Vous êtes ici : Accueil / La Seconde Guerre mondiale / France : la vie quotidienne sous l'occupation - Chansons 39-45

France : la vie quotidienne sous l'occupation - Chansons 39-45

Entre [...] = indications hors texte.


Se ravitailler sous l'Occupation

Consommation par habitant et par an

 

Viande (kg) Pommes de terre (kg) Lait (litres)
1938 40,9 415 241
1940 24,9 253 188
1942 18,6 180 160
1944 16 196 139

 

Quelques salaires mensuels :

Salaire urbain minimum : 1'100 F

Ouvriers sur un chantier allemand : 3'000 F

Mineur de fond : 1'600 F

 

Le marché noir d'avril à juin 1944

 

Prix officiel (F) Prix au marché noir (F)

Boeuf à rôtir (1 kg)

72 150 à 250

Lait entier (1 litre)

4,60 12 à 30

Oeufs (une douzaine)

36 100 à 120

Beurre (1 kg)

77 à 79 450 à 600

Pommes de terre (1 kg)

3 à 5,70 22 à 30

Huile de colza (1 litre)

50 1000


in LAMBIN, J-M (s.d.), Histoire Géographie, initiation économique, Paris, Hachette, 1995, p. 99


 

Femmes de prisonniers

Le témoignage de Clémentine Lucie Allosio

"En cette dure époque, j'ai été dans l'obligation de chercher un emploi, car j'avais une petite fille à élever, et avec beaucoup de chance, j'ai trouvé dans une biscuiterie, ce qui me permettait de manger "en cachette" quelques biscuits trempés dans de l'eau, pour calmer mes crampes d'estomac. Pendant cette période, j'ai beaucoup travaillé, étais toujours volontaire pour effectuer des heures supplémentaires ; le sursalaire me permettant d'acheter par exemple, un supplément de lait pour ma petite fille qui était de santé très fragile.

Triste souvenir ces longues heures d'attente devant les magasins d'alimentation, bien souvent quand mon tour arrivait, il n'y avait presque plus rien ! Quelque fois on trouvait à acheter des rutabagas ; tout était bon!

Comme nous étions tous soumis au rationnement, le fait que je n'avais pas 21 ans (j'étais J.3), me donnait droit à 3 tablettes de chocolat par mois : une était pour ma petite fille, la seconde pour mon mari et la troisième (bien que j'adorais le chocolat), je la troquais contre d'autres marchandises...

Le pain était rationné selon l'âge, il était lourd, noir et collant. Quelle joie et à quel prix quand rarement l'occasion se présentait d'avoir du pain blanc; nous le mangions comme un gâteau.

Il fallait, durant cette période de guerre, faire preuve de beaucoup d'ingéniosité et de persévérance pour dénicher quelque ravitaillement supplémentaire. C'est ainsi qu'il m'est arrivé de nombreuses fois de faire un aller retour jusqu'en Savoie avec un vieux vélo dont les pneus usés étaient consolidés avec de la ficelle très serrée. Inutile de dire comme cela fatiguait, mais je pouvais ainsi envoyer des colis à mon mari. (...)

Mon mari après plusieurs tentatives d'évasion dont la dernière date de 1942, fut repris. Après plusieurs jours de marche....... Un long silence et j'ai été informée qu'il partirait avec le premier convoi pour Rawwa-Ruska.......

Je suis restée plusieurs mois sans nouvelles, impossible d'écrire, ce qui fut mon angoisse et mon chagrin au quotidien, car ses lettres étaient ma seule joie, mais il fallait tenir le coup...

Je ne me suis jamais isolée, au contraire, j'allais rendre visite à d'autres femmes de prisonniers, nous échangions nos idées sur les enfants, le mal que nous avions pour vivre. Nous parlions beaucoup de "nos chers captifs", de nouvelles que chacune avait reçues, nous lisions nos lettres entre les lignes, nous arrivions à comprendre ce qu'ils voulaient nous dire.

