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Dossier sur la civilisation islamique. L'Islam d'hier, d'aujourd'hui et de toujours

 

Entre [...] = indications hors texte


Dossier de Mme Fabienne Taric-Zumsteg et de M. David Vogel, enseignants au Gymnase de Morges (Vaud, Suisse, 2007)


Sommaire

L’Islam d’hier et de toujours

Extraits du Coran

Attitude de Muhammad envers les Juifs et les chrétiens

Sourate XXIX, 46

Sourate II, 62

Sourate III, 64

Sourate IX, 30-31

Sourate LXXXVII, 16-19

Sourate LXXIV, 31-32

Sourate LIII, 34-37
Sourate XLVIII, 29

Sourate XXVI, 195-197

Sourate XVII, 2-3

Sourate II, 107, 114-115, 129

Sourate III, 60, 62

Sourate IV, 153-155, 169

Muhammad le législateur

Sourate II, 173, 176-177, 180, 183, 184, 220, 226-228, 229, 282

Sourate IV, 8-9, 12, 14, 26

Djihaad et Coran

Sourate IX, 5, 29, 36

Esclavage

Sourate II, 177

Sourate XC, 12-17

Le soufisme.

Les derviches

Rûmî (1207-1273)

Le Prophète en littérature

La Liberté

L’enseignement

La religion

L’Islam d’hier

Rapport aux sciences

Attitude des chefs religieux à l’égard de la science

Extrait d’un discours d’Averroès

Un savant Juif en terre musulmane

Démarche de la science arabe

De l’intérêt des Anglais pour les sciences arabes

Un médecin de Cordoue

Le livre de l’agriculture

Averroès et Porphyre

Récits de voyages

Description de Palerme

Autre description de Palerme

Description de la région de Palerme

La Sicile du roi Guillaume II

Un voyageur décrit Al-Fustat (Le Caire)

La richesse d’Al Andalus

Le voyage de Gérard de Crémone à Tolède

La ville de Cordoue

Marrakech

Fès

Tolède

Vue d’un aqueduc dans le quartier d’Albayzin à Grenade

Description de Damas (1)

Description de Damas (2)

Description de Constantinople (1)

Description de Constantinople (2)

Syracuse

Description de Jérusalem

Le voyage de Saewulf à Jérusalem

Rome

Gênes et Pise

L’histoire de la dynastie normande en Sicile

Commerce et échanges culturels

Charte accordée à Tudela

Les échanges et la guerre

Lettre d’al-Abbas, vizir du calife fatimide al-Zâfir aux Pisans (1154)

Interdiction pontificale du commerce avec les Infidèles

Le roi de Castille octroie une charte aux chrétiens mozarabes

Chrétiens et musulmans en Palestine

Damas

Baniyâs

Acre

La doctrine des Hindous pour un musulman

Les Francs dépeints par un musulman

L’héritage de la civilisation arabe

Les « Poulains » vus par Foucher de Chartres

L’opinion de la fille de l’empereur byzantin sur les croisés

Prière musulmane dans une église chrétienne

La cuisine

Les Bédouins

Les enfants esclaves

Les Latins d’Orient

Le roi de Sicile Guillaume II le Bon

Des musulmans témoignent du pèlerinage de St-Jacques-de-Compostelle

La bibliothèque du Caire

Anne Comnène, les chrétiens d’Occident et les musulmans

Djihaad et guerre sainte

La guerre juste

Extraits du Dictatus Papae, 1075

Le pape Urbain II préside le Concile de Clermont

L’appel à la croisade du pape Urbain II

La lettre encyclique de l’archevêque de Pise au pape

La prise de Jérusalem (1099)

La prise de Jérusalem (1)

La prise de Jérusalem (2)

Ière croisade : Attaque d’Antioche par les croisés qui escaladent les murs

La nécessité du djihaad

Richard Cœur de Lion et l’exécution de prisonniers Turcs

Saladin appelle à la contre-croisade

Ière croisade : le siège de Jérusalem

La guerre sainte

La bataille de Hattin

La guerre juste

La traduction du Coran

Prise d’Antioche

La prise d’Antioche par les Francs

Siège et prise d’Antioche

Siège et prise de Jérusalem par les croisés

Prise de Jérusalem

Pierre l’ermite priant au Saint Sépulcre

La croisade « populaire »

Extrait d’un traité de djihaad

Les origines de la première croisade

Récit d’un moine arménien

L’occupation de Tripoli par les Francs

Récit d’un chrétien

Récit d’un musulman

Pierre l’Ermite harangue les croisés en 1095

Saladin et le djihaad

Saint Bernard justifie la violence des croisades

Le pillage de Constantinople (1204)

