenir commerce, d'être soignés dans des « hôpitaux aryens », etc. Ils ne pouvaient habiter que dans quelques rues qui leur étaient réservées...
Les Allemands s'emparèrent de tous les juifs et les firent travailler dans les usines, dans la construction des ponts, dans les forêts, à casser des cailloux, nettoyer la ville, etc. Chacun recevait en salaire le quart d'un pain noir, que payaient d'ailleurs les juifs eux-mêmes. Un jour le Judenrat n'a pas mis à la disposition de l'office le nombre prescrit de travailleurs juifs. Il fut décidé alors d'exécuter dix juifs, dont un avocat, Me Bardech. Ce fut le premier tribut de sang payé par la population juive de Drohobycz, à titre collectif, vers le milieu de 1941.
Dans les premiers jours de novembre 1941, le Judenrat fut invité à transmettre à tous les juifs entre seize et cinquante ans qui ne «se sentaient pas aptes au travail »  l'ordre de se soumettre à une visite médicale à l'hospice de vieillards. Il s'en présenta quatre cent vingt Les hommes de la Gestapo et de la milice ukrainienne les entourèrent. Des camions arrivèrent une heure après et leurs bourreaux les emmenèrent dans la forêt de Bronica où, après les avoir frappes jusqu'au sang, ils les fusillèrent. Les camions revinrent en ville, pleins de vêtements et de chaussures, témoignant ainsi de l'abomination qui venait d'avoir lieu.
A cette époque la Judenrat reçut l'autorisation d'ouvrir dans le quartier juif un konsum dont le rôle était de distribuer aux habitants leurs légumes à prix d'or. Dans le ghetto, ce fut la faim et la misère. Dépourvus de moyens, les juifs mouraient au rythme de vingt à trente par jour. (...)
Fin décembre 1941, les Allemands ordonnèrent au Judenrat de leur soumettre, dans les 24 heures, une liste de mille juifs inscrits au Secours communal. La moitié de la population juive dépendait alors de cette institution. Le Judenrat donna une liste de mille personnes qui reçurent l'ordre de se présenter à l'hospice de vieillards à une certaine heure avec 25 kg de bagages. A leur arrivée, on leur enleva immédiate-ment tous leurs biens - fruit du labeur d'une vie, - on les entassa à coups de pied et de poing dans des wagons et on les emmena. Ce furent là les premiers martyrs du camp de la mort de Belsen. Par la suite nombreux furent nos frères et nos soeurs qui en prirent le chemin.
Le nombre d'habitants juifs diminuait sans cesse, les Allemands gagnaient du terrain pour installer des aryens dans les rues d'où les juifs disparaissaient. (...)"

Le massacre des orphelins

"Arriva l'hiver, l'hiver le plus rigoureux de mémoire d'homme, et la mort fit encore plus de ravages. Nombreux furent ceux qui ne purent supporter la misère, la faim et le froid. La population juive diminuait, et, dans la même proportion, augmentait le nombre de petits orphelins. On en dénombrait dans le district de Drohobycz, y compris Boryslaw, quelque soixante-dix avant la guerre. En y ait eut jusqu'à six cents qui, mendiant et pleurant, traînaient dans les maisons du quartier juif, implorant un peu de nourriture chaude, un bout de pain. Les enfants juifs trouvés en dehors du quartier réservé étaient tués sur place.
Nous faisions ce que nous pouvions pour sauver au moins les enfants. Le docteur T., le docteur H. et moi-même organisâmes un comité d'entraide et nous adressâmes au Kreishauptmann (chef de cercle) en l'implorant de nous autoriser à transformer notre vieille synagogue en refuge pour les orphelins (notre maison des orphelins avait été occupée par les Allemands).
Dans cette affaire, comme dans tout ce qui nous concernait, les bandits allemands agirent d'une manière perfide. Le Kreishauptmann promit qu'il « réfléchirait » . Pour ne pas perdre de temps et sauver ce qui pouvait encore être sauvé, nous logeâmes soixante-cinq enfants dans la vieille synagogue. Nous avions choisi les plus affamés et les plus misérables. Pendant le déjeuner entrèrent les hommes de la Gestapo et des Ukrainiens et ils abattirent tous les enfants et les deux soignantes qui se trouvaient à table. Ce jour-là, des charrettes transportèrent au cimetière juif soixante-sept cadavres. C'est ainsi que se termina notre action pour porter secours aux enfants juifs.
Le 19 octobre 1942, la population juive de Drohobycz subit des pertes énormes. Ce jour-là on tira des maisons hommes, femmes. et enfants et on les transporta dans la synagogue de la rue Garbarska, ceux qui n'y trouvèrent pas place étant entassés au tribunal. On ramassa dans ces « centres de rassemblement » environ quatre mille personnes. Par manque de wagons, on garda là ces malheureux pendant trois semaines, au milieu de leurs déjections, frappés et maltraités. Une fois par jour, le Judenrat avait le droit de leur jeter un morceau de pain. Ceux qui en avaient encore la force pouvaient l'attraper. Beaucoup d'entre eux y devinrent fous et beau-coup, très enviés, moururent. Leurs cris et leurs pleurs étaient indescriptibles. Ces misérables affamés furent parqués dans des wagons et transportés à Belsen. Ils savaient qu'ils allaient à la mort et le faisaient avec soulagement."

Livrer sa propre mère

"Il semblait qu'après" ces" meurtres on nous laisserait respirer un moment. Ceux qui l'imaginaient se trompaient. Après ce dernier transport, les Allemands décidèrent que le Judenrat (qui dirigeait aussi une police juive) devait livrer quotidiennement cent femmes et vieillards. Cette opération dura trois semaines et compte parmi les épreuves les plus pénibles de l'histoire de notre communauté. La police juive jouait son rôle scrupuleusement, et dans certains cas nos policiers livrèrent leur propre mère. C'est ainsi que périrent mille deux cents personnes.
Il restait en ville environ deux mille juifs, et plus personne n'avait d'illusions sur le sort qui les attendait. Seuls subsistaient ceux qui travaillaient dans les établissements militaires, et dont les familles avaient été anéanties. Pour eux, on créa des camps près de leur lieu de travail. Ceux qui pouvaient se sauvaient dans la forêt, quelques-uns parmi nous trouvèrent refuge auprès de familles chrétiennes et beaucoup d'autres quittèrent la ville pour aller dans des agglomérations importantes, munis de faux papiers d'identité aryens. Le quartier juif cessa d'exister et fut nivelé. Rien n'échappa à la destruction, pas même les dépouilles mortelles des nôtres. Les cimetières juifs furent rasés et les pierres tombales utilisées pour réparer la route. La liquidation de la population juive de Drohobycz progressait maintenant très rapidement. On ne garda que les quelques professionnels indispensables, les autres furent envoyés dans des camps d'extermination et très peu en revinrent.
Le 7 septembre 1944, l'armée rouge occupa notre ville. Des forêts, de diverses cachettes, sortirent cinq cents débris humains, la plupart seuls, sans femmes ni enfants. On ne se reconnaissait pas les uns les autres.
C'est ainsi que périt la communauté juive de Drohobycz.

SAMUEL ROTHENBERG"

Notes

(1) La Bible, Exode 13 : « Tu diras alors à ton fils :  c'est en souvenir de ce que l'Eternel a fait en ma faveur, lors-que je .suis sorti d'Egypte... »
(2) Il s'agit du service d'ordre ukrainien organisé par les Allemands et composé de jeunes voyous et de criminels de tonte sorte, portant un bandeau jaune et bleu et armés de carabines; ils faisaient régner « l'ordre ».
* Ce texte a été publié à Londres en polonais par je professeur Edmond Silberner, sous le titre «Lettre sur l'anéantissement des juifs de Drohobycz», (Poets and Painters Press, 1985).

publié dans "Le Monde" du dimanche 5-Lundi 6 mai 1985


 

Le racisme selon Himmler


Extrait d'un discours d'Himmler fait à Posen au cours des journées SS Gruppenführer, le 4 octobre 1943.

"Il doit y avoir une règle absolue pour les SS : être honnêtes, corrects, loyaux et amicaux envers les membres de notre propre race et envers personne d'autre. Le sort d'un Russe, comme celui d'un Tchèque, m'est totalement indifférent... Que les autres nations vivent dans l'opulence ou qu'elles meurent de faim cela ne m'intéresse que dans la mesure où nous avons besoin d'esclaves pour notre « Kultur», sinon cela ne m'intéresse pas. Si dix mille femmes russes tombent d'épuisement en creusant un fossé anti-tank, seul m'importe l'achèvement du fossé anti-tank pour l'Allemagne. Nous ne serons jamais brutaux et insensibles lorsque cela ne sera pas indispensable, c'est évident. Nous, Allemands, qui sommes les seuls au monde à avoir une attitude correcte envers les animaux, nous aurons également une attitude correcte envers ces animaux humains. Mais ce serait un crime contre notre race de nous soucier d'eux et de leur donner un idéal, car nos fils et nos petits-fils auraient encore plus de difficultés avec eux. (...)
Si quelqu'un vient vers moi pour me dire: «Je ne peux pas faire construire le fossé anti-tank par des enfants ou des femmes. Cela est inhumain, car ils en mourront , je dois lui répondre : «Tu es un assassin pour ceux de ta race, car Si le fossé n'est pas construit, des soldats allemands mourront et ce sont des fils de mères allemandes. Ils sont de notre race ». C'est ce que je voudrais inculquer à chaque SS, et - comme je le crois - ce que j'ai inculqué comme une des lois les plus sacrées de l'avenir: « Notre souci, notre devoir c'est notre peuple, c'est notre race ». Cela doit être notre souci, notre pensée, notre travail, notre combat et rien d'autre... Tout le reste n'est que bulles de savon, imposture envers notre propre peuple et entrave à un succès proche dans la guerre."

 


 

La Solution finale : un aveu involontaire


« A la fin de 1943, alors que, en règle générale, les ghettos avaient été nettoyés, que les déportations avaient été menées à bien dans la plupart des pays sous contrôle allemand et que les camps d’extermination de l’action Reinhardt avaient été démantelés et détruits – et les restes des victimes méticuleusement éliminés -, un bref communiqué parut dans le Völkischer Beobachter, indiquant au lecteur moyen toute l’étendue de l’application de la « solution » de la question juive :


« Selon les estimations de la presse juive de Palestine, le nombre total des Juifs est de 13,5 millions. Dont 4,6 millions aux Etats-Unis, 425 000 en Angleterre, 200 000 au Canada, 100 000 en Afrique du Sud, 350 000 en Australie, 300 000 en Argentine et 300 000 dans tous les autres Etats des deux Amériques. D’après les Etats-Unis, la Palestine abriterait 550 000 Juifs, hébreux pour la plupart. Ces estimations ne tiennent évidemment pas compte des Juifs religieux. La moitié des Juifs soviétiques se trouveraient désormais à l’est de l’Oural. »


Il suffisait alors de consulter le Grand Brockhaus pour constater que le nombre des Juifs à la fin des années 20 (…) oscillait entre 15 et 16 millions. La différence sautait donc immédiatement aux yeux, d’autant que le Brockhaus ne comptabilisait que 3,6 millions de Juifs pour les Etats-Unis (et non 4,8 millions). Mais un lecteur consciencieux aurait dû être frappé par le fait que dans ce bref communiqué, la Palestine était indiquée comme la deuxième région comptant le plus grand nombre de Juifs. Cela signifiait que les communautés présentes dans le Brockhaus, les 3,5 millions de Juifs polonais, les 2,75 millions de Juifs soviétiques, les 834 000 Juifs roumains, ainsi que les 564 000 Juifs allemands (auxquels il fallait ajouter théoriquement les 300 000 Juifs autrichiens depuis l’Anschluss) n’existaient plus, du moins dans cet ordre de grandeur. »


Peter Longerich. « Nous ne savions pas. » Les Allemands et la Solution finale. 1933 – 1945. Paris, Editions Héloïse d’Ormesson, 2008, pp. 381-282.

 


 

UN EXTRAIT DE KAPUTT DE MALAPARTE


Les « leçons en plein air » sur le front russe

"Puis commencèrent les premières «leçons en plein air », les premiers exercices de lecture dans la cour des kolkhozes. La seule fois qu'il m'arriva d'assister à une de ces leçons, ce fut dans le kolkhoze d'un village près de Nemirowskoie. Et, dorénavant, je refusai toujours d'assister à ces exercices de lecture. « Warum nicht ? me disaient les officiers allemands du général Von Schobert, Pourquoi ne voulez-vous pas assister aux leçons en plein air ? C'est une expérience très intéressante, sehr interessant. »

Les prisonniers étaient alignés dans la cour au kolkhoze. Le long des murs de clôture, sous de grands hangars; on voyait empilées confusément des centaines de machines agricoles : faucheuses, bineuses, charrues mécaniques, batteuses. Il pleuvait, les prisonniers étaient trempés jusqu'aux os. Ils étaient là depuis deux heures, debout, silencieux, s'appuyant les uns sur les autres; c'étaient de grands garçons blonds, au crâne rasé, avec des yeux gris clair dans un large visage. Ils avaient de grosses mains plates, au pouce calleux, court et incurvé. Presque tous étaient des paysans. Les ouvriers, en grande partie mécaniciens et artisans des kolkhozes, se reconnaissaient au milieu d'eux à leur stature et à leurs mains: ils étaient plus grands, plus maigres et de peau plus claire, ils avaient des mains sèches avec des doigts longs et lisses, polis par le contact des marteaux, des rabots, des clés anglaises, des tournevis, des leviers de moteurs. On les reconnaissait à leurs visages sévères, à leurs yeux ternes.

A un certain moment, un sous-officier allemand, un Feldwebel, entra dans la cour du kolkhoze, accompagné d'un interprète. Le Feldwebel était petit et gros, de la variété que j'appelais par plaisanterie Fettwebel. Il se planta les jambes écartées devant les prisonniers et se mit à leur parler d'un air débonnaire de père de famille. Il dit qu'on allait faire une épreuve de lecture: chacun lirait à haute voix un passage de journal; ceux qui se tireraient de l'épreuve à leur honneur auraient un emploi de secrétaire dans les bureaux des camps de prisonniers. Les autres, ceux qui ne réussiraient pas dans cet examen, travailleraient la terre, seraient manoeuvres ou terrassiers.

L'interprète était un Sonderführer petit et maigre, n'ayant pas plus de trente ans, avec un visage pâle semé de petits boutons rouges; il était né en Russie, dans les Volksdeutsche de Melitopol, et parlait le russe avec un étrange accent allemand (la première fois que je l'avais rencontré, je lui avais dit en plaisantant que Melitopol signifie « ville du miel ». «Oui, il y a beaucoup de miel dans la région de Melitopol», m'avait-il répondu d'une voix brutale en prenant un air renfrogné; « mais moi je ne m'occupe pas d'apiculture, je suis maître d'école.»).