Nous avions l'association des femmes de prisonniers qui était le lieu de rencontres ; nous nous soutenions mutuellement. Nous allions voir nos amies souffrantes, nous mettions ensemble quelques tickets de pain (malgré le peu que nous avions ) pour pouvoir acheter quelques biscuits que nous portions lors de nos visites soit à leur domicile, soit à l'hôpital quand malheureusement c'était le cas...

C'était là, l'amitié et la vraie camaraderie ; nous échangions d'ingénieuses recettes "inventées" comme faire une salade au savon sans huile, comment récupérer de vieux pneus pour ressemeler nos chaussures...... Nous avions une seule idée en tête: tenir le coup! Cela va finir, tenir le coup: bientôt sera le retour tant rêvé! "


extrait de S. Fishman, "Femmes de prisonniers de guerre 1940-45", Paris, L'Harmattan, 1996, p. 205


 

Un avortement clandestin dans une ville de province en France au début de l'année 1942


N.B. Les noms sont bien sûr fictifs

Attendu que la jeune [Lucie Pérond], née le 19 Mars 1924, fréquentait depuis deux ans un nommé Xavier, se trouva dans le courant du mois d'Octobre 1941 enceinte ; qu'elle prétend que, craignant la colère de ses parents si elle leur avouait la vérité, elle leur aurait écrit pour les mettre au courant de son état, en leur faisant croire qu'elle avait été violentée par un agent de la gestapo [sic] qui l'aurait menacé de faire fusiller son père si elle ne consentait pas à se donner à lui ; que les époux Pérond qui affirment avoir ajouté foi à ces allégations de leur fille, reconnaissent que d'accord avec cette dernière ils estimèrent moralement impossible pour eux d'élever l'enfant que celle-ci avait prétendument conçu des oeuvres d'un allemand [sic] et décidèrent de la faire avorter.

Attendu que quelle que soit la valeur de cette version et le crédit qu'elle mérite, il est certain que Pérond se mit à la recherche d'une personne susceptible de procurer l'avortement de sa fille.

Attendu que dans le courant du mois de novembre 1941 il rencontra la femme Emerlain qu'il avait connue alors qu'elle venait faire des passes à l'Hôtel [de la Gare] où lui-même était veilleur de nuit ; qu'il fit part à cette femme qu'une personne violée par un allemand [sic] et se trouvant enceinte désirait se débarrasser de l'enfant qu'elle portait ajoutant que l'intéressée ne regarderait pas au prix.

Attendu que la femme Emerlain ayant refusé de se charger elle même de l'opération déclara à Pérond qu'elle chercherait quelqu'un ; que Pérond fit une nouvelle démarche auprès de la femme Emerlain qui promit alors d'aller prévenir la femme Tremblay, qu'elle connaissait comme susceptible de pratiquer l'avortement ; que la femme Tremblay pressentie accepta d'abord puis ayant appris que la grossesse remontait à trois mois refusa finalement, en raison des risques de l'opération, de prêter son concours.

Attendu que la femme Emerlain ayant mis au courant de sa démarche Pérond, celui-ci insista de nouveau auprès d'elle et lui fit connaître qu'il s'agissait de sa fille et qu'il ne regarderait pas à payer la somme de 6 000 francs ; qu'au début de Janvier Pérond accompagné de sa femme, renouvelait cette démarche auprès de la femme Emerlain qui dit alors connaître un individu susceptible de se charger de l'opération.

Attendu qu'il s'agissait du nommé Somaurtin, qui avait, au su de la femme Emerlain, fait avorter deux ans auparavant une femme Khajar.

Attendu que Somaurtin pressenti par la femme Emerlain commença à refuser, mais finit, étant démuni d'argent et poussé par l'appât du gain, par accepter lorsqu'il apprit qu'une somme de 6 000 francs était offerte par les parents, à qui ferait avorter leur fille ; que toutefois Somaurtin, n'ayant pas les instruments nécessaires, chargea la femme Emerlain de demander ceux de la femme Tremblay.

Attendu que cette dernière prêta sans difficulté à la femme Emerlain un spéculum et une poire à injections ; que ces instruments furent remis par la femme Tremblay en parfaite connaissance de l'usage auquel ils étaient destinés (...).