La reconquête de Jérusalem

Saladin et les prisonniers chrétiens

Saladin, les templiers et les hospitaliers

Le Proche-Orient à l’avènement de Zengî

Vue restaurée du Krak des chevaliers

Plan du Krak des chevaliers

Le lourd passif des croisades

Un passé qui ne passe pas

Les Assassins

Un révolutionnaire : Hassan-i Sabbâh

La conversion

Premier attentat (1092)

Râshid al-Dîn Sinân, chef des Assassins de Syrie

Les Assassins vus par un Croisé

L’anéantissement (vers 1275)

L’esclavage

La règle légale

Droits de l’esclave

Correspondance entre le consul général britanniqueet le sultan du Maroc

Lettre (1) au sultan du Maroc

Réponse (1) du sultan du Maroc

Lettre (2) au sultan du Maroc

Réponse (2) du sultan du Maroc

Les civilisations

Discussion sur le caractère national

Comment les civilisations déclinent

Le rejet de l’Occident

Le propos d’Amin Maalouf

Religions et sociétés

L’immobilisme et la modernité

L’Égypte de Muhammad-Ali

De l’Empire ottoman aux nations, du nationalisme à la tentation islamiste

L’Islam aujourd’hui

Le dialogue entre Juifs, chrétiens et musulmans

« Nous revenons de loin... »

Relever le défi

De quelques questions transversales

Regards musulmans sur les Juifs et les chrétiens

Les islamistes

Les Frères musulmans

Les guerriers de l’islam

Le martyre est la liberté

La mission de nos jeunes

Les kamikazes palestiniens

Front islamique mondial

Objectifs et stratégies

Vers l’établissement d’une base fondamentaliste au cœur du monde musulman

Frapper les Américains et les Juifs

Déplacer le combat chez l’ennemi

Du choix des cibles et de l’importance des opérations-martyre

Au peuple américain

Réflexions

L’islam, la liberté et la démocratie

L’Islam, l’Occident et la mondialisation

La clôture

Chronologie sélective

Biographies

Bibliographie

Dictionnaires et encyclopédies

Ouvrages

Essai

Récit et roman

Articles

Internet (sites et pages à décrire, dates à ajouter)

Documents audio-visuels

 



 


 

L’Islam d’hier et de toujours


Extraits du Coran

Attitude de Muhammad envers les Juifs et les chrétiens

Sourate XXIX, 46

46. Ne discute avec les gens du Livre que de la manière la plus courtoise. – sauf avec ceux d’entre eux qui sont injustes – Dites : « Nous croyons à ce qui est descendu vers nous et à ce qui est descendu vers vous. » Notre Dieu qui est votre Dieu est unique et nous lui sommes soumis.

Sourate II, 62

62. Ceux qui croient, ceux qui pratiquent le Judaïsme, ceux qui sont chrétiens ou Cabéens, ceux qui croient en Dieu et au dernier Jour, ceux qui font le bien : voilà ceux qui trouveront leur récompense auprès de leur Seigneur. Ils n’éprouveront plus aucune crainte, ils ne seront pas affligés.

Sourate III, 64

64. Dis :  « Ô gens du Livre ! Venez à une parole commune entre vous et nous : Nous n’adorons que Dieu ; Nous ne lui associons rien ; nul parmi nous ne se donne de Seigneur, en dehors de Dieu ».

Sourate IX, 30-31

30. Les juifs ont dit : « Uzaïr est fils de Dieu ! » Les chrétiens ont dit : « Le Messie est fils de Dieu ! » Telle est la parole qui sort de leur bouche. Ils répètent ce que les incrédules disaient avant eux. Que Dieu les anéantisse !

31. Ils sont tellement stupides ! Ils ont pris leurs docteurs et leurs moines ainsi que le Messie, fils de Marie, comme seigneur, au lieu de Dieu. Mais ils n’ont reçu l’ordre Que d’adorer un dieu unique : Il n’y a de Dieu que lui ! Gloire à lui !

Sourate LXXXVII, 16-19

16. Mais vous préférez la vie de ce monde ;

17. Et cependant la vie future vaut mieux et est plus durable.

18. Cette doctrine est enseignée dans les livres anciens,

19. Dans les livres de Moïse et de Jésus.

Sourate LXXIV, 31-32

31. Nous n’avons établi pour gardiens du feu que les anges ; leur nombre a été déterminé ainsi pour tenter les incrédules, pour que les hommes des Ecritures croient à la vérité du Coran, et que la foi des croyants en soit accrue.