Le Sonderführer traduisit mot pour mot le bref et bienveillant discours du Feldwebel. Il recommanda, du ton d'un maître d'école qui, gourmande ses élèves, de faire bien attention à la prononciation  et de lire à la fois avec aisance et avec application, parce que, si les prisonniers ne se tiraient pas de l'épreuve à leur honneur, ils s'en repentiraient.

Les prisonniers écoutèrent en silence; et quand le Sonderführer se tut ils se mirent à parler tous à la fois, en riant. Beaucoup avaient l'air humilié, une expression de chiens battus; ils jetaient parfois un coup d'oeil sur leurs mains calleuses de paysans. Mais beaucoup d'autres riaient d'un air épanoui, parce qu'ils étaient certains de passer l'examen avec succès et de devenir secrétaires dans quelque bureau! Ohé Piotr! Ohé Ivanouchka! criaient-ils à leurs camarades avec la gaieté simple des paysans russes. Au milieu d'eux, les ouvriers se taisaient; ils tournaient leur visage austère vers le bâtiment de la Direction du kolkhoze, où se trouvait l'Etat-major allemand. Ils regardaient de temps en temps le Feldwebel mais n'honoraient pas le Sonderführer d'un seul regard . Ils avaient des yeux creux et ternes.

- Ruhe! Silence! cria brusquement le Feldwebel.

Déjà s'approchait un groupe d'officiers précédé d'un vieux colonel grand et maigre, un peu voûté, avec des moustaches grises coupées court, et qui traînait légèrement la jambe. Le colonel jeta sur les prisonniers un regard distrait, puis se mit à parler d'une voix monotone, rapidement en avalant ses mots comme s'il avait hâte de finir ses phrases. Après chaque phrase, il faisait une longue pause, et regardait à terre. Il déclara que ceux qui se tireraient de l'examen avec succès, etc., etc... Le Sonderführer traduisit mot pour mot le discours du colonel, puis il ajouta de son cru que le gouvernement de Moscou avait dépensé des milliards pour les écoles soviétiques, qu'il le savait parce que, avant la guerre, il était maître d'école des Volksdeutsche de Melitopol, que tous ceux qui ne réussiraient pas à l'examen seraient envoyés travailler comme manoeuvres et comme terrassiers; tant pis pour eux s'ils n'avaient rien appris à l'école. On avait l'impression que le Sonderführer tenait beaucoup à ce que tous lussent avec une bonne prononciation, et couramment.

- Combien sont-ils? demanda le colonel au Feldwebel en se grattant le menton de sa main gantée.

- Cent dix-huit, répondit le Feldwebel.

Cinq à la fois et deux minutes pour chacun, dit le colonel : nous devons expédier cela en une heure.

- Jawohl, dit le Feldwebel.

Le colonel fit signe à l'un. des officiers qui avait sous le bras un paquet de journaux et l'examen commença.

Cinq prisonniers firent un pas en avant : chacun d'eux allongea la main pour prendre le journal que l'officier lui tendait (c'étaient de vieux numéros des Isvestia et de la Pravda, trouvés dans les bureaux du kolkhoze) et se mit à lire à haute voix. Le colonel leva. le bras gauche pour regarder son bracelet-montre, et resta le, bras levé au niveau de la poitrine, les yeux fixés sur les aiguilles. Il pleuvait, les journaux se mouillaient, se détrempaient et s'affaissaient dans les mains des cinq prisonniers. Ceux-ci, tout rouges ou très pâles, et moites de sueur, trébuchaient sur les mots, bégayaient faisaient des fautes d'accents, sautaient des lignes. Tous savaient lire, mais péniblement sauf un, très jeune, qui lisait avec assurance, lentement tout en levant de temps en temps les yeux du journal. Le Sonderführer écoutait la lecture avec un sourire ironique sous lequel il me semblait percevoir une nuance de dépit: en sa qualité d'interprète, c'était lui le juge. Il était le Juge. Il regardait fixement les lecteurs; ses yeux passaient de l'un à l'autre avec une lenteur et une expression mauvaise. « Halt » dit le colonel.

Les cinq prisonniers levèrent les yeux de leurs journaux et attendaient Le Feldwebel  et, sur un signe du Juge, cria « Ceux qui sont refusés à l'examen iront se mettre à gauche, là-bas; ceux qui sont reçus à droite, là-bas. » Quand les premiers recalés, quatre, sur un signe du Juge, allèrent tout penauds se grouper là-bas à gauche, dans les rangs des prisonniers un rire jaune, malicieux et gai un rire de paysan passa. Le colonel aussi baissa le bras et se mît à rire. Les officiers aussi, ainsi que le Feldwebel, se mirent à rire, le Sonderführer lui aussi se mit à rire: « Oh biedni! » Oh! les pauvres! Disaient les prisonniers à leurs camarades refusés on vous enverra travailler aux routes, oh biedni! vous porterez des pierres sur le dos! » Et ils riaient. Celui qui avait été reçu, tout seul là-bas, à droite, riait encore plus que les autres et, taquinait ses camarades malchanceux. Tous riaient sauf les prisonniers qui avaient l'air d'ouvriers: eux fixaient d'un regard têtu le colonel et se taisaient.

Puis ce fut le tour de cinq autres. Eux aussi s'efforçaient de bien lire sans accrocher sur aucun mot, sans se tromper dans les accents; mais deux seuls réussirent à lire couramment; les trois autres, rouges de honte ou pâles d'angoisse, gardaient le journal entre les mains en léchant de temps en temps leurs lèvres sèches. « Halt! » dit le colonel. Les cinq prisonniers levèrent la tête en essuyant leur sueur avec le journal. « Vous trois là-bas à gauche, vous deux à droite! » cria le Feldwebel sur un signe du Sonderführer. Et leurs camarades se moquaient des recalés.« Oh biedni Ivan! disaient-ils, oh biedni Piotr! » en se touchant les épaules comme pour dire : il vous faudra coltiner les pierres! Et tous riaient.

Mais un des cinq prisonniers du troisième groupe lisait très bien, couramment, en détachant bien les syllabes; et de temps en temps, il levait les yeux pour regarder le colonel en face. Le journal qu'il lisait était un vieux numéro de la Pravda du 24 juin 1941, dont la première page portait: Les Allemands ont envahi la Russie! Camarades soldats, le peuple soviétique aura la victoire, écrasera les envahisseurs. Sous la pluie, les paroles s'envolaient sonores, et le colonel riait, le Sonderführer riait, le Feldwebel, les officiers, tout le monde riait Même les prisonniers riaient, en regardant avec admiration et envie leur camarade qui lisait tout à fait comme un maître d'école. « Bravo! » dit le Sonderführer, et son visage rayonnait, il semblait fier de ce prisonnier qui lisait bien, il était content et fier comme s'il se fût agi d'un de ses écoliers. « Toi, là-bas, à droite », dit le Feldwebel au prisonnier d'une voix bonasse en le poussant affectueusement de sa main ouverte. Le colonel regarda le Feldwebel comme s'il voulait lui dire quelque chose, mais il ne dit rien, et je m'aperçut qu'il rougissait légèrement.

Le groupe réuni à droite riait, tout content Ceux qui avaient passé l'examen avec succès regardaient leurs camarades mal-heureux d'un air moqueur. Ils posaient leur index sur leur propre poitrine en disant: secrétaire! puis montraient du doigt les recalés en leur faisant des grimaces et en disant : Des pierres sur le dos! Seuls parmi les prisonniers qui allaient grossir les rangs des candidats heureux, là-bas, à droite, ceux qui avaient l'aspect d'ouvriers se taisaient et regardaient fixement le colonel Celui-ci, à un certain moment, rencontra leur regard. Il rougit, eut un mouvement d'impatience et cria « Schnell! Vite! »

L'examen continua pendant une heure environ. Quand le dernier groupe des prisonniers   trois seulement   eut fini ses deux minutes de lecture, le colonel se tourna vers le Feldwebel et lui dît : « Comptez-les. » Le Feldwebel se mit à compter de loin, l'index tendu: Eins, zwei, drei. Ceux du groupe de gauche, les refusés, étaient quatre-vingt-sept; ceux du groupe de droite, les lauréats : vingt et un. Alors, sur un signe du colonel, le Sonderführer se mit à parler On eût dit réellement un maître d'école peu satisfait de ses élèves. I! ait qu'il avait été déçu, qu'il regrettait d'avoir dû en refuser autant, qu'il eût été plus heureux de tous les recevoir. Quoi qu'il en soit, dit-il, ceux qui n'ont pas réussi à passer l'examen ne doivent pas se décourager: ils seront bien traités et n'auront pas à se plaindre s'ils travaillent et montrent plus d'application qu'ils n'en ont eu sur les bancs de l'école. Tandis qu'il parlait le groupe des reçus regardait les cama-rades malchanceux d'un air de compassion; et les plus jeunes se donnaient des coups de coude avec de petits ricanements. Quand le Sonderführer eut fini de parler, le colonel se tourna vers le Feldwebel et dit: Alles in Ordnung. Weg!, Puis il se dirigea vers les bureaux de l'Etat-major, sans se  retourner, suivi des officiers qui se retournaient de temps en temps en s'entretenant à voix basse.

- Vous, vous resterez ici jusqu'à demain, et demain vous partirez pour le camp de travail! dit le Feldwebel au groupe de gauche. Puis il se tourna vers le groupe de droite, celui des reçus, et, d'une; voix dure, leur ordonna de s'aligner. Dès que les prisonniers furent alignés coude à coude (ils avaient la figure contente et riaient en regardant leurs camarades d'un air moqueur), il les recompta rapidement, dit : trente et un, fit signe de la main au peloton de SS qui attendait au fond de la cour. Puis il ordonna : « Demi-tour en avant marche! ». Les prisonniers firent demi-tour et s'ébranlèrent en tapant des pieds dans la boue: quand ils se trouvèrent la face contre le mur de clôture de la cour: « Halt! » ordonna le Feldwebel, et se tournant vers les SS qui s 'étaient postés derrière les prisonniers le fusil-mitrailleur déjà levé, il se racla la gorge, cracha par terre, et cria : « Feuer! »

Au crépitement de la décharge, le colonel, qui n'était plus qu'à quelques pas de la porte du P.C. s' arrêta et se retourna brusquement, les officiers aussi s'arrêtèrent et se retournèrent Le colonel passa sa main sur sa figure comme pour essuyer de la sueur, puis, suivi de ses officiers, il entra :

- So !  me dit le Sonderführer en passant près de moi, il faut nettoyer la Russie de toute cette marmaille lettrée. Les paysans et les ouvriers qui savent trop bien lire et écrire sont dangereux. Ils sont tous communistes.

- Natürlich, répondis-je, mais en Allemagne tous les ouvriers et tous les paysans savent très bien lire et très bien écrire.

- Le peuple allemand est un peuple de haute Kultur.

- Naturellement, répondis-je, le peuple allemand est un peuple de haute culture

- Nicht wahr? dit en riant le Sonderführer, et il se dirigea vers les bureaux de l'Etat-major.

- Je restai seul au milieu de la cour, devant les prisonniers qui ne savaient pas bien lire, et je tremblais de tout mon corps.

Ensuite, au fur et à mesure qu'augmentait leur mystérieuse peur, au fur et à mesure que s'élargissait dans leurs yeux cette mystérieuse tache blanche, les Allemands se mirent à tuer les prisonniers qui avaient les pieds malades et ne pouvaient pas marcher, à brûler les villages qui n'arrivaient pas à remettre aux pelotons de réquisition un nombre donné de mesures de blé ou de farine, un nombre donné de mesures d'orge ou de mais, un nombre donné de chevaux et de têtes de bétail. Quand les Juifs commencèrent à manquer, ils se mirent à pendre les paysans. Ils les pendaient par la gorge ou par les pieds aux branches des arbres, sur les petites places de villages, autour du piédestal vide où, quelques jours plus tôt, se dressait la statue de plâtre de Lénine ou de Staline, ils les pendaient à côté des corps des Juifs délavés par la pluie, qui oscillaient sons le ciel noir depuis des jours et des jours, près des chiens des Juifs pendus à la même branche que leurs maîtres. « Ah, des chiens juifs! die jüdischen Hunde! » disaient en passant les soldats allemands."

extrait de Curzio Malaparte, "Kaputt", Edition Denoël, collection folio, 1946, pp. 247-254

 


 

Itinéraire des Einsatzgruppen en URSS

Rapport Jager du 1e décembre 1941

 

« Le commandant de la sécurité et du SD

Commandos spéciaux n°3 Affaires du Reich Kauen, le 1e décembre 1941

Secret

Fait en 5 exemplaires. Exemplaire n°4 Le commando EK3 est entré en action le 2 juillet 1941 pour accomplir une mission spéciale et assurer la sécurité.

Conformément à mes instructions et à mes ordres, les patriotes lituaniens ont procédé aux exécutions suivantes :

4-7-41 Kauen – Fort VII 416 Juifs, 47 Juives 463

6-7-41 Kauen – Fort VII Juifs 2514

Après avoir constitué un roulement de commandos sous les ordres du SS-Obersturmführer Hamann et de 8 à 10 hommes fiables appartenant au commando EK3, nos hommes ont procédé aux opérations citées ci-dessous en collaboration avec les patriotes lituaniens :

7-7-41 Mariampole Juifs 32

8-7-41 Mariampole 14 Juifs, 5 cadres communistes

8-7-41 Girkalinei cadres communistes 6

9-7-41 Vendziogala 32 Juifs, 2 Juives, 1 Lituanien, 2 comm. lit., 1 comm. russe

15 et 16.8.41 Rokiskis 3200 Juifs, Juives, et enfants j., 5 comm. lit., 1 Polonais, 1 partisan

23.8.41 Panevezys 1312 Juifs, 4602 Juives, 1609 enfants juifs

26.8.41 Kaisiadorys Tous les Juifs, Juives, et enfants juifs 1911

27.8.41 Prienai Tous les Juifs, Juives, et enfants juifs

Suivent 6 pages détaillant le bilan des opérations. Total : 137346

Aujourd’hui, il m’est possible d’affirmer que le EK3 a atteint l’objectif fixé, il a résolu le problème juif en Lituanie. Il n’y a plus de Juifs dans le secteur, excepté les travailleurs juifs affectés à des tâches spéciales (…).