Attendu que la femme Emerlain, munie de ces appareils, se rendit avec Somaurtin qui avait fait l'achat des sondes, chez les époux Pérond où ils trouvèrent la mère et sa fille ; que la femme Emerlain prépara de l'eau savonneuse ; qu'alors Somaurtin fit étendre la fille Pérond sur la table de la cuisine, plaça le spéculum et prépara une poire à laquelle il avait adapté une longue canule ; que Somaurtin n'étant pas parvenu à l'introduire l'extrémité de la sonde dans le col de l'utérus, la femme Emerlain l'y aida, après quoi il donna l'injection à la patiente.

Attendu que le lendemain vers 14 heures, [Lucie Pérond] avait quelques pertes puis expulsait un foetus de sexe masculin que son père brûlait dans le fourneau.

Attendu que dans la soirée Somaurtin et la femme Emerlain, venus s'enquérir du résultat obtenu furent invités à dîner par les époux Pérond qui remirent 6 000 francs à Somaurtin et 500 francs à la femme Emerlain, avec laquelle Somaurtin partagea les 6 000 francs qu'il avait reçus.

Attendu que ces faits constituent bien à la charge des prévenus les délits d'avortement et de complicité d'avortement relevés à leur charge par la prévention. (...)

PAR CES MOTIFS :

LA COUR, après avoir délibéré conformément à la Loi. (...)

Condamne Somaurtin à Quatre années d'emprisonnement ; [Lucie Pérond] à Six mois d'emprisonnement ; Pérond à Six mois d'emprisonnement ; la femme Pérond à Quatre mois d'emprisonnement, la femme Tremblay à Six mois d'emprisonnement ; (...) la femme Emerlain à Dix Huit mois d'emprisonnement, la femme Khajar à Dix mois d'emprisonnement. (...)

Ainsi jugé et prononcé publiquement à l'audience (...) du Vingt Huit Juillet mil neuf cent quarante deux (...).


Arrêts correctionnels de la Cour d'appel. Archives départementales. (référence volontairement lacunaire)


 

Une lycéenne à Paris


Micheline Bood a quatorze ans en 1940. Son adolescence, elle la passe dans un Paris envahi par les "Bochs" [sic] qu'elle regarde avec les yeux d'une gaulliste précoce, son demi-frère étant pilote dans la R.A.F. La vie, pourtant, continue : la nourriture, les examens... Dans ce journal d'une jeune fille affleurent drames et insouciance.


"Mercredi 26 juin 1940

Que d'événements, aujourd'hui !

D'abord, l'armistice a été signé la nuit d'hier. Les conditions sont très dures, entre autres la démobilisation de l'armée ; mais on ne nous dit pas tout - presque rien, en fait. Le maréchal Pétain a fait hier soir un discours à la radio qui était idiot. Nous pensons généralement qu'il est devenu gâteux. Mais les troupes françaises (terre, mer et air) passent en masse en Angleterre pour continuer la lutte, et la R.A.F bombarde sans arrêt, et on se bat dans les colonies...

J'ai eu une conversation, toujours hier, avec deux soldats allemands. Ils parlaient épatamment le français et l'anglais aussi, qu'ils avaient appris dans une université quelconque, je ne sais où. (J'étais dans un arbre et eux en bas.) Aujourd'hui, en allant à Saint-Gilles, à l'église, je rencontre l'un des deux qui me dit bonjour. J'étais indécise, ne sachant si j'allais lui répondre devant les gens. Il était avec un groupe d'autres soldats, je lui fais un léger signe de tête et je passe. Tout à coup, à côté de moi, j'entends un déclic. Un déclic caractéristique, je tourne la tête de ce côté, et pan!... un autre déclic. C'était un vrai guet-apens! Ils ont été deux à me photographier et, au deuxième, je regardais justement - je suis furieuse. En rentrant, un autre m'a dit, en français, naturellement :

- Vous êtes très jolie, mademoiselle.

- Grr... Grr.. des Bochs... Ils n'ont pas le droit de me dire ça!