32. Que les hommes des Ecritures et les croyants n’en doutent donc pas.

Sourate LIII, 34-37

34. As-tu considéré celui qui tourne le dos,

35. Qui donne peu et qui lésine ?

36. Celui-là a-t-il la connaissance des choses cachées et les voit-il ?

37. Ne lui a-t-on pas récité ce qui est consigné dans les feuillets de Moïse ?

Sourate XLVIII, 29

29. Muhammad est l’envoyé de Dieu ; ses compagnons sont terribles aux infidèles et tendres entre eux-mêmes ; tu les verras agenouillés prosternés, rechercher la faveur de Dieu et satisfaction ; sur leur front brille une marque, trace de leurs prosternations. Voici à quoi les comparent le Pentateuque et l’Evangile : ils sont comme cette semence qui a poussé ; elle grandit, elle grossit et s’affermit sur sa tige ; elle réjouit le laboureur.

Sourate XXVI, 195-197

195. Il [le Coran] est écrit en langue arabe facile à entendre.

196. Il a été prédit par les Ecritures des anciens.

197. N’est-ce pas un signe qui parle en sa faveur, que les docteurs des enfants d’Israël en aient connaissance ?

Sourate XVII, 2-3

2. Nous donnâmes à Moïse le Livre de la loi, et nous en avons fait un guide pour les enfants d’Israël. Ne prenez point, leur avons-nous dit, d’autre patron que Dieu.

3. O postérité de ceux que nous avons sauvés dans l’arche de Noé ! Il était un serviteur reconnaissant.

Sourate II, 107, 114-115, 129

107. Les juifs disent : Les chrétiens ne s’appuient sur rien ; les chrétiens de leur côté disent : les juifs ne s’appuient sur rien et cependant les uns et les autres lisent les Ecritures. Les idolâtres qui ne connaissent rien tiennent un langage pareil. Au jour de la résurrection, Dieu prononcera entre eux sur l’objet de la dispute. (…)

114. Les juifs et les chrétiens ne t’approuveront que quand tu auras embrassé leur religion. Dis-leur : La direction qui vient de Dieu est seule véritable ; si tu te rendais à leurs désirs, après avoir reçu la science[1], tu ne trouverais en Dieu ni protection ni secours.

115. Ceux à qui nous avons donné le livre et qui le lisent comme il convient de le lire, ceux-là croient en lui ; mais ceux qui n’y ajoutent aucune foi seront voués à la perdition. (…)

129. On vous dit : Soyez juifs ou chrétien, et vous serez sur le bon chemin. Répondez-leur : Nous sommes plutôt de la religion d’Abraham, vrai croyant, et qui n’était point du nombre des idolâtres.

Sourate III, 60, 62

60. Abraham n’était ni juif ni chrétien ; il était pieux et résigné à Dieu, et il n’associait point d’autres êtres à Dieu.(…)

62. Une partie de ceux qui ont reçu les Ecritures désireraient vous égarer ; mais ils n’égarent qu’eux-mêmes, et ils ne le sentent pas.

Sourate IV, 153-155, 169

153. Nous avons conclu avec eux[2] un pacte solennel.

154. Mais ils violaient leur pacte, ils niaient les signes de Dieu, ils mettaient injustement à mort les prophètes, ils disaient : Nos cœurs sont enveloppés d’incrédulité. Oui, Dieu a mis le sceau sur leurs cœurs. Ils sont infidèles ; il n’y en a qu’un petit nombre qui croient.

155. Ils n’ont point cru à Jésus ; ils ont inventé contre Marie un mensonge atroce. (…)

169. O vous qui avez reçu les Ecritures, ne dépassez pas les limites dans votre religion, ne dites de Dieu que ce qui est vrai. Le Messie, Jésus fils de Marie, est l’apôtre de Dieu et son verbe qu’il jeta dans Marie : il est un esprit venant de Dieu. Croyez donc en Dieu et à ses apôtres, et ne dites point : Il y a Trinité. Cessez de le faire. Ceci vous sera plus avantageux. Car Dieu est unique.

Muhammad le législateur

Sourate II, 173, 176-177, 180, 183, 184, 220, 226-228, 229, 282

173. O croyants ! la peine du talion vous est prescrite pour le meurtre. Un homme libre pour un homme libre, l’esclave pour l’esclave, et une femme pour une femme. Celui qui obtiendra le pardon de son frère, sera tenu de payer une certaine somme, et la peine sera prononcée contre lui avec humanité. (…)

176. Il vous est prescrit que lorsqu’un d’entre vous se trouve à l’approche de la mort, il doit laisser par testament ses biens à ses père et mère et à ses proches d’une manière généreuse. C’est un devoir pour ceux qui craignent Dieu.