La réalisation de ce type d’opérations a été avant tout un problème d’organisation. Toute décision visant à nettoyer un district de ces Juifs exigeait que chaque opération fût soigneusement préparée, que l’on tâtât le terrain dans le district concerné. Il a fallu rassembler les Juifs à un ou plusieurs endroits, puis, au vu du nombre, chercher un lieu adéquat pour creuser les fosses nécessaires. La distance à parcourir entre les lieux de rassemblement et les fosses était en moyenne de 4 à 5 km. Les Juifs ont été répartis en colonnes de 500 et acheminés vers les lieux d’exécution à intervalles d’au moins 2 km. Un exemple pris au hasard montrera à quel point ce travail a été difficile et éprouvant pour les nerfs :

A Rokiskis, il a fallu acheminer 3208 personnes sur une distance de 4,5 km avant de pouvoir procéder à la liquidation. Pour venir à bout de cette tâche en l’espace de 24 h, 60 des 80 compatriotes lituaniens disponibles ont dû participer ou aider au transport, en l’occurrence, à interdire l’accès au secteur (sic). Les hommes restant que l’on a été sans cesse obligé de relever ont abattu tout le travail avec mes hommes. Nous disposons rarement de véhicules pour ces transports. Mes hommes se sont employés à empêcher, au péril de leur vie, toutes les tentatives de fuite qui se sont produites ici ou là. Du côté de Mariampole, par exemple, trois hommes du commando ont abattu 38 fugitifs : des Juifs et des responsables communistes, dans un sentier forestier, sans qu’aucun d’eux n’en réchappe. Pour certaines opérations, les distances à parcourir aller et retour pouvaient parfois aller de 160 à 200 km. Ce n’est que grâce à des astuces et une bonne gestion du temps que nous sommes parvenus à effectuer jusqu’à 5 opérations par semaine, tout en accomplissant le travail de routine à Kauen pour que les tâches courantes ne prennent pas de retard.

A Kouen même, où nous disposions de suffisamment de patriotes assez bien entraînés, les opérations, comparées aux difficultés parfois énormes que nous avons eu à maîtriser au-dehors, peuvent être considérées comme de simples exercices.

A Kouen, tous les membres de mon commando, chefs et hommes, ont participé activement aux opérations d’envergure. Seul un fonctionnaire du service anthropométrique a été dispensé pour raison de maladie.

En ce qui concerne la mission du EK3, je considère que les opérations juives sont pratiquement terminées. On a un besoin urgent des quelques travailleurs juifs restants et je pense que nous en aurons encore besoin à la fin de l’hiver. Il faudrait, à mon avis, déjà commencer à stériliser les hommes afin d’empêcher toute procréation. Si une Juive est enceinte malgré cela, il faudrait la liquider (…).

Klee E., Dressen W., Riess W., « Pour eux, c’était le bon temps », in La vie ordinaire des bourreaux nazis, Plon, Paris, 1990, pp.40-46.

 


 


Témoignage d’un soldat de la Wehrmacht sur les massacres de masse à l’Est

 

« Mönnikes et moi-même allâmes directement vers les fosses. Personne ne nous en empêcha. J’entendis alors des coups de fusil qui se succédaient rapidement derrière l’une des levées de terre. Les gens descendus des camions, hommes, femmes et enfants de tous âges, devaient, sur l’ordre d’un SS tenant à la main une cravache de cavalier ou de maître-chien, se déshabiller en posant à des endroits distincts leurs vêtements, leurs sous-vêtements et leurs chaussures. Je vis un tas de chaussures d’approximativement 800 à 1000 paires, de grands tas de linge et d’habits. Ces gens se déshabillaient sans cris ni larmes, restaient groupés par familles, s’embrassaient et se faisaient leurs adieux, et attendaient le signe d’un autre SS, debout au bord de la fosse et tenant aussi un fouet à la main. (…) J’observai une famille de quelque 8 personnes, un homme et une femme, tous deux la cinquantaine, avec leurs enfants, d’environ un an, huit ans et dix ans, et deux filles adultes de vingt-vingt-quatre ans. Une femme âgée, aux cheveux tout blancs, tenait dans ses bras l’enfant d’un an et lui faisait des chatouilles. L’enfant couinait de plaisir. Le couple regardait, les larmes aux yeux. Le père tenait par la main un garçon de dix ans et lui parlait à voix basse. Le garçon s’efforçait de réprimer ses pleurs. Son père lui montrait du doigt le ciel, lui caressait la tête et semblait lui expliquer quelque chose.

Déjà le SS dans la fosse criait quelque chose à son camarade. Celui-ci sépara des autres une vingtaine de personnes et les fit aller de l’autre côté de la levée de terre. La famille dont j’ai parlé en était. Je me souviens très bien qu’une des filles, mince, les cheveux noirs, en passant tout près de moi, fit un geste pour se désigner elle-même en disant : « vingt-trois ans ! »

Je contournai la levée de terre et me trouvai devant la gigantesque tombe. Les gens étendus étaient si serrés les uns sur les autres qu’on ne voyait que leurs têtes. De presque toutes ces têtes, le sang coulait sur les épaules. Une partie des fusillés bougeaient encore. Quelques-uns levaient les bras et tournaient la tête pour montrer qu’ils vivaient encore. La fosse était déjà pleine aux trois quarts. J’estime qu’étaient couchées là environ 1000 personnes. Je cherchai des yeux le tireur. C’était un SS, qui était assis sur le bord du petit côté de la fosse, les jambes pendant dans la fosse, il avait un pistolet-mitrailleur posé sur ses genoux et fumait une cigarette. Les gens, complètement nus, descendaient par des marches taillées dans la paroi argileuse de la fosse et glissaient par-dessus les têtes des corps étendus jusqu’à l’endroit que leur indiquait le SS. Ils se couchaient devant les morts ou les blessés, quelques-uns faisaient une caresse à ceux qui vivaient encore, et leur parlaient doucement. Puis j’entendis une série de coups de feu. Je regardai dans la fosse et vis les corps tressauter, ou les têtes reposer déjà immobiles sur les corps couchés auparavant. Des nuques coulait du sang. »

Témoignage d’Hermann Gräbe, 10 novembre 1945, in Douglas K. Hueneke, In Deutschland unerwünsnscht. Hermann Gräbe. Biograpie eines Judenretters, Lüneburg, 2002, annexe 1.

 


 


Ensemble d’archives tentant de retranscrire, de l’origine de la rafle au témoignage d’un survivant, le parcours d’une famille juive, les Adoner

 

Doc. 1 – persécutions et rafle

« Mon père est arrivé en France en 1921, ma mère l’année suivante. Je suis le premier Adoner né en France. A la maison, les parents parlaient yiddish, nous répondions en français. (…) Durant l’occupation, il a fallu aller se faire recenser, mon père, comme bon citoyen français obéissant… Il a ramené la radio, puis on a eu l’étoile et le tampon sur la carte d’identité… Nous marchions avec l’étoile dans la rue, boulevard Saint-Michel. On la cachait aussi pour nous balader, prendre le métro. Le 16 juillet 1942, on a raflé nos voisins (…). C’était des flics français (…). Il y a eu 12 ou 15 familles sur 50 (de l’immeuble). Le 23 septembre 1942, le soir à 21 h (…), nous étions chez un copain de l’immeuble – après 20h on n’avait pas le droit de sortir – mon frère Henri est monté : « il y la Gestapo en bas ! » (…). Nous sommes partis avec des copains pour nous sauver par les toits mais mon ami Isaac est revenu : « je ne peux pas laisser ma mère toute seule avec mes frères et sœurs… » On est tous redescendus (…). Par petits groupes, nous avons tous été emportés au poste de police du 4ème (…). Le lendemain matin, l’autobus nous emmenait à Drancy (…). On est resté très peu, sur des paillasses dégueulasses. Nous avont été déportés le 28 septembre 1942, toute notre maison. »

Témoignage de Samuel Adoner, Survivors of the Holocaust, Spielberg, 1995.

 

Doc. 2 – Extrait de la liste du convoi n°38 du 28 septembre 1942, allant de Drancy à Auschwitz, transportant les Adoner

« Drancy, le 27 septembre 1942

Départ du 28 septembre 1942

 

Escalier 4

1e étage Drancy IV nationalité Adresse

 

1- ADONER Henry 12-01-29 Paris Française 10 rue des Deux Ponts

2- ADONER Lisette 10-11-31 Paris Française 10 rue des Deux Ponts

3- ADONER Marja 1893 Varsovie Française 10 rue des Deux Ponts

née Jacobovitch

4- ADONER Mordko 15-08-87 Varsovie Française 10 rue des Deux Ponts

Maroquinier

5- ADONER Rebecca 22-12-21 Varsovie Française 10 rue des Deux Ponts

Cartonnière

6- ADONER Salomon 4-05-20 Varsovie Française 10 rue des Deux Ponts

Garçon courses

7- ADONER Samuel 5-05-25 Paris Française 10 rue des Deux Ponts

8- ADONER Zivi 7-07-37 Paris Française 10 rue des Deux Ponts

 

Suivent sept autres noms de Juifs déportés dans le même convoi…

CDJC/Mémorial de la Shoah

 

Doc. 3 – Traduction du télex du convoi n°38

« Paris, le 28-9-1942 Urgent, à présenter immédiatement !

 

Au RSHA, Bureau IV B-4,

Au SS Eichmann.

A Berlin

 

A l’inspecteur du camp de concentration

A Orianenburg

 

Au camp de concentration

A Auschwitz

 

Le 28-9-1942 à 8 heures 55 le transport n°901/33 a quitté la gare de Le Bourget-Drancy en direction d’Auschwitz avec 900 Juifs.

L’ensemble des personnes correspond aux critères requis.

Le chef du convoi est le sergent Hahn à qui ont été remis deux exemplaires de la liste du convoi. (…)

Signé : Le général SS Röthke

CDJC/Mémorial de la Shoah

 

Doc. 4 – Précisions sur le convoi n°38

« Le convoi n°38 a quitté la gare Le Bourget/Drancy pour Auschwitz, le 28 septembre 1942 à 8h55, avec 904 Juifs, en direction d’Auschwitz. Tel est le contenu du télex rédigé par le SS Heinrichsohn et signé par son chef Röthke, adressé à Eichmann et au camp d’Auschwitz. Sur 904 noms de partants, on compte 468 hommes et 436 femmes. Parmi les 468 hommes, environ 200 étaient âgés de 17 à 45 ans. Le convoi comptait un peu moins de 100 enfants de moins de 17 ans. Les deux tiers des 904 déportés étaient d’origine étrangère.

Le convoi est arrivé à Auschwitz dans la nuit du 29 au 30 septembre. 123 hommes ont été sélectionnés pour le travail et ont reçu les matricules 66515 à 66637. 48 femmes reçurent les matricules 21373 à 21394. D’autres hommes, de 17 à 45 ans, valides parmi les 200 qui se trouvaient dans le convoi ont été immédiatement gazés. On comptait, en 1945, 20 survivants de ce convoi. »

Serge Klarsfeld, Le mémorial de la déportation des Juifs de France, FFDJF, Paris, 2002, 1978.

 

Doc. 5 – La mort à l’arrivée décrite par un survivant du Sonderkommando

« Avant chaque « gazage », (…) le crématoire était cerné d’un cordon de SS (…) avec des chiens et des mitrailleuses (…). Quand ils (les gens) débouchaient dans le vestiaire, (…) aux murs étaient fixées des patères et chacun portait un numéro. Au dessous, des bancs de bois, afin que les gens puissent se dévêtir (…). La mort par le gaz durait de dix à quinze minutes. (…) Le gaz, quand il commençait à agir, se propageait de bas en haut. Et dans l’effroyable combat qui s’engageait alors (…), la lumière était coupée dans les chambres à gaz, (…) une bataille se livrait. Et c’est pourquoi les enfants et les plus faibles, les vieux, se trouvaient en dessous. Et les plus forts au dessus (…). C’était un non-sens de dire la vérité à quiconque franchissant le seuil du crématoire. Là on ne pouvait sauver personne. Là, il était trop tard. »

Témoignage de Filip Müller, in Claude Lanzmann, Shoah, Folio, Paris, 2001, pp.177-182

 

Doc. 6 – Itinéraire d’un survivant

« Au bout de trois jours de voyage, atroces, dans les wagons (…), des cris, des pleurs, nous étions 70-80 ; on a ouvert, des cris, des chiens : « Los ! Los ! Raus ! ». On ne savait pas ce qu’il nous arrivait (…). L’endroit s’appelait Kosel1. Mon frère et moi avons sauté du wagon. Mon père est resté avec ma mère, mes frères et sœurs (…). Quand j’ai tourné la tête, mon père, je crois qu’il m’a béni… Nous sommes descendus à 160 pour un camp de travail. Nous travaillions pour faire l’autoroute Berlin-Moscou, des travaux durs : soit les rails, soit le béton, soit le ciment, soit le sable… De là, nous sommes partis à Blechammer (…). L’hiver 42-43 a été le plus dur, il faisait -25° à -30°, nous étions habillés en petite veste. Je travaillais au béton, je prenais des sacs de ciment et je mettais le papier sur le corps, on avait des sabots de bois (…). Le plus dur, le matin, c’était l’appel avant de sortir travailler. On restait deux heures debout (…). Des gens tombaient de froid, il fallait tenir. En rentrant du travail, le chef de bloc nous faisait courir (…) et nous tapait dessus. On a eu énormément de décès, par le froid, la faim, les coups… Début 44, j’ai eu le doigt coupé en poussant un wagonnet, j’ai glissé, et crevé un sac de ciment. Un Kapo allemand m’a mis un coup, je suis tombé KO… (…). Je suis resté à l’infirmerie du camp (…). On nous a mis dans un petit camp, c’était un camp de transit pour Birkenau. Un juif turc qui travaillait là m’a sorti de la baraque. Le lendemain matin, les 400 camarades ont été directement à la chambre à gaz (…). Dans un nouveau camp, je suis resté malade du typhus 8 à 9 semaines (…). Sur 1200, on est resté 100 à 120 survivants. Là, il n’y avait pas de crématoire ni de chambre à gaz : des trous, on jetait les morts et de la chaux par-dessus (…). Puis nous sommes arrivés à Birkenau (…) : cette odeur et ce bruit de vent constamment dans la tête, le crématoire brûlait, ça brûlait, ça brûlait (…). On m’a mis au Scheisskommando, c’était bien car on n’y faisait pas l’appel et on trouvait pleins de choses à échanger, « à organiser », dans les excréments… »

Témoignage de Samuel Adoner, Survivors of the Holocaust, Spielberg, 1995.

1 Kosel est un « Kommando » d’Auschwitz.

 


 

 

Treblinka


Description du centre de mise à mort par un survivant

« Treblinka a été conçu de manière professionnelle. Au premier coup d’œil l’on pourrait croire qu’il s’agit d’une gare ordinaire. Le quai est suffisamment long pour accueillir un train normal, pouvant compter jusqu’à quarante wagons. A quelques mètres du quai, deux baraques se font face. Dans celle de droite, on emmagasine la nourriture que les gens ont apportée dans leurs bagages. Dans celle de gauche, les femmes se déshabillent. (…) A droite du quai, le vaste espace réservé à l’empilement des vêtements : chaussures, habits, draps, couvertures, etc. Des détenus trient les vêtements et les stockent dans un lieu à part en attendant qu’ils soient expédiés en Allemagne.