J'étais assise sur la fenêtre de la cuisine et nous riions beaucoup avec Marie-France, la bonne (Hedwige) et Nicole, parce que j'avais voulu chanter quelque chose et c'était complètement faux. Tout à coup (re-tout à coup), sans que j'aie rien entendu, quelqu'un arrive et me prend par la taille. Sincèrement, j'allais l'embrasser, j'étais tellement persuadée que c'était papa! Je vois Marie-France, Nicole et Hedwige qui riaient comme des folles. Je me retourne et je vois que c'était un Boch! Je me suis sauvée en quatrième vitesse, pendant que ces trois idiotes gloussaient de joie.

Une fois un peu rassurée, je l'ai regardé. Il était resté sur la fenêtre, à nous contempler. J'ai pensé alors que ma réaction avait été celle d'une petite fille. Il n'avait rien d'abominable. Franchement, je regrette qu'il ne soit pas anglais. Parce qu'il est vraiment très beau garçon. Et puis, il est brun et, à l'âge de neuf ans, j'ai fait voeu de ne jamais épouser un homme blond à cause d'un chagrin d'amour (Bill était châtain). A propos de Bill, j'ai écrit son nom sur tous les murs à Marigny. Et pourtant je ne l'aime plus...

[Le 11 novembre 1940, à Paris comme dans d'autres grandes villes de zone occupée, lycéens et étudiants célèbrent la victoire de 1918 en manifestant dans les rues.]

Lundi 11 novembre 1940

Matin, sept heures : Encore une alerte! Je me lève parce que c'est l'heure, mais, cette fois, nous ne descendons pas : On se barbe trop en bas! Tout le monde pense que ces alertes sont faites pour embêter les gens et leur faire détester les Anglais. Vive les Anglais quand même! Je vais prendre mon petit déjeuner en attendant la fin. Huit heures quinze : Fin de l'alerte.

Une heure : On nous a dit que les Anglais allaient bombarder aujourd'hui, parce que Hitler devait se rendre à l'Arc de triomphe. Je suis inquiète, énervée, j'ai un peu peur, mais j'irai quand même. S'il y a un bombardement, c'est une raison de plus pour que j'y aille.

Sept heures : J'y ai été. J'ai vu. Je n'ai pas vaincu, mais j'ai manifesté.

Quand nous sommes arrivées, Yvette, Monique et moi (maman ayant défendu à Nicole d'y aller), il n'y avait que deux ou trois Bochs avenue des Champs-Elysées. A l'Etoile, nous retrouvons les élèves du lycée. Puis nous passons sous l'Arc : foule immense, silencieuse et recueillie. Les gens enlèvent leurs chapeaux et font le signe de la croix. La flamme, la flamme immortelle, était entourée de fleurs. Au milieu, une immense couronne avec un ruban français - et un ruban anglais! Naturellement, pas un Boch sous l'Arc. Ça faisait penser à un reposoir. Presque tous les étudiants avaient le drapeau français et le drapeau anglais à leur chapeau. A un moment donné, les agents nous disent de circuler. Nous leur répondons: "La barbe!" et d'autres personnes viennent se joindre à nous.

Nous rencontrons S. Delhaye et sa mère, qui nous disent : "En bas, les étudiants ont manifesté et nous avons vu les Bochs foncer dedans à toute vitesse en auto. Heureusement, aucun d'eux n'a été blessé." Nous descendons. Il y a un rassemblement devant la brasserie Le Tyrol. Nous quittons les élèves du lycée, Yvette, Monique et moi ; nous allons voir ce qui se passe. Nous n'avons pas très bien compris. Il y avait une centaine d'étudiants parqués dans le hall du Tyrol. Il paraît que c'est parce qu'ils avaient manifesté. Une affiche boch, qui était à la porte quand nous sommes montées et que nous n'avions pas pensé à lire, avait été arrachée. Puis, de l'autre côté, nous voyons un homme bien, assez âgé, emmené par des civils qui le rudoient férocement. Nous entendons les gens siffler; nous traversons et suivons.