177. Celui qui, après avoir entendu les dispositions du testateur au moment de sa mort, les aura dénaturées commet un crime. Dieu voit et entend tout. (…)

180. Le jeûne ne durera qu’un nombre de jours déterminé. Mais celui qui est malade ou en voyage (et qui n’aura pas pu accomplir le jeûne dans le temps prescrit) jeûnera dans la suite un nombre de jours égal. (…)

183. Il vous est permis de vous approcher de vos femmes dans la nuit du jeûne. (…)

184. Ne dissipez point vos richesses en dépense inutiles entre vous ; ne les portez pas non plus aux juges dans le but de consumer injustement le bien d’autrui. (…)

220. N’épousez point de femmes idolâtres tant qu’elles n’auront pas cru. Une esclave croyante vaut mieux qu’une femme libre idolâtre, quand même celle-ci vous plairait davantage. (…)

226. Ceux qui font vœu de s’abstenir de leurs femmes auront un délai de quatre mois. Si pendant ce temps-là ils reviennent à elles, Dieu est indulgent et miséricordieux.

227. Si le divorce est fermement résolu ; Dieu sait et entend tout.

228. Les femmes répudiées laisseront écouler le temps de trois menstrues avant de se remarier. (…)

229. La répudiation peut se faire deux fois. (…)

282. O vous qui croyez, lorsque vous contractez une dette solvable à une époque fixée, mettez-le par écrit. Qu’un écrivain la mette fidèlement par écrit. (…) Appelez deux témoins choisis parmi vous ; si vous ne trouvez pas deux hommes, appelez-en un seul et deux femmes parmi les personnes habiles à témoigner ; afin que, si l’une oublie, l’autre puisse rappeler le fait. Les témoins ne doivent pas refuser de faire leurs dépositions toutes les fois qu’ils en seront requis. Ne dédaignez point de mettre par écrit une dette, qu’elle soit petite ou grande, en indiquant le terme du paiement.

Sourate IV, 8-9, 12, 14, 26

8. Les hommes doivent avoir une portion des biens laissés par leurs pères et mères et leurs proches ; les femmes doivent aussi avoir une portion de ce que laissent leurs pères et mères et leurs proches. Que l’héritage soit considérable ou de peu de valeur, une portion déterminée leur est due.

9. Lorsque les parents, les orphelins et les pauvres sont présents au partage, faites-leur en avoir quelque chose, et tenez-leur toujours un langage doux et honnête. (…)

12. Dieu vous commande, dans le partage de vos biens entre vos enfants, de donner au fils mâle la portion de deux filles ; s’il n’y a que des filles,, et qu’elles soient plus que deux, elles auront les deux tiers de la succession ; s’il n’y en a qu’une seule, elle recevra la moitié. (…)

14. Les femmes auront un quart de la succession des maris morts sans enfants, et un huitième seulement s’ils en ont laissé, les legs et les dettes prélevés. (…)

26. N’épousez pas les femmes qui ont été les épouses de vos pères, c’est une turpitude, c’est une abomination et un mauvais usage : toutefois laissez subsister ce qui est déjà accompli.

Djihaad et Coran

Sourate IX, 5, 29, 36

5. Après que les mois sacrés se seront écoulés, tuez les polythéistes partout où vous les trouverez ; capturez-les, assiégez-les, dressez-leur des embuscades. Mais s’ils se repentent, s’ils s’acquittent de la prière, s’ils font l’aumône, laissez-les libres.

29. Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu et au Jour dernier ; (…) ceux qui parmi les gens du livre ne pratiquent pas la vraie religion. Combattez-les jusqu’à ce qu’ils paient directement le tribut après s’être humiliés.

36. (...) combattez les polythéistes totalement comme ils vous combattent totalement, et sachez que Dieu est avec ceux qui le craignent.

Esclavage

Sourate II, 177

177. La piété ne consiste pas à tourner votre tête du levant au couchant. Mais la piété consiste à croire en Dieu, au Jour dernier, aux anges, à l’Écrit, aux prophètes, à donner de son bien, pour attaché qu’on y soit, aux proches, aux orphelins, aux miséreux, aux enfants du chemin, aux mendiants, et pour [l’affranchissement] de nuques [esclaves], à accomplir la prière, à acquitter la purification, à remplir les pactes une fois conclus, à prendre patience dans la souffrance et l’adversité au moment du malheur : ceux-là sont les véridiques, ce sont eux qui se prémunissent.

Sourate XC, 12-17

12. Comment te faire comprendre ce qu’est l’ascendante ?

13. C’est d’affranchir une nuque

14. de nourrir au jour de famine un orphelin efflanqué

15. ou un pauvre empoussiéré

16. et de plus d’être de ceux qui croient, se prêchent

17. mutuellement la patience, se prêchent la compassion.