L’accès aux chambres à gaz commence face au quai où se trouvent les dortoirs. On l’appelle le « Schlauch1 ». Planté d’arbustes, il ressemble à l’allée d’un jardin public. Les gens qui l’empruntent doivent courir, nus. Personne n’en revient. Ils sont violemment matraqués et piqués à coups de baïonnette, si bien qu’une fois qu’ils sont passés, cette allée de sable blanc est couverte de sang. (…) Au bout du Schlauch, on entre dans un bâtiment blanc marqué d’une grosse étoile de David. (…) La chambre à gaz mesure sept mètres sur sept. Au milieu de la pièce il y a des pommeaux de douche, par lesquels le gaz arrive. (…) Le bâtiment compte dix chambres à gaz comme celle-ci. (…) A la porte, des SS poussent les gens vers l’intérieur. (…) »

Chil Rajchman, Je suis le dernier Juif, Treblinka (1942-1943), Editions des Arènes, Paris, 2009.

1 Allée camouflée par la végétation et à angle droit, débouchant sur les chambres à gaz.


Travail d’un commando de coiffeurs avant un assassinat massif par gazage homicide

« Je regarde ces pauvres femmes et je n’en crois pas mes yeux. Chacune d’elles s’assied devant un coiffeur (…). Une vieille dame s’assied devant moi ; je coupe ses cheveux et elle me demande une dernière chose avant de mourir : couper lentement car après elle, devant mon camarade, se trouve sa fille et elle voudrait être avec elle pour aller à la mort. Je m’efforce de ralentir et je dis à mon voisin d’accélérer la coupe de la demoiselle, pour qu’elles puissent entrer ensemble dans la chambre à gaz. Je voudrais exaucer la dernière volonté de cette femme mais un assassin se met à hurler et le fouet cingle au-dessus de ma tête. Je dois me dépêcher et je ne peux la retenir plus longtemps. Elle part sans sa fille… C’est ainsi qu’ont défilé des centaines de femmes dans un vacarme de cris et de sanglots. (…) Tout à coup, le flot des victimes s’interrompt : les chambres à gaz sont pleines. L’assassin qui se tient à la porte des chambres à gaz annonce une pause d’une demi-heure et s’en va. (…) Une demi-heure passe ; un assassin vient annoncer que le travail reprend. Nous regagnons nos places afin d’accueillir de nouvelles victimes. Cris et pleurs se font à nouveau entendre et des femmes nues apparaissent ; le travail se poursuit. Au bout d’une heure, le convoi est expédié. Quelques milliers de personnes ont été gazées. »

Chil Rajchman, Je suis le dernier Juif, Treblinka (1942-1943), Editions des Arènes, Paris, 2009.

 

 


 


Chronologie du génocide et quelques chiffres

 

"A peine la Conférence de Wannsee [20 janvier 1942] terminée, le processus va aller très vite. La preuve, presque absurde, si l’on se souvient qu’en janvier 1942, plus de 80 % du total des victimes juives de la Shoah sont encore vivantes, alors qu’à l’automne de la même année, la moitié des victimes de la Shoah sont déjà annihilées, en décembre, la proportion initiale s’est pratiquement inversée. On soulignera donc l’extrême rapidité d’un massacre paroxystique, dès son déclenchement. Un exemple frappant, celui de Belzec. Ce centre de mise à mort fonctionne de mars à novembre 1942. Le recoupement des archives permet d’avancer le chiffre (estimation la plus basse) de 500'000 morts en neuf mois d’activité, et seulement deux (!) survivants connus après la guerre ! A Treblinka, que l’on confond souvent avec un camp de concentration, alors que sa nature est entièrement vouée à l’extermination, à la mise à mort de masse – un abattoir en somme – c’est au minimum 750'000 victimes de plus, entre juillet 42 et août 43, et très probablement 800'000. Chelmno, 6 rescapés, pour un fonctionnement étalé entre 42 et 43 [minimum 150'000 morts]. Sobibor, aucun survivant [200'000 morts].

Auschwitz est quant à lui, une structure double, voire triple. Un camp de concentration et un centre de mise à mort [total d'environ 1'100'000 morts]. En ce lieu, 80 % des victimes juives sont immédiatement gazées et ne connaissent pas du tout la réalité du camp. Dès 1943, Auschwitz devient le seul lieu de mise à mort en activité car les autres centres sont démantelés. L’épicentre de la Shoah tourne dès lors autour des massacres qui y sont perpétrés, notamment au sein de la population des juifs de Hongrie[1], déportée ou emmenée de force dans ce qu’on a ensuite nommé les « marches de la mort », entre fin 1944 et janvier 1945, soit environ 470'000 juifs. Seuls les internés du camp de concentration ont pu en réchapper, et ensuite témoigner, ce qui contribua à déformer la réalité de ce centre, car on se base beaucoup sur cette littérature pour comprendre le fonctionnement des centres de mise à mort, sur des témoignages de déportés qui justement n’ont pas connu cette réalité, et pour cause, il n’aurait pas pu en parler ! Mais ces sources ne représentent que 20 % des convois qui atteignent la rampe d’Auschwitz, les autres, tous les autres sont tués dans les heures qui suivent et ne rentrent jamais à l’intérieur des structures du camp. C’est donc là un prisme déformant dont il faut avoir conscience lorsqu’on aborde l’histoire d’Auschwitz, le plus connu des camps dans la conscience collective, mais le moins représentatifs des centres de la mort que nous avons passé en revue. En étant très objectif et ceci n’enlève rien à la brutalité et l’extrême violence dont ils ont fait l’expérience, Auschwitz est une exception en rapport à une norme, que Belzec ou Chelmo symbolisent pour le pire."


extraits tirés de Les étapes de la « solution finale »

Conférence donnée par Alban Perrin, coordinateur de la formation au Mémorial de la Shoah, chargé de cours à Sciences PO Bordeaux – 21 janvier 2013

prise de notes par Christophe Rime


[1] Cf. Imre Kertész, Etre sans destin, 10/18, Paris, 1998.

 

 


 

Arrivée à Auschwitz


"En décembre 1943 je fus transporté de Theresienstadt à Auschwitz. Nous étions environ 80 personnes, dans un wagon de marchandises. Après deux journées de voyage nous arrivâmes la nuit à Auschwitz. J'avais alors quatorze ans et j'allais avec mes parents et ma soeur à Auschwitz. C'est-à-dire nous ne savions pas où nous allions. Nous savions seulement que notre convoi allait à l'Est (...).

Deux jours après on nous fit prendre un bain. On nous rasa de près, mais on nous laissa les cheveux sur la tête. On nous distribua des chiffons. Nous, les enfants, trouvions cela très drôle, car nous n'arrivions plus à nous reconnaître les uns des autres. Nous nous disions que c'est Pourim [fête juive], un carnaval. Les nouveaux vêtements nous paraissaient très comiques. Nous aperçûmes aussi un curieux prisonnier russe. L'un de nous lui avait donné un morceau de saucisson. Il voulait l'avaler. Un SS se précipita sur lui, le battit et cria: "Donne le saucisson !" Malgré les coups, il garda le saucisson dans la bouche. Je ne comprenais pas pourquoi il ne le lâchait pas. Ce n'est que par la suite que je compris qu'on pouvait avoir tellement faim qu'on préfère supporter les coups, et garder la nourriture."

extrait de "Auschwitz", présenté par Léon Poliakov, Paris, Julliard, 1973, souvenirs d'un enfant. p. 172.Ce témoignage fut recueilli pour une émission radiophonique allemande après la guerre.



Le texte suivant a été écrit par une déportée nommée Ossip Tchorny (matricule 74233 à Auschwitz) ; le 12 janvier 1944 elle arrive à Auschwitz...

"(...) En nous approchant d'Auschwitz-Oswiecim, nous avons aperçu une multitude de gens qui travaillaient sur une route. (...) A la descente du train, j'ai jeté un dernier regard sur mon frère, emmené parmi les autres hommes. Au bout d'une heure de marche, nous avons passé le portail. Gigantesque, cloisonné en différentes parcelles par des clôtures, il ressemblait à une véritable cité. (...) Près du portail, une maison de bois tenait lieu de bureau. Nous avons été comptées et la porte s'est refermée derrière nous. Pour toujours. On nous a placées dans une baraque pour la nuit. Ni lits ni chaises, rien que de la terre nue pour s'asseoir. Dans la soirée sont venus Hössler (1), commandant du camp, et son bras droit Tauber. Ordre nous a été donné de nous aligner cinq par cinq. Les yeux rivés sur chacune de nous, ils nous demandaient notre profession. Certaines spécialités, dont la mienne, ont été consignées. Le lendemain, nouvelle visite de Tauber, grand bourreau du camp. Des filles, anciennes prisonnières, nous ont tatoué un numéro sur le bras gauche. Nous cessions d'être des humains et devenions des matricules. En fin de jour née nous avons été conduites aux bains - le "sauna" - et poussées nues sous la douche. Mais il avait d'abord fallu passer sous la tondeuse . Heureuses exceptions, celles dont Hössler avait consigné les professions la veille. (...) Les filles restées sans cheveux pleuraient. Alors une ouvrière, montrant une grande flamme qui s'élevait vers le ciel, a dit : "Et ça, vous savez ce que c'est ? Vous allez y aller aussi, et vous n'aurez plus besoin ni de vos cheveux ni des affaires qui vous ont été confisquées."

Après le bain, on nous a donné un vieux linge sale et des sabots. Une grande rayure rouge a été peinte sur toute la longueur de nos habits, où on a cousu nos matricules. Puis nous sommes passées dans une pièce dit Schreibstube [bureaux], qui se trouvait près des bains. Chacune de nous a été fichée sous le nom de Sarah ajouté à son vrai nom. Ne comprenant pas de quoi il en retournait, j'ai fait observer que ce n'était pas mon vrai nom, à quoi la secrétaire m'a répondu d'un air ironique que tel était le voeu d'Hitler. De nouveaux rangées par cinq, nous avons été conduites dans un block dit de quarantaine, divisé en plusieurs "Stube", avec une responsable nommée la "stubeuse" dans chaque division. Nous dormions à cinq ou six sur des planches dans une horrible promiscuité. Et quand nous avons demandé à être réparties sur les couchettes restées vides, ça a été une bordée d'injures et de coups. Levées à quatre heures du matin, nous filions prendre du thé [une espèce d'infusion] à la cuisine avant l'appel général qui avait lieu au block - deux fois par jour, le matin et le soir, au retour du travail. Ces appels duraient deux ou trois heures à chaque fois, malgré la pluie, la neige et le froid. Nous étions dans l'immobilité la plus totale, fourbues et morfondues. Celles qui en tombaient malade passaient à l'infirmerie et disparaissaient à jamais. (...)"


Ehrenbourg Ilya et Grossmann Vassili, "le Livre Noir", collection : Solin actes sud, 1995, page 959-961

(1) En 1943-1944, le Hauptsturmführer SS (capitaine) Franz Hössler fut Lagerführer (premier adjoint au commandant) du camp de femmes de Brzezinka (Birkenau) - Auschwitz 2. Par la suite, il fut muté au même poste à Auschwitz 1.

 


 

La sélection


"Peu à peu, les déportés avancent vers l'extrémité du quai. Deux SS sont au milieu de celui-ci : l'un est officier médecin. Les déportés défilent devant lui. Avec le pouce ou avec une badine, l'officier dirige les détenus, soit à droite, soit à gauche. Ainsi se constituent deux files qui vont s'amasser aux deux extrémités du quai. La file de gauche comporte des hommes de 20 à 45 ans, dont l'aspect extérieur est robuste. Les limites d'âge sont élastiques, parfois elles s'étendent de 16 ou 18 à 50 ans. L'aspect et l'allure du détenu, le fait qu'il soit plus ou moins bien rasé interviennent dans ce choix. Dans cette file sont envoyées également quelques jeunes femmes.

La file de droite comporte les hommes plus âgés : les vieillards, la plupart des femmes, les enfants et les malades. Les familles essayent de se regrouper. Parfois l'officier SS sort alors du groupe familial les éléments valides jeunes ; plus rarement ceux-ci sont laissés avec leur famille dans la colonne de droite. Dans la file de gauche, les femmes sont dirigées à pied vers le camp voisin, les hommes partent dans des camions et des remorques, entassés les uns sur les autres.

Les détenus de la file de droite sont chargés sur des camions.

Dans mon convoi, sur 1'200 déportés, une proportion très grande d'hommes est retenue (environ 330), ainsi que quelques femmes. Ce chiffre est exceptionnel. Il est rare que plus de 150 à 200 hommes soient retenus par convoi."


Témoignage du professeur Robert Waltz, 1947 in FRANK, Robert (s.d.), Histoire 1e: L, ES, S, Paris, Belin, 1994

 


 

Rudolf HOESS, le commandant d'Auschwitz, parle.

AVERTISSEMENT

Rudolf Hoess a été pendu à Auschwitz en exécution du jugement du 4 avril 1947. C'est au cours de sa détention à la prison de Cracovie, et dans l'attente du procès, que l'ancien commandant du camp d'Auschwitz a rédigé cette autobiographie sur le conseil de ses avocats et des personnalités polonaises chargés de l'enquête sur les crimes de guerre nazis en Pologne. On peut en voir l'original au crayon dans les archives du Musée d'Auschwitz. Conçu dans un but de justification personnelle, mais avec le souci d'atténuer la responsabilité de son auteur en colorant le mieux possible son comportement, celui de ses égaux et des grands chefs S.S., ce document projette une lumière accablante sur la genèse et l'évolution de la «Solution finale » et du système concentrationnaire. Ce « compte rendu sincère » représente l'un des actes d'accusation les plus écrasants qu'il nous ait été donné de connaître contre le régime dont se réclame l'accusé, et au nom duquel il a sacrifié, comme ses pairs et ses supérieurs, des millions d'êtres humains en abdiquant sa propre humanité.

LE COMITÉ INTERNATIONAL D'AUSCHWITZ.

 

"(...)

Aux yeux d'Himmler, l'Allemagne était le seul État qui avait le droit d'exercer sa domination sur l'Europe. Tous les autres peuples étaient relégués au deuxième plan. Les nations au sang nordique prédominant devaient jouir d'un traitement privilégié afin qu'on puisse les englober, par la suite dans le corps de l'Allemagne. Les peuples de sang oriental, par contre, devaient être morcelés et réduits à néant, à l'état d'ilotes.

En s'inspirant de ces idées, on avait organisé, dès avant la guerre, des camps de concentration destinés à l'internement des ennemis de l'État. Grâce au procédé de la sélection, ils devinrent, par là même, des lieux d'éducation pour les asociaux et rendirent dans ce domaine des services précieux à la nation tout entière. Ils devinrent aussi un instrument utile pour la « lutte préventive » (1) contre la criminalité.

Mais, à partir de la déclaration de guerre, ces camps se transformèrent en lieux d'extermination directe et indirecte où allait être anéantie cette partie de la population des territoires conquis qui se rebellait contre ses conquérants et ses oppresseurs.

J'ai déjà longuement expliqué mon attitude personnelle à l'égard de ces « ennemis de l'État ».