Avenue des Champs-Elysées, de place en place se trouvaient des camions allemands fermés le long des trottoirs. Les officiers qui attendaient à côté, une trentaine, sont tous tombés sur le pauvre type qui, paraît-il, avait manifesté. Ils lui ont donné des coups de pied dans le ventre et, finalement, l'ont hissé à moitié mort dans la voiture. Tous les gens qui passaient se sont mis à hurler, et nous avec. Il y avait d'autres types dans le camion. Et ces c... de Bochs riaient! Nous les avons traités de cochons, vaches, salauds et toutes les bêtes de l'Arche de Noé. Finalement, un des civils nous a crié :

- Est-ce que vous voulez y aller aussi?

Nous avons crié de plus belle, craché sur les Bochs, etc.

Et puis il a commencé à pleuvoir et nous sommes parties.

Arrivées aux Champs-Elysées, nouveau rassemblement. Des Bochs ont été blessés dans la bagarre et on a appelé des ambulances. Les Français exultent, les Bochs sont moroses. Et puis nous tombons juste en face d'un cercle de gens qui sont en train de jouer au ballon avec un officier boch, comme avec un mannequin pour la boxe. Il passait de poing en poing et chacun lui disait une injure. Il avait l'air d'être prêt à pleurer. Monique était rentrée chez elle (elle habite rue Marbeuf), mais Yvette et moi avions une joie vraiment féroce. J'aurais été plus contente si c'avait été un des trente du camion, parce que celui-là avait 1'air mieux, mais tant pis pour lui, c'était un Boch. Enfin nous sommes rentrées (j'oubliais de dire que les autres Bochs regardaient sans rien dire leur camarade battu) parce qu'il pleuvait trop, mais avec regret. J'avais des bas de soie splendides et j'étais enchantée parce que toutes les femmes bochs regardaient mes jambes avec envie.

Dans le Quartier latin, les étudiants se sont promenés en tenant une petite gaule et en criant: "Vive! Vive! Vive!" Tous les gens, même les Bochs, se tordaient de rire.

En ce moment, il est sept heures. On se bat avenue de l'Alma, à la grenade et au fusil.

Ah mes enfants! Qu'est-ce qu'on va avoir comme représailles! Mais je peux dire: "J'Y ETAIS."

(...)

Mardi 24 décembre 1940

Nous avons reçu une lettre de Nounou. Elle nous dit qu'à Brest il n'y a ni beurre, ni pommes de terre, ni café, ni laine, presque rien enfin. Par-dessus le marché. elle a très peur des bombardements ; des gens qui habitent près d'elle ont été tués. Il paraît qu'à Brest, les Anglais, en bombardant, tuent des quantités de civils. C'est probablement parce que la Royal Air Force a actuellement des pilotes trop jeunes, inexpérimentés, au lieu des durs à cuire d'avant.

Je trouve que j'ai été très injuste, hier, parce que, en aucun cas, un Noël de guerre ne doit être heureux. Quand on pense que tant de gens n'auront cette année qu'un bombardement toute la nuit du 25 décembre... Seulement, quand je me plaignais à toi, l'autre jour, mon journal, j'écrivais sous l'effet du découragement et aussi de la haine et du dégoût que m'avait inspirés pendant notre promenade la vue de Bochs se pavanant dans des autos chauffées, achetant des bonbons, des choses délicieuses et de toutes ces femmes en splendides manteaux de fourrure et le superbe arbre de Noël du garage d'Astorg, alors que nous, nous n'en aurons pas. Maintenant que j'ai réfléchi, J'offre de grand coeur les cadeaux de Noël pour Nounou et tous les pauvres réfugiés.

(...)

Mercredi 15 janvier 1941

J'essaie de jour en jour de me persuader davantage que le rutabaga et la margarine sont des choses délicieuses.

(...)

Et une devinette: Quelle est la plus petite prairie du monde? Uniforme des Bochs parce qu'il y a toujours une vache dedans.