 

Le soufisme

Les derviches

Jean-Baptiste II Scotin (graveur), Les Dervichs dans leur temple de Péra achevant de tourner.
Eau-forte et burin, 1714, Paris, BnF. Tiré de :
http://expositions.bnf.fr/lumieres/grand/034.htm

Rûmî (1207-1273)

"On a amené des esclaves Noirs des pays des impies au pays des musulmans. On les vend, les uns à l’âge de cinq ans, d’autres à dix ans, d’autres à quinze. Celui qui a été amené en bas âge, qui a passé de nombreuses années chez les musulmans et qui y a vieilli, oublie entièrement le pays où il est né ; aucune trace n’en reste en lui. Mais s’il était un petit peu plus âgé, il lui en reste un petit peu plus de souvenir et davantage s’il était sensiblement plus âgé encore. De même, les âmes ont été dans la présence de Dieu (…). Leur nourriture et leur substance étaient la parole de Dieu, sans lettres et sans sons. Depuis, on les a amenés dans ce monde-ci comme enfants. Lorsqu’ils entendent cette parole, ils ne se souviennent pas. Elle leur est étrangère. C’est la description de ceux qui sont voilés et qui sont engloutis dans l’égarement ; il y a ceux qui se souviennent un tout petit peu et en eux surgit l’ardeur pour l’autre côté : ceux-là sont les croyants. Et il existe aussi des hommes chez qui, lorsqu’ils entendent cette parole divine, leur état antérieur réapparaît : les voiles tombent et ils se trouvent dans l’union."


Djalâl-od-Dîn Rûmî, Mathnawî [dès 1261], cité in Eva de Vitray-Meyerovitch, Islam, l’autre visage, Paris, Albin Michel (poche), 1995 (Critérion, 1991), p. 152




 

Le Prophète en littérature

La Liberté

"Et un orateur dit, Parlez-nous de la Liberté. Et il répondit :

Aux portes de la cité, et dans vos foyers, je vous ai vus vous prosterner et adorer votre propre liberté,

Comme des esclaves qui s’humilient devant un tyran et qui le glorifient alors qu’il les détruit.

Oui, dans le bocage du temple et dans l’ombre de la citadelle, j’ai vu les plus libres d’entre vous porter leur liberté comme un joug et des menottes.

Et mon cœur saigna en moi ; car vous ne saurez être libres que lorsque même le désir de parvenir à la liberté deviendra pour vous un harnais et lorsque vous cesserez de parler de la liberté comme d’un but et d’un achèvement.

Vous serez libres en vérité non pas lorsque vos jours seront sans un souci et vos nuits sans un désir et sans une peine,

Mais plutôt lorsque ces choses enserreront votre vie et que vous vous élèverez au-dessus d’elles nus et sans entraves.

Et comment vous élèverez-vous au-dessus de vos jours et de vos nuits, si vous ne brisez les chaînes dont à l’aube de votre entendement vous avez chargé votre heure du midi ?

En vérité ce que vous appelez liberté est la plus forte de ces chaînes, bien que ses anneaux brillent au soleil et vous éblouissent.

Et qu’est-ce sinon des fragments de vous-mêmes que vous voulez écarter pour devenir libres ?

Si c’est une injuste loi que vous voulez abolir, cette loi fut écrite de votre propre main sur votre propre front.

Vous ne pourrez pas l’effacer en brûlant vos livres de lois ni en lavant les fronts de vos juges, même si vous déversiez sur eux la mer entière.

Et si c’est un despote que vous voulez détrôner, voyez d’abord si son trône en vous est bien détruit.

Car comment un tyran peut-il dominer les libres et les fiers, s’il n’existe une tyrannie dans leur propre liberté et une honte en leur propre fierté ?

Et si c’est une inquiétude que vous voulez chasser, cette inquiétude a été choisie par vous bien plus qu’elle ne vous a été imposée.

Et si c’est une peur que vous voulez dissiper, le siège de cette peur est en votre cœur et non dans la main que vous redoutez.

En vérité, toutes choses se meuvent en votre être intime dans une constante semi-étreinte, celles que vous désirez et celles que vous redoutez, celles qui vous répugnent et celles que vous chérissez, celles que vous poursuivez et celles que vous voulez fuir.

Ces choses se meuvent en vous comme des lumières et des ombres par couples étroitement unis.

Et quand l’ombre s’affaiblit et disparaît, la lumière qui s’attarde devient l’ombre d’une autre lumière.

Et ainsi votre liberté, lorsqu’elle perd ses entraves devient elle-même l’entrave d’une plus grande liberté."


Khalil Gibran, Le prophète [traduit et publié en anglais par l’auteur en 1923], Tournai, Casterman, 1956, pp. 47-49



L’enseignement

"Alors, dit un Professeur, Parlez-nous d’Enseignement.

Et il dit :

Aucun homme ne peut rien vous révéler sinon ce qui repose déjà à demi endormi dans l’aube de votre connaissance.

Le maître qui marche à l’ombre du temple, parmi ses disciples, ne donne pas de sa sagesse mais plutôt de sa foi et de son amour.

S’il est vraiment sage, il ne vous invite pas à entrer dans la maison de sa sagesse, mais vous conduit plutôt au seuil de votre propre esprit.