De toute façon, c'était une erreur de procéder à l'extermination de grandes parties des nations ennemies. On aurait pu réduire les mouvements de résistance par un traitement bienveillant et raisonnable de la population des territoires occupés en fin de compte, le nombre des adversaires vraiment sérieux serait devenu insignifiant.

Aujourd'hui, je reconnais aussi que l'extermination des Juifs constituait une erreur, une erreur totale. C'est cet anéantissement en masse qui a attiré sur l'Allemagne la haine du monde entier. Il n'a été d'aucune utilité pour la cause antisémite, bien au contraire, il a permis à la juiverie de se rapprocher de son but final.

Quant à la direction de la Sécurité du Reich, ce n'était que l'organe d'exécution, le bras policier prolongé d'Himmler. Cette direction et les camps de concentration eux-mêmes n'étaient destinés qu'à servir la volonté d'Himmler et les intentions d'Adolf Hitler.

J'ai déjà amplement expliqué dans les pages précédentes l'origine des horreurs qui se sont produites dans les camps de concentration. Pour ma part, je ne les ai jamais approuvées. Je n'ai jamais maltraité un détenu ; je n'en ai jamais tué un seul de mes propres mains. Je n'ai jamais toléré les abus de mes subordonnés.

(...)

On voit donc que même dans une petite prison le directeur ne saurait empêcher les abus de ses subordonnés. Dans un camp de la dimension d'Auschwitz, c'était chose absolument impossible.

Certes, j'étais dur et sévère, souvent même trop dur et trop sévère comme je m'en aperçois aujourd'hui.

Dépité par les désordres ou les négligences, je me suis permis parfois des paroles méchantes dont j'aurais mieux fait de m'abstenir.

Mais je n'ai jamais été cruel et je ne me suis jamais laissé entraîner à des sévices.

Bien des choses se sont produites à Auschwitz - soi-disant en mon nom et sur mes ordres - dont je n'ai jamais rien su : je ne les aurais ni tolérées ni approuvées.

Mais puisque c'était à Auschwitz j'en suis responsable. Le règlement du camp le dit expressément : « Le commandant est entièrement responsable pour toute l'étendue de son camp. »

Je me trouve maintenant à la fin de ma vie.

J'ai exposé dans ces pages tout ce qui m'est arrivé d'essentiel, tout ce qui m'a influencé et impressionné. Je me suis exprimé en conformité avec la vérité et la réalité ; j'ai raconté ce que j'ai vu de mes yeux. J'ai laissé de côté les détails qui me paraissent secondaires ; il y a aussi beaucoup de choses que j'ai oubliées ou dont je ne me souviens que fort mal.

Je ne suis pas un écrivain et je n'ai pas beaucoup manié la plume. J'ai dû me répéter très certainement ; il est également probable que je me suis souvent mal exprimé.

Le calme et la sérénité qui m'auraient permis de me concentrer pour ce travail m'ont également manqué.

J'ai écrit au fil de la plume mais je n'ai pas eu recours à des artifices. Je me suis dépeint tel que j'étais, tel que je suis.

Mon existence a été colorée et variée. Mon destin m'a conduit sur les hauteurs et au fond des abîmes. La vie m'a souvent durement secoué, mais, partout, j'ai tenu bon et je n'ai jamais perdu courage.

Deux étoiles m'ont servi de guides à partir du moment où je suis rentré, adulte, d'une guerre dans laquelle je m'étais engagé gamin : ma patrie et ma famille.

Mon amour passionné de la patrie et ma conscience nationale m'ont conduit vers le parti national-socialiste et vers les S.S.

Je considère la doctrine philosophique, la Weltanschauung du national-socialisme, comme la seule appropriée à la nature du peuple allemand. Les S.S. étaient, à mon avis, les défenseurs actifs de cette philosophie et cela les rendait capables de ramener graduellement le peuple allemand tout entier à une vie conforme à sa nature.

Ma famille était pour moi une chose tout aussi sacrée ; j'y suis attaché par des liens indissolubles.

Je me suis toujours préoccupé de son avenir : la ferme devait devenir notre vraie maison. Pour ma femme et pour moi, nos enfants représentaient le but de notre existence. Nous voulions leur donner une bonne éducation et leur léguer une patrie puissante.

Aujourd'hui encore, toutes mes pensées tendent vers ma famille. Que vont-ils devenir ? L'incertitude que je ressens à ce propos rend ma détention particulièrement pénible.

J'ai fait le sacrifice de ma personne une fois pour toutes. La question est réglée, je ne m'en occupe plus. Mais que feront ma femme et mes enfants ?

Mon destin a été bizarre. Ma vie a souvent tenu à un fil, pendant la première guerre, pendant les combats des corps francs, au cours d'accidents du travail. Ma voiture a été tamponnée par un camion et j'ai failli être tué. Montant à cheval, je suis tombé sur une pierre et j'ai manqué être écrasé par ma monture : je m'en suis tiré avec quelques côtes fracturées. Pendant les bombardements aériens, j'ai souvent cru mon dernier moment venu et il ne m'est rien arrivé. Peu de temps avant l'évacuation de Ravensbrück, j'ai été victime d'un accident d'auto et tout le monde me tenait déjà pour mort ; une fois encore, je m'en suis bien sorti.

Ma fiole de poison s'est brisée juste avant mon arrestation.

Chaque fois le destin m'a épargné la mort pour me faire subir maintenant une fin dégradante. Combien j'envie mes camarades tombés en soldats au champ d'honneur !

J'étais un rouage inconscient de l'immense machine d'extermination du Troisième Reich. La machine est brisée, le moteur a disparu et je dois en faire autant.

Le monde l'exige.

Je n'aurais jamais consenti à dévoiler mes pensées les plus intimes, les plus secrètes, à exhiber ainsi mon « moi » si on ne m'avait pas traité ici avec tant de compréhension, tant d'humanité.

C'est pour répondre à cette attitude que je me devais de contribuer, dans la mesure où cela m'était possible, à éclaircir des points obscurs.

Mais, lorsqu'on utilisera cet exposé, je voudrais qu'on ne livrât pas à la publicité tous les passages qui concernent ma femme, ma famille, mes mouvements d'attendrissement et mes doutes secrets (2).

Que le grand public continue donc à me considérer comme une bête féroce, un sadique cruel, comme l'assassin de millions d'êtres humains : les masses ne sauraient se faire une autre idée de l'ancien commandant d'Auschwitz. Elles ne comprendront jamais que, moi, aussi, j'avais un coeur...

Cracovie, février 1947.

Rudolf Hoess."

Rudolf HOESS, "Le commandant d'Auschwitz parle", PCM petite collection maspero, 1979 (Julliard, 1959), pp. 5, 250-251, 253-257

Notes :

1. Dénomination commode pour permettre au service de Sécurité de pratiquer les arrestations sans jugement et d'expédier arbitrairement au camp ou à la mort tout individu considéré comme gênant.

2. L'autobiographie de Hoess présente un intérêt historique, un intérêt « exemplaire » si considérable, que son édition en plusieurs langues s'imposait. Sa vie privée n'appartient au lecteur que dans la mesure où elle éclaire le comportement « historique » du personnage. Aussi les éditions Julliard comme l'éditeur anglais, polonais ou allemand n'ont pas jugé opportun de publier les lettres d'adieux d'Hoess à sa famille.

 


 

Encore Rudolf HOESS


Rudolf Höss (1900-1947) a occupé la fonction de commandant du camp de concentration puis d'extermination d'Auschwitz du 1er mai 1940 à la fin octobre 1943. Condamné à mort par un tribunal spécial polonais le 2 avril 1947, la sentence a été exécutée par pendaison au camp d'Auschwitz le 7 avril 1947. Durant sa détention, R. Höss rédige ses mémoires, un « compte rendu sincère » dans lequel l'auteur se livre à coeur ouvert.

Au vu de la "qualité" de l'auteur, le lecteur d'aujourd'hui fera oeuvre de grande prudence à la lecture de ces documents.

Les passages suivants sont extraits de R. Hoess, Le commandant d'Auschwitz parle, Paris, La Découverte, 2005.


Cracovie, novembre 1946

Une description assez précise de la mise en oeuvre de la « solution finale » :


« Dès les premières incinérations en plein air, on s'aperçut qu'à la longue la méthode ne serait pas utilisable. Lorsque le temps était mauvais ou le vent trop fort, l'odeur se répandait à des kilomètres et à la ronde et toute la population environnante commençait à parler de l'incinération des Juifs, en dépit de la propagande contraire du parti et des organes administratifs. Tous les SS qui participaient à l'action d'extermination avaient reçu l'ordre le plus sévère de se taire. Mais, par la suite, lors de certaines instructions judiciaires, entreprises par les autorités SS, on s'aperçut que les participants ne tenaient pas compte de cette consigne de silence. Même les peines les plus sévères ne pouvaient empêcher les bavardages. Par la suite, la défense antiaérienne émit une protestation contre les feux nocturnes visibles à longue distance des aviateurs. Mais nous nous trouvions dans l'obligation de poursuivre les incinérations pendant la nuit pour empêcher un embouteillage des convois. Il fallait à tout prix maintenir l'horaire des diverses "actions" établi de la façon la plus précise au cours d'une conférence décidée par le ministre des Communications : sinon on aurait pu craindre des embouteillages et des désordres sur les voies ferrées intéressées et, pour des motifs d'ordre militaire, il fallait l'éviter. C'est pour ces raisons qu'on procéda par tous les moyens à une planification accentuée et qu'on fit enfin construire les deux grands crématoires, au cours de 1943, deux nouvelles installations de moindre importance. Par la suite, on avait projeté une nouvelle installation qui dépassait de beaucoup celles qu'on construisait déjà ; mais, on renonça à ce projet lorsque Himmler donna, en automne 1944, l'ordre d'arrêter immédiatement l'extermination des Juifs.

Les deux grands crématoires I et B furent construits au cours de l'hiver 1942-1943 et mis en exploitation au printemps 1943. Ils disposaient chacun de cinq fours à trois foyers et pouvaient incinérer en vingt-quatre heures environ deux mille cadavres. Des considérations d'ordre technique - crainte d'incendie - rendaient impossible une augmentation de cette capacité. Des essais entrepris dans ce sens n'aboutirent qu'à de gros dommages et même, à plusieurs reprises, à l'arrêt total de l'exploitation. Les deux crématoires I et II disposaient, au sous-sol, de chambres pour se dévêtir et de chambres à gaz qu'on pouvait aérer. Les cadavres étaient transportés par un ascenseur vers le crématoire du rez-de-chaussée.

Dans chacune des chambres à gaz, il y avait de la place pour 3 000 hommes, mais ces chiffres ne furent jamais atteints, car les convois étaient inférieurs en nombre.

Les deux crématoires III et IV, de dimensions moins importantes, devaient être capables, d'après les calculs de la maison constructrice Topf d'Erfurt, d'incinérer chacune 1500 corps en vingt-quatre heures. À la suite du manque de matériaux occasionné par la guerre, l'administration s'était vue obligée d'économiser ces matériaux en construisant les crématoires III et IV.

C'est pourquoi les chambres de déshabillage et les chambres à gaz se trouvaient au-dessus du sol et les fours étaient construits d'une façon plus légère. Mais on s'aperçut bientôt que pour cette raison, les fours - il y en avait deux dans chacune des quatre pièces - ne correspondaient pas aux exigences. Au bout de très peu de temps, on renonça au crématoire III et l'on ne s'en servit plus par la suite. Quant au crématoire IV, il a fallu arrêter son utilisation à plusieurs reprises parce que au bout d'un bref laps de temps - quatre à six semaines d'incinération les fours ou les cheminées avaient brûlé. On incinérait généralement les gazés dans les fosses installées derrière le crématoire.

L'installation provisoire I fut détruite après le début de la construction du secteur III du camp Birkenau.

L'installation B - par la suite désignée comme installation en plein air ou comme Bunker V - a fonctionné jusqu'à la fin ; on s'en servait comme four de remplacement lorsque des pannes se produisaient dans les crématoires I à IV. La capacité d'incinération du Bunker V était pratiquement illimitée à l'époque où l'on pouvait encore brûler les cadavres de jour et de nuit. Mais à cause de l'activité de l'aviation ennemie, les incinérations nocturnes furent interdites à partir de 1944.

Le chiffre maximum de gazés et d'incinérés en vingt-quatre heures s'est élevé un peu au-delà de 9 000 dans toutes les installations, excepté le Bunker III, en été 1944. C'était le moment de "l'action" hongroise ; à la suite de retards dans les communications ferroviaires, il nous arrivait cinq trains au lieu des trois attendus en vingt-quatre heures et les convois étaient tous plus nombreux que d'habitude.

Les crématoires avaient été installés au bout des deux grands axes du camp Birkenau. On voulait de cette façon éviter un élargissement encore plus grand du camp, ce qui aurait compliqué les mesures de sécurité. D'autre part, on voulait que les crématoires ne soient pas trop éloignés du camp parce que, l'action d'extermination une fois achevée, on pouvait se servir des chambres de déshabillage et des chambres à gaz pour les douches.

Afin que les regards des passants ne puissent pas plonger sur les installations, on voulait entourer les édifices d'un mur ou de haies. Mais on n'en fit rien à cause du manque de matériaux.

Provisoirement, tous les lieux d'extermination étaient protégés uniquement par des palissades.

On avait également projeté de construire une gare sur les trois voies ferrées entre les secteurs I et II du camp Birkenau et de prolonger les lignes jusqu'aux crématoires III et IV pour protéger le déchargement des convois contre les regards des curieux. Mais ce projet fut également abandonné à cause du manque de matériaux.

Comme le Reichsführer cherchait de plus en plus à accroître le nombre des détenus dans l'industrie de l'armement, Pohl se vit obligé d'avoir recours même aux Juifs devenus incapables de travailler. Ordre fut donné de soigner et de bien nourrir tous les Juifs capables de travailler qui pourraient guérir en six semaines et être employés de nouveau. Jusqu'alors tous les Juifs devenus incapables de travailler étaient inclus, pour être gazés, au convoi le plus proche ; s'ils étaient malades à l'infirmerie, on les tuait par injections. L'ordre donné par Himmler produisait l'effet d'une galéjade si l'on tient compte des conditions qui régnaient alors à Auschwitz-Birkenau. Car nous manquions de tout; les médicaments faisaient totalement défaut ; les hommes atteints des plus graves maladies disposaient à peine d'un lit. La nourriture était complètement insuffisante et le ministère du Ravitaillement diminuait constamment les rations.

Cracovie, février 1947

Sur le rôle de la SS dans l'administration des camps de concentration durant la guerre :


« La guerre venait d'éclater, marquant une date fatidique dans l'évolution des camps de concentration. Nul ne pouvait prévoir alors à quelles sinistres besognes ces camps allaient servir, par la suite, au cours des hostilités.