Vendredi 17 janvier 1941

Je suis furieuse parce que maman m'a forcée à mettre les chaussettes de laine de Nounou à cause de cette affreuse chose que j'ai à la jambe et qui, dit-elle, provient du froid. Puisque c'est comme ça, je ne mettrai plus mes gros godillots. C'est trop laid avec des chaussettes ! et j'userai mes chaussures. Tant pis, elle m'embête.

J'ai été pesée mardi et j'ai maigri de 2,500 kilos depuis le mois d'octobre. Restrictions ! J'ai chipé un pot de confitures. Je l'ai mis derrière les livres dans ma bibliothèque. J'ai honte de faire des choses comme ça parce que je suis obligée de te les confier après, mon journal. Je ne l'aurais jamais fait avant parce que je n'aimais pas les confitures, mais maintenant, nous mangeons si mal que j'ai toujours faim. Par exemple, aujourd'hui, j'ai eu quatre rognons de mouton à cinq francs pièce. C'est sans ticket, mais il y avait beaucoup de graisse avec, et ils étaient gros comme le pouce.

Et par-dessus le marché, le gaz ne voulait pas chauffer (depuis que les Bochs sont là il ne vaut plus rien). A une heure moins vingt-cinq, nous n'avions pas encore déjeuné et nous devions partir à moins vingt. Alors, j'ai commencé par le dessert, puis des pommes de terre avec du rutabaga (qui n'était pas cuit et que j'ai laissé) et je suis partie en mangeant mon minuscule rognon.

(...)

Mercredi 22 janvier 1941

(...)

Un camarade d'Yvette a été fait prisonnier. Il a seize ans. C'était pour avoir lacéré une affiche. On l'a mis en cellule pour trois mois et quand son père est venu le chercher, il a été obligé de l'emmener en ambulance parce qu'il ne pouvait plus se lever. Maintenant il est très malade. On ne lui avait donné absolument que du rutabaga.

Nous nous demandons avec anxiété comment nous finirons le mois. En mangeant du rutabaga, probable.

(...)

Le 16 et 17 juillet 1942, 13 000 juifs, sont arrêtés, surtout dans les quartiers populaires de l'est parisien...

(...)

Vendredi 2 juin 1944

A cause des alertes, le bac s'est passé au lycée et comme les sirènes se déclenchent en général vers onze heures, ils nous ont fait venir très tôt pour avoir fini la dissertation avant. (...)

En philo, je ne sais pas trop si j'ai réussi. Le sujet de psycho ne me disait rien et je ne comprends toujours rien à la logique. J'ai donc pris le sujet de morale qui était magnifique, mais dangereux: justice et liberté". J'ai parlé de la tradition immortelle de la France ; enfin, je l'ai traité de façon héroïque et si je tombe sur un examinateur pétinophile, je suis fichue. Pour les sciences nat., ça a formidablement marché. Je révisais encore en y allant après le déjeuner et j'ai eu le sujet que je venais de relire en route : "La structure microscopique du rein." Je n'ai même pas eu besoin de me servir de mes anti-sèches, je savais tout par coeur. Evidemment, ce qui est moche pour moi, c'est que l'anglais et l'allemand ne comptent pas cette année."


Extraits de Micheline Bood, "Les années doubles : journal d'une lycéenne sous l'occupation", Paris Laffont, 1974

 


 

Suppression du lundi de Pentecôte dans le bassin houiller du Nord - Pas-de-Calais

 

Date : 8 juin 1943

Source : collection particulière

Affiche de l'Oberfeldkommandantur 670
instaurant le lundi de Pentecôte travaillé dans le bassin houiller du Nord et du Pas-de-Calais.

Cliquez sur ce lien pour obtenir l'image en grande taille

 

"OBERFELDKOMMANDANTUR 670

Der Oberfeldkommandant

Dix-huitième Ordonnance

relative au travail du lundi de Pentecôte dans le bassin houiller du Nord et du Pas-de-Calais.

En vertu des pouvoirs qui m'ont été conférés par le Commandant Militaire pour la Belgique et le Nord de la France, j'ordonne pour les départements du Nord et du Pas-de-Calais ce qui suit :

Paragraphe 1

Le Lundi de Pentecôte 14 juin 1943, il sera travaillé dans les mines de houille comme les jours ouvrables, et ce pour le jour comme pour le fond.