L’astronome peut vous parler de sa compréhension de l’espace, mais il ne peut pas vous donner sa compréhension.

Le musicien peut chanter pour vous la mélodie qui est en tout espace, mais il ne peut vous donner l’oreille qui saisit le rythme, ni la voix qui lui fait écho.

Et celui qui est versé dans la science des nombres peut parler du domaine des poids et des mesures, mais ne peut vous y conduire.

Car la vision d’un homme ne prête pas ses ailes à un autre homme.

Et de même que chacun de vous se tient seul dans la connaissance de Dieu, de même chacun de vous doit être seul dans sa connaissance de Dieu et dans sa compréhension de la terre."

Khalil Gibran, Le prophète [traduit et publié en anglais par l’auteur en 1923], Tournai, Casterman, 1956, pp. 56-57

La religion

"Et un vieux prêtre dit, Parlez-nous de la Religion. Et il dit :

Ai-je parlé aujourd’hui de quelque autre chose ?

La religion n’est-ce pas tout acte et toute réflexion,

Et ce qui n’est ni acte ni réflexion, mais un étonnement et une surprise toujours naissant dans l’âme, même lorsque les mains taillent la pierre ou tendent le métier ?

Qui peut séparer sa foi de ses actions, ou sa croyance de ses préoccupations ?

Qui peut étendre ses heures devant lui, disant, « Ceci pour Dieu et ceci pour moi-même ; ceci pour mon âme et ceci pour mon corps » ?

Toutes vos heures sont des ailes qui battent à travers l’espace d’un moi à un moi.

Celui qui ne porte sa moralité que comme son meilleur vêtement, il vaudrait mieux qu’il fût nu.

Le vent et le soleil ne feront pas de trous dans sa peau.

Et celui qui règle sa conduite selon l’éthique emprisonne son oiseau-chanteur dans une cage.

Le chant le plus libre ne passe pas à travers des barreaux et des fils de fer.

Et celui pour qui l’adoration est une fenêtre, à ouvrir mais aussi à fermer, n’a pas encore visité la demeure de son âme dont les fenêtres sont ouvertes d’une aurore à l’autre.

Votre vie quotidienne est votre temple et votre religion.

Lorsque vous y pénétrez prenez tout votre être avec vous.

Prenez la charrue et la forge et le maillet et le luth,

Les choses que vous avez modelées dans le besoin ou pour votre délice.

Car en rêve vous ne pouvez vous élever au-dessus de vos achèvements ni tomber plus bas que vos échecs.

Et prenez avec vous tous les hommes :

Car en adoration vous ne pouvez voler plus haut que leurs espérances ni vous abaisser plus bas que leur désespoir.

Et si vous voulez connaître Dieu ne soyez pas préoccupés de résoudre des énigmes.

Regardez plutôt autour de vous et vous Le verrez jouant avec vos enfants.

Et regardez dans l’espace ; vous Le verrez marchant dans les nuages, étendant Ses bras dans l’éclair et descendant en pluie.

Vous Le verrez souriant dans les fleurs, puis se levant et mouvant Ses mains dans les arbres."

 

Khalil Gibran, Le prophète [traduit et publié en anglais par l’auteur en 1923], Tournai, Casterman, 1956, pp. 77-79




 

L’Islam d’hier


 

Rapport aux sciences

Attitude des chefs religieux à l’égard de la science

Ce récit, rapporté par un chroniqueur arabe, met en scène une entrevue entre Averroès[3] et Abu Ya’qub Yusuf[4].


"Lorsque je fus en présence de l’Emir des Croyants, Abû Ya’qûb, je le trouvais seul avec Abû Bakr Ibn Tufayl. Ce dernier commença à faire mon éloge, mentionnant ma famille et mes ancêtres, et incluant dans son exposé des faits supérieurs à mes propres mérites. Après m’avoir demandé le nom de mon père et ma généalogie, la première chose que me dit l’émir des Croyants fut : « Que pensent-ils du ciel ? – en se référant aux philosophes – est-il éternel ou créé ? ». La confusion et la crainte s’emparèrent de moi, et je commençai à inventer des échappatoires et à nier que la philosophie m’ait jamais intéressé, car je ne savais pas ce qu’Ibn Tufayl lui avait dit à mon sujet. Mais l’Emir des Croyants, comprenant ma crainte et ma confusion, commença à commenter ce qu’il m’avait demandé, mentionnant ce qu’avaient dit Aristote, Platon et tous les philosophes, et présentant en outre les objections des penseurs musulmans contre eux ; je me rendis compte qu’il avait une mémoire (et connaissance) telle que je n’aurais pas cru que l’on puisse en trouver, même chez ceux qui se consacrent exclusivement à ce thème. Il poursuivit en me tranquillisant de cette façon jusqu’à ce que je parle et me mis à exposer ce que je pensais de la question ; et lorsque je me retirai, il ordonna qu’on me fasse don d’une somme d’argent, de vêtements d’apparat et d’un coursier."