Le jour de la déclaration de guerre, Eicke prononça un discours devant les chefs des troupes de réserve, appelées à remplacer dans les camps les unités de SS d'active. Il insista sur la nécessité d'appliquer les dures lois de la guerre. Chaque SS devait désormais oublier sa vie précédente et engager son existence entière. Il devait considérer chaque ordre comme sacré et l'exécuter sans hésitation, même si cela lui paraissait pénible. Le Reichsführer des SS, nous dit-il, exigeait de chacun des Führer qui lui étaient subordonnés le sacrifice total de sa personnalité dans l'accomplissement de son devoir à l'égard de la nation et de la patrie.

La tâche la plus importante qui incombait aux SS pendant cette guerre était de protéger l'État d'Adolf Hitler contre tout danger, surtout dans le domaine intérieur. Une révolution dans le genre de celle de 1918, une grève d'ouvriers des fabriques de munitions telle qu'elle avait eu lieu en 1917 étaient désormais impensables. Tout ennemi de l'État qui oserait redresser la tête, tout saboteur de la guerre, devait être anéanti. Telle était la volonté du Führer.

Pour sa part, Eicke exigeait de ses subordonnés, en s'inspirant de ce mot d'ordre, une éducation appropriée pour les formations de réserve appelées à servir dans les camps afin de leur inculquer une dureté implacable à l'égard des internés. Leur service serait pénible ; les ordres qu'ils auraient à exécuter n'auraient rien de plaisant. Mais les SS devaient montrer maintenant que leur éducation du temps de paix portait ses fruits. Eux seuls pouvaient prémunir l'État national-socialiste contre toute menace, car aucune des autres organisations ne possédait la fermeté nécessaire. »

Sur les causes de la mortalité à Auschwitz :


« La plupart d'entre eux ne se faisaient pas d'illusion : fatalistes, ils subissaient avec patience et sans réaction toutes les misères, les souffrances et les tortures que comportait la détention. Prévoyant leur fin inévitable, ils devenaient indifférents à tout et leur défection morale accélérait leur déchéance physique, N'éprouvant plus la volonté de vivre, ils succombaient au moindre choc. Ils étaient certains que la mort viendrait les frapper d'une façon ou d'une autre. En m'inspirant de mes observations, j'affirme catégoriquement que la mortalité élevée des Juifs ne s'explique pas seulement par le travail exténuant (la plupart d'entre eux n'y étaient pas habitués), par la nourriture insuffisante, par la surpopulation des baraques et par tous les autres inconvénients de la vie de camp. Je suis convaincu que leur état psychique représentait en l'occurrence le facteur déterminant.

La preuve en est que, dans d'autres cas et sur d'autres chantiers où les conditions générales de vie étaient infiniment supérieures, la mortalité des Juifs était presque aussi grande et relativement beaucoup plus élevée que la mortalité des autres détenus. Je m'en suis souvent aperçu au cours de mes tournées entreprises sur ordre de l'Inspection générale des camps.

Cet état de choses se manifestait avec plus de netteté encore chez les femmes. Elles dépérissaient beaucoup plus rapidement que les hommes quoique, d'une façon générale, leur sexe se montre plus résistant.

Il en allait tout autrement avec les Juifs intellectuels provenant surtout des pays occidentaux, qui disposaient d'une force morale et d'une volonté de vivre plus ferme.

Cependant, ils ne pouvaient, surtout lorsqu'ils étaient médecins, se faire la moindre illusion sur leur sort. Mais l'espoir ne les abandonnait pas ; ils comptaient sur un heureux hasard grâce auquel ils pourraient, un beau jour, sauver leur vie. Bien renseignés, eux aussi, par la propagande ennemie, ils escomptaient d'ailleurs la prochaine débâcle de l'Allemagne.

Il s'agissait pour eux avant tout de s'emparer d'un poste qui les soustrairait à la masse, aux accidents mortels, qui leur procurerait des avantages spéciaux et améliorerait les conditions matérielles de leur existence.

Ils engageaient toute leur science et toute leur volonté obstinée pour s'assurer d'une situation semblable, "vitale" au vrai sens du terme. Et cette lutte était d'autant plus violente que le poste était plus convoité. Il n'y avait pas de ménagements à prendre puisque c'était là une question de vie ou de mort. On ne reculait devant aucun moyen, même le plus répréhensible, pour rendre disponibles des places de ce genre ou pour s'y maintenir. C'était généralement à celui qui avait le moins de scrupules que revenait la victoire. »

Sur l'obéissance aveugle au Führer :


« Selon la volonté d'Himmler, Auschwitz était destiné à devenir le plus grand camp d'extermination de toute l'histoire de l'humanité.

Au cours de l'été 1941 [sic - décision prise pas avant l'automne 1941], lorsqu'il me donna personnellement l'ordre de préparer à Auschwitz une installation destinée à l'extermination en masse et me chargea moi-même de cette opération, je ne pouvais me faire la moindre idée de l'envergure de cette entreprise et de l'effet qu'elle produirait.

Il y avait certes, dans cet ordre quelque chose de monstrueux qui surpassait de loin les mesures précédentes. Mais les arguments qu'il me présenta me firent paraître ses instructions parfaitement justifiées. Je n'avais pas à réfléchir ; j'avais à exécuter la consigne. Mon horizon n'était pas suffisamment vaste pour me permettre de me former un jugement personnel sur la nécessité d'exterminer tous les Juifs.

Du moment que le Führer lui-même s'était décidé à une "solution finale du problème juif", un membre chevronné du parti national-socialiste n'avait pas de question à se poser, surtout lorsqu'il était un officier SS. "Führer, ordonne, nous te suivons" signifiait pour nous beaucoup plus qu'une simple formule, qu'un slogan. Pour nous, ces paroles avaient valeur d'engagement solennel.

Après mon arrestation, on m'a fait remarquer à maintes reprises que j'aurais pu me refuser à l'exécution de cet ordre ou même, le cas échéant, abattre Himmler. Je ne crois pas qu'une idée semblable ait pu effleurer l'esprit d'un seul parmi les milliers d'officiers SS. C'était une chose impossible, impensable. Il y a eu certes beaucoup de cas où des officiers SS ont critiqué tel ordre particulièrement sévère d'Himmler; ils ont protesté, grogné, mais il n'y a pas un seul cas où ils se soient refusés à obéir.

Parmi les officiers SS nombreux étaient ceux que la dureté implacable d'Himmler avait blessés, mais je suis fermement convaincu qu'aucun d'entre eux n'aurait osé lever la main sur lui ; même dans leurs pensées les plus intimes, ils auraient reculé devant un tel acte. En sa qualité de Reichsführer SS, Himmler était "intouchable". Les ordres qu'il donnait au nom Führer étaient sacrés. Nous n'avions pas à réfléchir ou à chercher des interprétations plus ou moins plausibles. Nous n'avions qu'à en tirer les dernières conséquences même en sacrifiant sciemment notre vie, comme beaucoup d'officiers SS l'ont fait pendant la guerre.

Ce n'est pas en vain que les cours d'entraînement pour SS nous offraient les Japonais comme un lumineux exemple du sacrifice total à l'État et à un empereur d'essence divine. Le souvenir ces cours d'instruction ne s'effaçait pas comme celui de conférences universitaires ; il restait profondément gravé dans nos esprits et Himmler savait très bien ce qu'il pouvait exiger de nous. Aujourd'hui, les gens de l'extérieur n'arrivent pas à comprendre qu'il ne se soit pas trouvé un seul officier SS pour refuser d'exécuter un ordre d'Himmler ou pour faire disparaître le Reichsführer à la suite d'une directive particulièrement cruelle. À nos yeux, le Führer avait toujours raison et de la même façon son suppléant direct, le Reichsführer. L'Angleterre, pays démocratique, ne reste-t-elle pas fidèle à un principe fondamental accepté par chaque citoyen conscient de ses devoirs : Right or wrong-my country. »

Sur les premières exterminations au gaz, plus « propres » que les exécutions massives à la mitrailleuse :


« C'est dans les cellules d'arrestation du bloc 11 qu'on procédait à la mise à mort des prisonniers au moyen des gaz. Protégé par un masque à gaz, j'y ai assisté moi-même. L'entassement dans les cellules était tel que la mort frappait la victime immédiatement après la pénétration des gaz. Un cri très bref presque étouffé, et tout était fini. J'étais peut-être trop impressionné par ce premier spectacle d'hommes gazés pour en prendre conscience d'une façon suffisamment nette. Je me souviens par contre avec beaucoup plus de précision de la façon dont furent gazés peu après neuf cents Russes. Comme l'utilisation du gaz exigeait des préparatifs trop compliqués, on les dirigea vers le vieux crématoire. Tandis qu'on déchargeait les camions, on perça rapidement plusieurs trous dans les parois de pierre et de béton de la morgue. Les Russes se déshabillèrent dans une antichambre et franchirent très tranquillement le seuil : on leur avait dit qu'ils allaient à l'épouillage. Lorsque tout le convoi se trouva rassemblé, on ferma les portes et on laissa pénétrer le gaz par les trous. Je ne sais combien de temps a pu durer cette exécution. Pendant un bon moment on entendait encore les voix des victimes. D'abord des voix isolées crièrent : "Les gaz ! " et puis, ce fut un hurlement général. Tous se précipitèrent vers les deux portes mais elles ne cédèrent pas sous la pression. On ouvrit la pièce au bout de quelques heures seulement et c'est alors que je vis pour la première fois les corps des gazés en tas.

Je fus saisi d'un sentiment de malaise et d'horreur. Pourtant, je m'étais toujours imaginé que l'usage des gaz entraînait des souffrances plus grandes que celles causées par l'asphyxie. Or, aucun des cadavres ne révélait la moindre crispation. Le médecin m'expliqua que le cyanure exerce une influence paralysante sur les poumons si rapide et si puissante qu'il ne provoque pas de phénomènes d'asphyxie semblables à ceux que produit le gaz d'éclairage ou la suppression totale de l'oxygène.

À cette époque, je ne m'étais pas livré à des réflexions particulières à propos de cette extermination de prisonniers de guerre russes : un ordre était donné et je n'avais qu'à l'exécuter. Mais je dois avouer en toute franchise que le spectacle auquel je venais d'assister avait produit sur moi une impression plutôt rassurante. Quand nous avions appris qu'on procéderait prochainement à l'extermination en masse des Juifs, ni moi ni Eichmann n'étions renseignés sur les méthodes à employer. Nous savions qu'on allait les gazer, mais comment et avec quels gaz ? Maintenant, nous possédions les gaz et nous en avions découvert le mode d'emploi. En pensant aux femmes et aux enfants, j'envisageais toujours avec horreur les fusillades qui allaient se produire. J'étais fatigué des exécutions d'otages et de la fusillade des divers groupes de détenus, selon les ordres d'Himmler ou de tel autre dirigeant de l'administration policière. Désormais, j'étais rassuré : nous n'assisterions plus à ces "bains de sang" et jusqu'au dernier moment l'angoisse serait épargnée aux victimes. Or, c'est cela qui m'inquiétait le plus lorsque je pensais aux descriptions que m'avait faites Eichmann du massacre des Juifs par les "commandos opérationnels" au moyen de mitrailleuses ou de carabines automatiques. Des scènes épouvantables s'étaient déroulées à ces occasions : des blessés s'enfuyaient ; on en achevait d'autres, surtout des femmes et des enfants ; des soldats du commando, incapables de supporter ces horreurs, se suicidaient, devenaient fous, tandis que la majorité avait recours à l'alcool pour effacer le souvenir de leur effroyable besogne. Je me suis laissé dire par Höfle que les hommes des détachements qui effectuaient des opérations d'extermination sous les ordres de Globonick, absorbaient, eux aussi, des quantités incroyables d'alcool. »

Et toujours la sacro-sainte obéissance aux ordres, doublée d'une grande compassion pour les souffrances endurées par le peuple allemand suite aux bombardements alliés :


« On m'a toujours accusé de ne pas avoir refusé d'exécuter les ordres d'extermination et d'avoir participé à cet horrible massacre de femmes et d'enfants. Ma réponse, je l'ai déjà donnée devant le tribunal de Nuremberg : que serait-il arrivé à un chef d'escadrille qui aurait refusé de diriger l'attaque sur une ville parce qu'il savait pertinemment qu'aucune entreprise d'armement, aucune installation militaire importante ne s'y trouvait et que ces bombes frapperaient avant tout des femmes et des enfants ? De toute évidence on l'aurait traduit devant un conseil de guerre. On n'a pas voulu admettre cette comparaison mais je maintiens que les deux situations sont identiques. J'étais un soldat, un officier, tout comme l'autre. Aujourd'hui, on prétend que les Waffen-SS n'étaient pas des militaires, qu'ils constituaient une espèce de milice du parti. En réalité, nous étions des soldats, exactement comme ceux des trois armes de la Wehrmacht.

Ces raids aériens incessants représentaient une lourde épreuve pour la population civile et en premier lieu pour les femmes, car les enfants avaient été envoyés au loin, dans des régions montagneuses soustraites à la menace des avions. L'épreuve n'était pas seulement d'ordre physique, mais aussi d'ordre moral, car toute la vie des grandes villes se trouvait bouleversée. Celui qui a pu observer l'attitude et la physionomie des gens réfugiés dans les abris, privés ou publics, se souviendra toujours de l'agitation, de l'angoisse mortelle s'emparaient d'eux aux approches du "tapis de bombe" quand l'édifice s'ébranlait et s'effondrait et que les femmes hurlaient en cherchant protection auprès des hommes.

Les Berlinois eux-mêmes, dotés d'une force de résistance peu commune, se sentaient épuisés à la longue par ces alertes, par ces courses dans les caves de jour et de nuit.

De toute façon, le peuple allemand n'aurait pas supporté longtemps l'épreuve morale de cette guerre des nerfs... »

Comment Rudolf Höss juge le Troisième Reich et son appartenance à ses rouages :


« Quel est le jugement que je porte aujourd'hui sur le Troisième Reich ? Sur Himmler avec ses SS, sur les camps de concentration et la police de Sécurité ? Comment est-ce que je considère les événements qui se sont produits sous mes yeux dans ce secteur ? Comme par le passé, je reste fidèle à la philosophie du parti national-socialiste. Lorsqu'on a adopté une idée vingt-cinq ans, lorsqu'on s'est attaché à elle corps et âme, on n'y renonce pas parce que ceux qui devaient la réaliser, les dirigeants de l'État national-socialiste, ont commis des erreurs et des actes criminels qui ont dressé contre eux le monde et plongé dans la misère, pour des dizaines d'années à venir le peuple allemand. Pour ma part, je ne suis pas capable d'un tel reniement.

En lisant les publications des documents retrouvés et les procès-verbaux de Nuremberg, je me suis aperçu que les dirigeants du Troisième Reich ont provoqué par leur politique de violence cette guerre terrible avec toutes ses conséquences.