Paragraphe 2

Les dispositions de la Deuxième Ordonnance relative au travail du dimanche dans le bassin houiller du Nord et du Pas-de-Calais en date du 7 juillet 1942 seront appliquées.

Paragraphe 3

La présente ordonnance entrera en vigueur dès sa publication.

LILLE, le 8 juin 1943
Oberfeldkommandantur 670
Pour l'Oberfeldkommandant,
Le Verwaltungschef (1)
Signé : SCHLEGTENDAL"

 

(1) chef de l'administration

 


 

Chansons de 1939 à 1945

 


 

"Ça fait d'excellents français"

Chanson de G.van Parys et J.Boyer chantée par Maurice Chevalier, 1939.


"Le colonel était dans la finance,
Le commandant était dans l'industrie,
Le capitaine était dans l'assurance,
Et le lieutenant était dans l'épicerie.
Le juteux était huissier de la banque de France,
Le sergent était boulanger-patissier,
Le caporal était dans l'ignorance
Et le 2e classe était rentier.

Et tout ça, ça fait
D'excellents Français,
D'excellents soldats,
Qui marchent au pas.
Ils n'en avaient plus l'habitude
Mais c'est comme la bicyclette ça s'oublie pas.
Et tous ces gaillards,
Qui pour la plupart,
Ont des gosses qu'ont leur certificat d'étude,
Oui tous ces braves gens
Sont partis chiquement,
Pour faire tout comme jadis
C'que leurs pères ont fait pour leurs fils.

Le colonel avait de l'albumine,
Le commandant souffrait du gros colon,
Le capitaine avait bien mauvaise mine,
Et le lieutenant avait des ganglions.
Le juteux avait des coliques néphrétiques,
Le sergent avait le pilor atrophié,
Le caporal un cor isachronique
Et le 2e classe des cors aux pieds.

Et tout ça, ça fait
D'excellents Français,
D'excellents soldats,
Qui marchent au pas.
Oubliant dans cette aventure,
Qu'ils étaient douillets, fragiles et délicats.
Et tous ces gaillards,
Qui pour la plupart,
Prenaient des cachets, des gouttes et des mixtures,
Les v'là bien portants,
Tout comme à vingt ans.
D'où vient ce miracle là ?
Mais du pinard et du tabac !

Le colonel était de l'Action française,
Le commandant était un modéré,
Le capitaine était pour le diocèse,
Et le lieutenant boulottait du curé.
Le juteux était un fervent extrémiste,
Le sergent un socialiste convaincu,
Le caporal, inscrit sur toutes les listes,
Et le 2e classe au PMU !

Et tout ça, ça fait
D'excellents Français,
D'excellents soldats,
Qui marchent au pas.
En pensant que la République,
C'est encore le meilleur régime ici bas.
Et tous ces gaillards,
Qui pour la plupart,
N'étaient pas du même avis en politique,
Les v'là tous d'accord,
Quel que soit leur sort,
Ils désirent tous désormais,
Qu'on nous foute une bonne fois la paix !

 

"Paris sera toujours Paris"

Chanson de C.Oberfeld et A.Willemetz chantée par Maurice Chevalier, 1939.


Par précaution on a beau mettre,
Des croisillons à nos fenêtres,
Passer au bleu nos devantures,
Et jusqu'aux pneus de nos voitures,
Désentoiler tous nos musées,
Chambouler les Champs-Elysées,
Emmailloter de terre battue,
Toutes les beautés de nos statues,
Voiler le soir les réverbères,
Plonger dans le noir la ville lumière.