P. Guichard, L’Espagne et la Sicile musulmanes aux XIe et XIIe siècles, Lyon, PUF, 1990


Extrait d’un discours d’Averroès

"Puisque donc cette révélation est la vérité, et qu’elle appelle à pratiquer l’examen rationnel qui assure la connaissance de la vérité, alors nous, musulmans, savons de science certaine que l’examen [des étants] par la démonstration n’entraînera nulle contradiction avec les enseignements apportés par le Texte révélé : car la vérité ne peut être contraire à la vérité, mais s’accorde avec elle et témoigne en sa faveur.

S’il en est ainsi, et que l’examen aboutit à une connaissance quelconque à propos d’un étant quel qu’il soit, alors de deux choses l’une : soit sur cet étant le Texte révélé se tait, soit il énonce une connaissance à son sujet. Dans le premier cas, il n’y a même pas lieu à contradiction, et le cas équivaut à celui des statuts légaux non édictés par le Texte, mais que le juriste déduit par syllogisme juridique. Dans le second, de deux choses l’une : soit le sens obvie[5] de l’énoncé est en accord avec le résultat de la démonstration, soit il le contredit. S’il y a accord, il n’y a rien à en dire ; s’il y a contradiction, alors il faut interpréter le sens obvie. (…)

Nous affirmons catégoriquement que partout où il y a contradiction (…) cet énoncé est susceptible d’être interprété suivant des règles d’interprétation de la langue arabe. C’est là une proposition dont nul musulman ne doute et qui ne suscite point d’hésitation chez le croyant. Mais combien encore s’accroît la certitude qu’elle est vraie chez celui qui s’est attaché à cette idée et l’a expérimentée, et s’est personnellement fixé pour dessein d’opérer la conciliation de la connaissance rationnelle et de la connaissance transmise !"

 

Averroès, Discours décisif, Paris, Flammarion, 1996 (trad. M. Geoffroy)

Un savant Juif en terre musulmane

"Shemuel Ha-Naguid [993-1056][6] est un homme des plus parfaits, bien que Dieu ne l’eût pas instruit dans la foi véritable. Il brillait par sa sagesse, sa tolérance, son intelligence (…), sa finesse d’esprit, par sa maîtrise de soi et sa courtoisie naturelle (…). Quel homme extraordinaire ! Il rédigeait en deux langues [l’hébreu et l’arabe] et connaissait la littérature des deux peuples. Il étudia la littérature arabe et s’intéressait profondément à la langue arabe, sur laquelle il fit des recherches et dont il analysa les racines (…). Il écrivait couramment en arabe, en son nom ou au nom du roi, utilisant fort à propos les invocations à Dieu et aux prophètes propres aux musulmans. Il chanta les louanges de l’islam et ne tarit point d’éloges sur ses avantages, au point que ses lettres semblaient une véritable propagande pour cette religion. Il brilla également par sa connaissance des Anciens, des diverses disciplines des mathématiques et de l’astronomie, où son savoir dépassait celui des astronomes eux-mêmes. Il savait tout sur la géométrie et sur la logique. Son habileté dans le débat écrasait ses adversaires (…). Il réunit une importante bibliothèque.

Ibn Hayyan (987-1076), historien andalou in Ron Barkaï, Chrétiens, musulmans et juifs dans l’Espagne médiévale, Ed. du Cerf, 1994

Démarche de la science arabe

"Le phénomène de la vision n’ayant pas été éclairci, nous avons décidé de nous préoccuper de la question, autant que cela nous est possible, de nous y adonner exclusivement et d’y réfléchir mûrement (...). Nous reprenons toute l’étude, commençant par le commencement, par les principes et les postulats (...). Au début de notre recherche, nous rassemblons d’une manière exhaustive les faits réels (...). Nous élevons ensuite notre recherche (...) critiquant les prémisses et prenant des précautions dans l’enregistrement des conclusions et conséquences (...). Notre objectif est de faire usage d’un jugement juste (...). Peut-être alors pourrons-nous finir, de cette façon, par atteindre la vérité qui nous apportera la joie du cœur (...). Et malgré tout cela nous ne serons pas à l’abri des défauts inhérents à la nature humaine (...). Nous demandons à Dieu de nous prêter assistance en toute entreprise."