J'ai compris que nos dirigeants, en se servant d'une propagande et d'une terreur inouïes, sont parvenus à soumettre à leur volonté notre peuple tout entier qui, à de rares exceptions près, les a suivis jusqu'au bout sans manifester le moindre esprit critique ou de résistance.

À mon avis, on aurait pu atteindre tout aussi bien par des moyens pacifiques l'élargissement nécessaire de notre espace vital. Ceci dit, je suis fermement convaincu que les guerres ne peuvent être évitées et qu'elles se produiront aussi dans l'avenir.

Mais pour jeter un voile sur la politique de force adoptée par nos dirigeants, il fallait rendre leurs mesures acceptables pour la nation en déformant la réalité par la propagande. Pour empêcher que se manifeste le doute ou l'opposition, il fallait également instaurer la terreur que nous avons connue.

Pour ma part, je crois qu'un ennemi sérieux peut être désarmé si on lui oppose des principes meilleurs que les siens.

Hitler était le représentant le plus typique d'une doctrine fondée sur la "mystique du chef". Chaque Allemand devait se soumettre sans condition et sans critique aux dirigeants de l'État, considérés comme seuls capables de comprendre et de satisfaire les vraies aspirations populaires.

Tout citoyen qui ne se soumettait pas à cette doctrine devait être éliminé de la vie publique. C'est dans ce sens et dans ce but qu'Himmler a créé et élevé ses SS, les camps de concentration et la direction de la Sécurité du Reich.

Aux yeux d'Himmler, l'Allemagne était le seul État qui avait le droit d'exercer sa domination sur l'Europe. Tous les autres peuples étaient relégués au deuxième plan. Les nations au sang nordique prédominant devaient jouir d'un traitement privilégié afin qu'on puisse les englober, par la suite dans le corps de l'Allemagne. Les peuples de sang oriental, par contre, devaient être morcelés et réduits à néant, à l'état d'ilotes.

En s'inspirant de ces idées, on avait organisé, dès avant la guerre, des camps de concentration destinés à l'internement des ennemis de l'État. Grâce au procédé de la sélection, ils devinrent, par là même, des lieux d'éducation pour les asociaux et rendirent dans ce domaine des services précieux à la nation tout entière. Ils devinrent aussi un instrument utile pour la "lutte préventive" contre la criminalité.

Mais, à partir de la déclaration de guerre, ces camps se transformèrent en lieux d'extermination directe et indirecte où allait être anéantie cette partie de la population des territoires conquis qui se rebellait contre ses conquérants et ses oppresseurs.

J'ai déjà longuement expliqué mon attitude personnelle à l'égard de ces "ennemis de l'État".

De toute façon, c'était une erreur de procéder à l'extermination de grandes parties des nations ennemies. On aurait pu réduire les mouvements de résistance par un traitement bienveillant et raisonnable de la population des territoires occupés

En fin de compte, le nombre des adversaires vraiment sérieux serait devenu insignifiant.

Aujourd'hui, je reconnais aussi que l'extermination des Juifs constituait une erreur, une erreur totale. C'est cet anéantissement en masse qui a attiré sur l'Allemagne la haine du monde entier. Il n'a été d'aucune utilité pour la cause antisémite, bien au contraire, il a permis à la juiverie de se rapprocher de son but final.

Quant à la direction de la Sécurité du Reich, ce n'était que l'organe d'exécution, le bras policier prolongé d'Himmler. Cette direction et les camps de concentration eux-mêmes n'étaient destinés qu'à servir la volonté d'Himmler et les intentions d'Adolf Hitler.

J'ai déjà amplement expliqué dans les pages précédentes l'origine des horreurs qui se sont produites dans les camps de concentration. Pour ma part, je ne les ai jamais approuvées. Je n'ai jamais maltraité un détenu ; je n'en ai jamais tué un seul de mes propres mains. Je n'ai jamais toléré les abus de mes subordonnés.

Et lorsque j'entends maintenant parler, au cours de l'interrogatoire, des tortures épouvantables qu'on a imposées aux détenus d'Auschwitz et d'autres camps, cela me donne le frisson. Je savais certes qu'à Auschwitz les détenus étaient maltraités par les SS, par les employés civils et, pour le moins autant, par leurs propres compagnons d'infortune. Je m'y suis opposé par tous les moyens à ma disposition. Mes efforts ont été inutiles. Un résultat tout aussi peu satisfaisant a été obtenu par d'autres commandants qui partageaient mes idées et qui avaient à diriger des camps beaucoup moins importants et plus faciles à surveiller.

Il n'y a rien à faire contre la méchanceté, la perfidie et la cruauté de certains d'entre les individus chargés de garder les prisonniers, à moins de surveiller ces hommes à chaque instant. Les abus deviennent de plus en plus flagrants à mesure que se détériore le personnel de garde et de surveillance tout entier. Les conditions de mon emprisonnement actuel m'en fournissent une nouvelle confirmation.(...)

On voit donc que même dans une petite prison le directeur ne saurait empêcher les abus de ses subordonnés. Dans un camp de la dimension d'Auschwitz, c'était chose absolument impossible.

Certes, j'étais dur et sévère, souvent même trop dur et trop sévère comme je m'en aperçois aujourd'hui.

Dépité par les désordres ou les négligences, je me suis permis parfois des paroles méchantes dont j'aurais mieux fait de m'abstenir.

Mais je n'ai jamais été cruel et je ne me suis jamais laissé entraîner à des sévices. Bien des choses se sont produites à Auschwitz - soi-disant en mon nom et sur mes ordres - dont je n'ai jamais rien su : je ne les aurais ni tolérées ni approuvées.

Mais puisque c'était à Auschwitz j'en suis responsable. Le règlement du camp le dit expressément : "Le commandant est entièrement responsable pour toute l'étendue de son camp. "

Je me trouve maintenant à la fin de ma vie.

J'ai exposé dans ces pages tout ce qui m'est arrivé d'essentiel, tout ce qui m'a influencé et impressionné. Je me suis exprimé en conformité avec la vérité et la réalité ; j'ai raconté ce que j'ai vu de mes yeux. J'ai laissé de côté les détails qui me paraissent secondaires ; il y a aussi beaucoup de choses que j'ai oubliées ou dont je ne me souviens que fort mal.

Je ne suis pas un écrivain et je n'ai pas beaucoup manié la plume. J'ai dû me répéter très certainement ; il est également probable que je me suis souvent mal exprimé.

Le calme et la sérénité qui m'auraient permis de me concentrer pour ce travail m'ont également manqué.

J'ai écrit au fil de la plume mais je n'ai pas eu recours à des artifices. Je me suis dépeint tel que j'étais, tel que je suis.

Mon existence a été colorée et variée. Mon destin m'a conduit sur les hauteurs et au fond des abîmes. La vie m'a souvent durement secoué, mais, partout, j'ai tenu bon et je n'ai jamais perdu courage.

Deux étoiles m'ont servi de guides à partir du moment où je suis rentré, adulte, d'une guerre dans laquelle je m'étais engagé gamin : ma patrie et ma famille.

Mon amour passionné de la patrie et ma conscience nationale m'ont conduit vers le parti national-socialiste et vers les SS.

Je considère la doctrine philosophique, la Weltanschauung du national-socialisme, comme la seule appropriée à la nature du peuple allemand. Les SS étaient, à mon avis, les défenseurs actifs de cette philosophie et cela les rendait capables de ramener graduellement le peuple allemand tout entier à une vie conforme à sa nature.

Ma famille était pour moi une chose tout aussi sacrée ; j'y suis attaché par des liens indissolubles.

Je me suis toujours préoccupé de son avenir : la ferme devait devenir notre vraie maison. Pour ma femme et pour moi, nos enfants représentaient le but de notre existence. Nous voulions leur donner une bonne éducation et leur léguer une patrie puissante.

Aujourd'hui encore, toutes mes pensées tendent vers ma famille. Que vont-ils devenir ? L'incertitude que je ressens à ce propos rend ma détention particulièrement pénible.

J'ai fait le sacrifice de ma personne une fois pour toutes. La question est réglée, je ne m'en occupe plus. Mais que feront ma femme et mes enfants ?

Mon destin a été bizarre. Ma vie a souvent tenu à un fil, pendant la première guerre, pendant les combats des corps francs, au cours d'accidents du travail. Ma voiture a été tamponnée par un camion et j'ai failli être tué. Montant à cheval, je suis tombé sur une pierre et j'ai manqué être écrasé par ma monture : je m'en suis tiré avec quelques côtes fracturées. Pendant les bombardements aériens, j'ai souvent cru mon dernier moment venu et il ne m'est rien arrivé. Peu de temps avant l'évacuation de Ravensbrück, j'ai été victime d'un accident d'auto et tout le monde me tenait déjà pour mort ; une fois encore, je m'en suis bien sorti.

Ma fiole de poison s'est brisée juste avant mon arrestation.

Chaque fois le destin m'a épargné la mort pour me faire subir maintenant une fin dégradante. Combien j'envie mes camarades tombés en soldats au champ d'honneur !

J'étais un rouage inconscient de l'immense machine d'extermination du Troisième Reich. La machine est brisée, le moteur a disparu et je dois en faire autant.

Le monde l'exige.

Je n'aurais jamais consenti à dévoiler mes pensées les plus intimes, les plus secrètes, à exhiber ainsi mon "moi" si on ne m'avait pas traité ici avec tant de compréhension, tant d'humanité.

C'est pour répondre à cette attitude que je me devais de contribuer, dans la mesure où cela m'était possible, à éclaircir des points obscurs.

Mais, lorsqu'on utilisera cet exposé, je voudrais qu'on ne livrât pas à la publicité tous les passages qui concernent ma femme, ma famille, mes mouvements d'attendrissement et mes doutes secrets.

Que le grand public continue donc à me considérer comme une bête féroce, un sadique cruel, comme l'assassin de millions d'êtres humains : les masses ne sauraient se faire une autre idée de l'ancien commandant d'Auschwitz. Elles ne comprendront jamais que, moi, aussi, j'avais un coeur... »

Sur la technique du gazage et celle de l'incinération :


« Les Juifs destinés à l'extermination, hommes et femmes, étaient conduits séparément vers les crématoires dans un calme aussi complet que possible. Dans la pièce destinée au déshabillage, les détenus du commando spécial qui y étaient employés leur expliquaient, dans leur propre langue, qu'on les avait amenés ici pour les doucher et les épouiller ; ils les invitaient à bien ranger leurs vêtements et surtout à bien marquer leur place afin de pouvoir rapidement reprendre leurs effets à la sortie. Les détenus du commando avaient eux-mêmes le plus grand intérêt à ce que l'opération se poursuivît rapidement, calmement et sans heurt. Après s'être déshabillés, les Juifs entraient dans la chambre à gaz ; celle-ci était munie de douches et de conduites d'eau, ce qui donnait effectivement l'impression d'une salle de bains. Les femmes entraient les premières avec leurs enfants ; elles étaient suivies par les hommes qui se trouvaient toujours en minorité. Presque toujours tout se passait dans le calme, parce que les détenus du commando spécial faisaient tout pour dissiper les angoisses de ceux qui avaient peur ou qui se doutaient de quelque chose. D'ailleurs, ces détenus et un SS restaient toujours jusqu'au dernier moment dans la chambre à gaz.

Là-dessus, on verrouillait rapidement la porte et les "infirmiers désinfecteurs", déjà alertés, laissaient immédiatement pénétrer les gaz par les lucarnes à travers le plafond. Les boîtes contenant les gaz étaient jetées par terre et les gaz se répandaient immédiatement. À travers le trou de la serrure de la porte on pouvait voir que ceux qui se trouvaient le plus près de la boîte tombaient raides morts. On peut affirmer que pour un tiers des enfermés la mort était immédiate. Les autres vacillaient, se mettaient à crier, manquant d'air. Mais leurs cris se transformaient rapidement en un râle et en quelques minutes ils étaient tous étendus. Au bout de vingt minutes au maximum, aucun ne bougeait plus. L'influence du gaz s'exerçait pendant cinq à dix minutes : la durée exacte dépendait du temps, humide ou sec, chaud ou froid, de la composition du gaz - qui n'était pas toujours identique - et de celle du convoi qui comprenait plus ou moins de malades ou de bien portants, de jeunes ou de vieux. Les gens perdaient connaissance au bout de quelques minutes, selon la distance qui les séparait de la boîte. Ceux qui criaient, les vieux, les malades, les faibles et les enfants tombaient plus vite que les gens bien portants et jeunes.

Une demi-heure après l'envoi du gaz, on ouvrait la porte et on mettait en marche l'appareil d'aération. On se préoccupait immédiatement de l'évacuation des cadavres. Les corps ne portaient aucune marque spéciale ; il n'y avait ni contorsion, ni changement de couleur; c'est seulement au bout de quelques heures qu'on apercevait aux endroits où ils étaient couchés, les traces habituelles des cadavres. Les cas où l'on constatait des excréments étaient aussi très rares. Il n'y avait aucune trace de lésion sur les corps et les visages n'étaient pas crispés. Le commando spécial s'occupait aussitôt d'extraire les dents d'or et de couper les cheveux des femmes. Ensuite on transportait les corps par l'ascenseur au rez-de-chaussée où l'on avait déjà allumé les fours. Selon la dimension des cadavres on pouvait en introduire jusqu'à trois dans un four. La durée de l'incinération dépendait également de la dimension du corps. Comme je l'ai déjà dit, les crématoires I et II pouvaient incinérer en vingt-quatre heures environ 2 000 corps ; il n'était pas possible de faire mieux si on voulait éviter des dégâts. Les installations III et IV devaient incinérer 1500 cadavres en vingt-quatre heures, mais pour autant que je sache, ces chiffres n'ont jamais été atteints.

Pendant l'incinération qui se produisait sans interruption, les cendres retombaient à travers les tuyaux ; on les écartait régulièrement après les avoir réduites en poussière. La poudre des cendres était chargée sur des camions qu'on dirigeait vers la Vistule ; on la jetait avec des pelles dans le fleuve où elle était immédiatement dissoute et entraînée par le courant. La même méthode était appliquée aux cendres en provenance des fosses d'incinérations du Bunker II et du crématoire IV L'extermination dans les Bunkers I et II se produisait exactement de la même façon que dans le crématoire. Mais l'influence du bon et du mauvais temps s'y faisait sentir avec un peu plus de force.

Tous les travaux nécessités par le processus d'extermination étaient effectués par les commandos spéciaux composés de Juifs.

Ils accomplissaient leur tâche horrible avec une indifférence hébétée. Ils cherchaient uniquement à achever leur travail aussi vite que possible pour pouvoir se reposer plus longtemps et pour chercher du tabac et des victuailles dans les vêtements des gazés. Quoiqu'il fussent bien nourris et dotés d'importants suppléments, on les voyait souvent traîner d'une main un cadavre, tout en tenant dans l'autre quelque chose de mangeable. Même pendant le travail le plus horrible - l'extraction des cadavres enterrés dans les fosses communes - et pendant l'incinération, ils continuaient à manger tranquillement.