Paris sera toujours Paris, la plus belle ville monde.
Malgré l'obscurité profonde,
Son éclat ne peut être assombri.
Paris sera toujours Paris, plus on réduit son éclairage
Plus on voit briller son courage,
Sa bonne humeur et son esprit.
Paris sera toujours Paris

Pour qu'à ce bruit
Chacun s'entraîne,
On fait la nuit
Jouer de la sirène.
Nous contraindre à faire le zouave
En pyjama dans notre cave.
On aura beau par des oukases,
Nous couper l'veau et même le jazz,
Nous imposer le masque à gaz,
Les mots croisés à quatre cases,
Nous obliger dans nos demeures,
A nous coucher tous à neuf, dix, onze heuresŠ

Refrain

Bien que ma foi depuis octobre,
Les robes soient beaucoup plus sobres,
Qu'il y ait moins de fleurs et moins d'aigrettes,
Que les couleurs soient plus discrètes,
Bien qu'au gala on élimine les chinchillas et les hermines,
Que les bijoux pleins de décence,
Brillent surtout par leur absence.
Que la beauté soit moins voyante,
Moins effrontée, moins froufroutante

Paris sera toujours Paris, la plus belle fille monde.
Paris sera toujours Paris, on peut limiter ses dépenses,
Sa distinction, son élégance,
N'en ont alors que plus de prix,
Paris sera toujours Paris !

 

"Ca sent si bon la France"

Chanson de Louiguy et J.Larne chantée par Maurice Chevalier, 1941.


Quand on a roulé sur la terre entière,
On meurt d'envie de retour dans le train
Le nez au carreau d'ouvrir la portière,
Et d'embrasser tout comme du bon pain.
Ce vieux clocher dans le soleil couchant
Ca sent si bon la France !
Ces grands blés mûrs emplis de fleurs des champs,
Ca sent si bon la France !
Ce jardinet où l'on voit "Chien méchant"
Ca sent si bon la France !
A chaque gare un murmure,
En passant vous saisit :
"Paris direct, en voiture"
Oh ça sent bon le pays !

On arrive enfin, fini le voyage.
Un vieux copain vient vous sauter au cou.
Il a l'air heureux, on l'est davantage,
Car en sortant tout vous en fiche un coup.
Le long des rues ces refrains de chez nous,
Ca sent si bon la France !
Sur un trottoir ce clochard aux yeux doux,
Ca sent si bon la France !
Ces gens qui passent en dehors des clous,
Ca sent si bon la France !
Les moineaux qui vous effleurent,
La gouaille des titis,
"Paris Midi,
Dernière heure."
Oh ça sent bon le pays !

Et tout doucement, la vie recommence,
On s'était promis de tout avaler.
Mais les rêves bleus, les projets immenses,
Pour quelques jours on les laisse filer.
Cette brunette aux yeux de paradis,
Oh ça sent si bon la France !
Le PMU qui ferme avant midi "Oh là, oh là là !"
Ca sent si bon la France !
Le petit bar où l'on vous fait crédit.
Oh ça sent si bon la France !
C'est samedi faut plus s'en faire, repos jusqu'à lundi !
Belote et re-, dix de der.
Ca sent bon le pays !
Quel pays ?
Mais ça sent bon notre pays, mais oui !

 

"Fleur de Paris"

Chanson de H.Bourtavre et M.Vandair chantée par Maurice Chevalier, 1945.

Mon épicier l'avait gardée dans son comptoir,
Le percepteur la conservait dans son tiroir,
La fleur si belle de notre espoir.
Le pharmacien la dorlotait dans un bocal,
L'ex-caporal en parlait à l'ex-général
Car c'était elle notre idéal.

C'est une fleur de Paris,
Du vieux Paris qui sourit,
Car c'est la fleur du retour,
Du retour des beaux jours.
Pendant quatre ans dans nos coeurs,
Elle a gardé ses couleurs,
Bleu, blanc, rouge avec l'espoir elle a fleuri,
Fleur de Paris.

C'est une fleur de chez nous,
Elle a fleuri de partout
Car c'est la fleur du retour,
Du retour des beaux jours.
Pendant quatre ans dans nos coeurs,
Elle a gardé ses couleurs,
Bleu, blanc, rouge elle était vraiment avant tout,
Fleur de chez nous.


Vous trouverez un devoir (analyse avec correction) sur ces chansons dans le site de Philippe Briat.

RETOUR au CATALOGUE

 

Actions sur le document