Ils ne se laissaient pas ébranler même lorsqu'ils trouvaient les êtres les plus proches parmi les gazés. »

 


 

Une réflexion de l'écrivain Robert Merle sur Rudolf Hoess


Extrait de la préface de « La mort est mon métier », un roman historique de Robert Merle sur la vie de Rudolf Hoess, commandant du camp d’Auschwitz, Folio/Gallimard, 1952.

« Il y a eu sous le nazisme des centaines, des milliers de Rudolf Hang [Hoess], moraux à l’intérieur de l’immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs « mérites » portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’Etat. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux. »


 

Un tract américain d’avril 1944


Parmi les tracts lâchés sur l’Allemagne par l’aviation alliée, figure une déclaration du président Roosevelt au « peuple allemand ». Il y dénonce les crimes nazis, et distingue le « massacre systématique des Juifs » des autres massacres de population. Le texte est d’avril 1944.


« Partout où les nazis ou les Japonais ont imposé leur domination par la terreur, ils ont laissé mourir de faim et de froid d’innocents Polonais, Tchèques, Norvégiens, Hollandais, Danois, Français, Grecs, Russes et Chinois, ou les ont exterminés en masse. (…) Un des pires crimes qu’ait jamais connu l’Histoire est le massacre systématique des Juifs d’Europe. Dès avant la guerre, les nazis avaient commencé, mais pendant la guerre, ils ont commis ce crime au centuple. D’après les événements de ces derniers jours, ce sont maintenant des centaines de milliers de Juifs, qui avaient fui les persécutions d’Hitler en Hongrie et dans les Balkans, qui sont menacés d’éradication. (…) Tous ceux qui contribuent à envoyer des Juifs à la mort en Pologne ou des Norvégiens et des Français en Allemagne sont autant coupables que les bourreaux des déportés. »


Cité par Peter Longerich. « Nous ne savions pas. » Les Allemands et la Solution finale. 1933 – 1945. Paris, Editions Héloïse d’Ormesson, 2008, pp. 388-389.

 


 

Un déporté témoigne (Jorge Semprun)


Les kommandos dépendant de Buchenwald sont libérés « par hasard » le 11 avril 1945, par la 4e division blindée en route vers l'Est . Jorge Semprun témoigne sur sa libération et sa première rencontre avec les soldats américains :

« Ils sont en face de moi, l'œil rond, et je me vois soudain dans ce regard d'effroi : leur épouvante. Depuis deux ans, je vivais sans visage. Je voyais mon corps, sa maigreur croissante, une fois par semaine, aux douches. Pas de visage sur ce corps dérisoire. De la main, parfois, je frôlais une arcade sourcilière, des pommettes saillantes, le creux d'une joue. (…) Je voyais mon corps, de plus en plus fou, sous la douche hebdomadaire. Amaigri, mais vivant : le sang circulait encore, rien à craindre. Ca suffirait, ce corps amenuisé mais disponible, apte à une survie rêvée, bien que peu probable. La preuve, d'ailleurs : je suis là. Ils me regardent, l'œil affolé, rempli d'horreur. (…) Ca peut surprendre, intriguer, ces détails : mes cheveux ras, mes hardes disparates. Mais ils ne sont pas surpris, ni intrigués. C'est de l'épouvante que je le lis dans leurs yeux. »

Jorgue Semprum, L'écriture ou la vie, Gallimard/Folio, 1994, p. 13-14
Jorge Semprun s'explique : http://www.gallimard.fr/catalog/entretiens/01029405.htm

 


 

Le retour d'un déporté (Robert Antelme)


« Le docteur est arrivé. Il s'est arrêté net, la main sur la poignée, très pâle. Il nous a regardés puis il a regardé la forme sur le divan. Il ne comprenait pas. Et puis il a compris : cette forme n'était pas encore morte, elle flottait entre la vie et la mort et on l'avait appelé, lui, le docteur, pour qu'il essaye de la faire vivre encore. Le docteur est entré. Il est allé jusqu'à la forme et la forme lui a souri. Ce docteur viendra plusieurs fois par jour pendant trois semaines, à toute heure du jour et de la nuit.  Dès que la peur était trop grande, on l'appelait, il venait. Il a sauvé Robert L. Il a été lui aussi emporté par la passion de sauver Robert L. de la mort. Il a réussi.
Nous avons sorti le clafoutis de la maison pendant qu'il dormait. Le lendemain la fièvre était là, il n'a plus parlé d'aucune nourriture.
S'il avait mangé dès le retour du camp, son estomac se serait déchiré sous le poids de la nourriture, ou bien le poids de celle-ci aurait appuyé sur le cœur qui lui, au contraire, dans la caverne de sa maigreur était devenu énorme : il battait si vite qu'on n'aurait pas pu compter ses pulsations, qu'on n'aurait pas pu dire qu'il battait à proprement parler mais qu'il tremblait comme sous l'effet de l'épouvante. Non, il ne pouvait pas manger sans mourir. Or il ne pouvait plus rester encore sans manger sans en mourir. C'était là la difficulté.
La lutte a commencé très vite avec la mort. Il fallait y aller doux avec elle, avec délicatesse, tact, doigté. Elle le cernait de tous les côtés. Mais tout de même il y avait encore un moyen de l'atteindre lui, ce n'était pas grand, cette ouverture par où communiquer avec lui mais la vie était quand même en lui, à peine une écharde, mais une écharde quand même. La mort montait à l'assaut. 39,5 le premier jour. Puis 40. Puis 41. La mort s'essoufflait. 41 : le cœur vibrait comme une corde de violon. 41, toujours, mais il vibre. Le cœur, pensions-nous, le cœur va s'arrêter. Toujours 41. La mort, à coups de boutoir, frappe, mais le cœur est sourd. Ce n'est pas possible, le cœur va s'arrêter. Non.
De la bouillie, avait dit le docteur, par cuillers à café. Six ou sept fois par jour on lui donnait de la bouillie. Une cuiller à café de bouillie l'étouffait, il s'accrochait à nos mains, il cherchait l'air et retombait sur son lit. Mais il avalait. De même six à sept fois par jour il demandait à faire. On le soulevait en le prenant par-dessous les genoux et sous les bras. Il devait peser entre trente-sept et trente-huit kilos : l'os, la peau, le foie, les intestins, la cervelle, le poumon, tout compris : trente-huit kilos répartis sur un corps d'un mètre soixante-dix-huit. On le posait sur le seau hygiénique sur le bord duquel on disposait un petit coussin : là où les articulations jouaient à nu sous la peau, la peau était à vif. (...) Une fois assis sur son seau, il faisait d'un seul coup, dans un glou-glou énorme, inattendu, démesuré. Ce que se retenait de faire le cœur, l'anus ne pouvait pas le retenir, il lâchait son contenu. Tout, ou presque, lâchait son contenu, même les doigts qui ne retenaient plus les ongles, qui les lâchaient à leur tour. Le cœur, lui, continuait à retenir son contenu. Le cœur. Et la tête. Hagarde, mais sublime, seule, elle sortait de ce charnier, elle émergeait, se souvenait, racontait, reconnaissait, réclamait. Parlait. Parlait. La tête tenait au corps par le cou comme d'habitude les têtes tiennent, mais ce cou était tellement réduit — on en faisait le tour d'une seule main — tellement desséché qu'on se demandait comment la vie y passait, une cuiller à café de bouillie y passait à grand-peine et le bouchait. Au commencement le cou faisait un angle droit avec l'épaule. En haut, le cou pénétrait à l'intérieur du squelette, il collait en haut des mâchoires, s'enroulait autour des ligaments comme un lierre. Au travers on voyait se dessiner les vertèbres, les carotides, les nerfs, le pharynx et passer le sang : la peau était devenue du papier à cigarettes. Il faisait donc cette chose gluante vert sombre qui bouillonnait, merde que personne n'avait encore vue. Lorsqu'il l'avait faite on le recouchait, il était anéanti, les yeux mi-clos, longtemps. »


Marguerite Duras, La Douleur, Folio Gallimard, POL Editeur, 1985
Marguerite Duras, dans ce livre, évoque le retour du camp de Dachau de son mari, Robert Antelme (qu'elle nomme ici Robert L.).

 



"Voici le dernier télégramme adressé par Hitler à son « seul ami » depuis le bunker berlinois où le chancelier vivait ses derniers jours. Mussolini tente alors de fuir par le Nord de l’Italie, le 25 avril 1945 :
"

« La lutte pour l’existence ou la non-existence, écrivait le Führer, a atteint son paroxysme. Utilisant des forces et des matériels immenses, bolchévisme et judaïsme se sont engagés jusqu’à la garde pour réunir leurs forces destructrices sur le sol de l’Allemagne, pour précipiter notre continent dans le chaos. Néanmoins, avec leur mépris obstiné de la mort, le peuple allemand et tous ceux qui sont animés par les mêmes sentiments se rueront à la rescousse, quelle que soit l’âpreté du combat, et par leur héroïsme sans pareil ils changeront la tournure de la guerre en ce moment historique qui décidera du sort de l’Europe pour les siècles à venir. »

Extraits tirés de Pierre Milza, Les derniers jours de Mussolini, Fayard, Paris, 2010, p. 63.


Un éditorial de Jean Guéhenno daté du 8 mai 1945


« Cela n'en finissait pas de finir, et nous étions las. La prise de Berlin, celle de Hambourg, l'agonie des tyrans, la capitulation des armées ennemies, les unes après les autres, tous les grands événements ne nous saisissaient pas comme ils auraient dû le faire. Il est vrai les mêmes nouvelles qui nous annonçaient les progrès de la délivrance nous révélaient d'inimaginables horreurs. Chaque pas des Alliés en Allemagne découvrait un nouveau charnier, et il semblait que nous fussions nous-mêmes souillés par toutes ces horreurs. Si près de la victoire, nous n'avions jamais peut-être été si près du désespoir, car ces crimes, par leur monstruosité, mettaient en cause notre foi même en l'humanité. Plus d'un d'entre nous, ces derniers jours, aura éprouvé une sorte de peur sacrée devant l'homme, devant ce qu'il lui fallait bien voir que l'homme peut être encore, en dépit de ses vantardises de civilisé. Je craignais pour moi, quand sonneront les cloches, de ne pas parvenir à être assez joyeux...

... Il va falloir, camarade (3), nous comporter sérieusement avec nos rêves et notre foi, vouloir sérieusement la justice et la vérité. Le 11 novembre 1918 nous étions, semble-t-il, plus simplement et plus naïvement joyeux. Nous ne doutions pas que la dernière des guerres vînt de finir, et que nous entrions dans la paix perpétuelle. Si notre joie est plus grave aujourd'hui tant mieux ! Nous ne la laisserons pas se perdre en chansons stupides : « c'est nous qu'on a gagné la guerre ». Trente années d'épreuves nous ont appris que la paix est plus difficile encore à gagner que la guerre, et qu'elle exige un plus grand effort. Nous savons désormais que la guerre et la paix ne sont pas comme la nuit et le jour, deux mondes tels qu'on sortirait de l'un pour entrer dans l'autre, mais que l'une et l'autre sont là toujours, à chaque instant, comme le bien et le mal, dans la société et dans l'individu. Un peu moins de raison dans les peuples, un peu moins de volonté, un peu moins de présence d'esprit un peu moins de loyauté, et l'une se change dans l'autre, insensiblement.. Le pays de Goethe devient, sans que presque personne y prenne garde, le pays des bourreaux de Buchenwald, et l'humanité ne retrouve la voie qu'après des années de misère, exsangue, pantelantes convaincue par l'amas des victimes. Il va falloir, camarade, organiser enfin sérieusement la loyauté entre les peuples. »


Extrait d'un éditorial de Jean Guehenno (1) dans « Le Populaire » (2), 8 mai 1945.

NOTES :

(1) Essayiste (1890-1978), élu en 1962 à l'Académie Française.

(2) Quotidien du Parti socialiste SFIO. Sabordé le 10 juin 1940, il reparut clandestinement sous la direction de Daniel Mayer en mai 1942.

(3) C'est principalement à ses camarades socialistes et résistants que J. Guehenno s'adresse.

 


 

Interpréter la Seconde Guerre mondiale


« Rarement la source d'une catastrophe a été identifiée avec autant de clarté : le premier et le seul responsable de la Seconde Guerre mondiale est Adolf Hitler. Il en est la cause unique. Il est le mal absolu. Son nom s'inscrit dans la lignée des grands assassins de l'histoire : les Attila, les Gengis Khan, les conquérants du Nouveau Monde, les trafiquants d'esclaves, les Mao Tse-toung, les Pol Pot. Mais, des goulags soviétiques aux exactions de l'Armée rouge en Europe orientale, en Allemagne, à Berlin, sur lesquelles peu de lumière a encore été faite, et aussi, du côté occidental, du bombardement de Dresde à la bombe atomique lancée sur Hiroshima et Nagasaki, il arrive aux moyens déployés contre lui par ses ennemis de relever du terrorisme dénoncé, à juste titre, chez lui par les démocraties. Pour abattre un système qui méritait et exigeait d'être abattu, les adversaires du système n'ont pas eu d'autre choix que d'employer les armes mêmes du système qu'ils combattaient. Comment échapper à la logique en forme d'engrenage de la guerre totale ? Personne n'a le droit de douter que, si Hitler avait disposé des ressources scientifiques nécessaires et de la puissance nucléaire, il n'aurait pas hésité un instant à s'en servir. Ce sont ses adversaires qui ont déchaîné le feu nucléaire. Il avait dégainé le premier. Il a été vaincu par ses propres armes, perfectionnées par ses ennemis. Beaucoup de maux d'aujourd'hui sortent de cette tragédie dont l'origine est Adolf Hitler.

J'ai souvent répété que les ombres de Staline et de Hitler ont dominé notre temps, notre existence à tous, et jusqu'à ma propre vie, si obscure et si protégée. L'histoire a pesé sur nous avec plus de force que jamais. Allemands ou russes, américains, japonais ou chinois, les chars ont dévalé dans nos journaux, sur nos scènes, sur nos écrans de cinéma ou de télévision, dans notre imagination avant même de déferler sur toutes les plaines du globe. Et puis la bombe a été lancée sur le Japon. La planète, tout à coup, s'est révélée fragile, menacée par des ennemis qui, comme dans un rêve de terreur, se confondaient avec nous. Longtemps, l'avenir a appartenu à Dieu ; maintenant, il appartenait aux hommes – et les hommes étaient dangereux. Nous sommes liés plus que jamais à un monde dont la disparition, pour la première fois dans son histoire mille et mille fois millénaire, appartient désormais au domaine du possible. »

Jean d'Ormesson, Une fête en larmes, Paris, Pocket, 2006, pp. 62 – 63.

 



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le procès de Nuremberg, le témoignage de Shlomo Venezia, l'idéologie nazie et pour la France : collaboration et résistance, antisémitisme

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