Ibn al-Haytam, Almanazir[7]

De l’intérêt des Anglais pour les sciences arabes

"La passion de l’étude m’avait naguère chassé d’Angleterre et je restai un moment à Paris. Je n’y vis que des sauvages installés avec une grave autorité dans leurs sièges scolaires, avec devant eux deux ou trois escabeaux chargés d’énormes ouvrages. Leur ignorance [des lettrés parisiens] les contraignait à un maintien de statue, mais ils prétendaient montrer leur sagesse par leur silence même. Dès qu’ils essayaient d’ouvrir la bouche, je n’entendais que balbutiements d’enfants. Ayant compris la situation, je réfléchis aux moyens d’échapper à ces risques et d’embrasser les disciplines qui éclairent les Ecritures autrement qu’en les saluant au passage ou en les évitant par des raccourcis.

Aussi, comme de nos jours c’est à Tolède que l’enseignement des Arabes, qui consiste presque entièrement dans les arts du quadrivium[8], est abondamment dispensé, je me hâtai de m’y rendre pour écouter les plus savants philosophes au monde (...). Rappelé enfin par mes amis et invité à rentrer d’Espagne, je vins en Angleterre avec une précieuse quantité de livres. On me dit qu’en ces régions l’enseignement des arts libéraux était inconnu, qu’Aristote et Platon y étaient voués au plus profond oubli (...). Que personne ne s’émeuve si, traitant de la création du monde, j’invoque le témoignage non des Pères de l’Eglise mais des philosophes païens car, bien que ceux-ci ne figurent pas parmi les fidèles, certaines de leurs paroles, si elles sont pleines de foi, doivent être incorporées à notre enseignement."

[L’auteur présente ensuite le sommaire de son livre.]

"La première partie de cet ouvrage traite de la partie inférieure du monde, la seconde de la partie supérieure[9]. Il faut donc suppléer et exhorter de mainte façon le lecteur : bien qu’ici ne soit consigné rien d’obscur, qu’il ne se hâte pas de mépriser les opinions claires et limpides des Arabes, au contraire qu’il considère que les philosophes latins, accumulant sur ces matières un labeur inutile, ont produit par ignorance des affabulations obscures."

Daniel de Morley, introduction à sa Philosophia, XIIe in Jacques Le Goff, Les Intellectuels au Moyen Âge, Editions du Seuil, 1957

Un médecin de Cordoue

"Une fois la trachéotomie décidée, il faut inciser au-dessous du troisième ou quatrième anneau de la trachée, peu largement et en travers, entre deux anneaux, de manière à ne point intéresser les cartilages, mais seulement la membrane [intercartilagineuse] (...). Laissez quelque temps la plaie ouverte. Quand vous jugerez qu’il n’y a plus danger de suffocation, vous réunirez les deux lèvres de la plaie, mais en ne comprenant dans la ligature que la peau et non les cartilages. Vous panserez ensuite avec des médicaments qui excitent les chairs jusqu’à la guérison (...)."

Al-Zahrawi Abulqasim (930-1013)

Le livre de l’agriculture[10]

"Au nom du Dieu clément et miséricordieux en qui est toute ma confiance.
L’auteur de ce livre, le cheik illustre Abou Zakaria Iahya Ibn Mohammed ben Ahmed Ibn AI-Awwam, à qui Dieu fasse miséricorde, dit : « Louange à Dieu, le maître des mondes… » Après avoir lu les livres sur l’agriculture laissés par les agronomes musulmans d’Espagne, et ceux qui viennent d’autres agronomes anciens qui écrivirent antérieurement sur la culture des divers terrains, ouvrages dans lesquels se trouve l’indication satisfaisante des travaux à exécuter pour les semis, les plantations et tout ce qui s’y rattache ; et en outre ce qui, dans ces mêmes écrits, forme l’accessoire de l’agriculture, comme l’élevage des animaux, c’est-à-dire de ceux d’entre eux qui lui viennent en aide, mon attention s’est fixée sur ce que ces ouvrages contenaient de plus intéressant. C’est, d’après les sources originales mêmes que je rapporte dans mon livre, les systèmes ou manières de voir qui y sont contenus (...).

De l’établissement des jardins et de la disposition des plantations qu’on y doit faire, d’après ce qu’a écrit Ibn Hedjah sur ce sujet. Il faut, dit Junius, quand on veut planter un verger, choisir les emplacements dans lesquels se trouve de l’eau en quantité suffisante. Il faut qu’il ne soit point trop éloigné de l’habitation du maître, autant que faire se peut, afin de jouir à la fois de l’agrément de la vue, de la salubrité de l’air qu’il assainit et du repos qu’il procure à l’œil. La plantation des arbres ne doit point se faire confusément et sans ordre ; il faut, au contraire, rapprocher tous les congénères pour éviter que les espèces trop vigoureuses n’absorbent les sucs nourriciers, et que celles qui sont délicates n’en soient privées."

Ibn Al-Awwam, Livre de l’agriculture, traduction J.-J. Clément-Mulet, Paris, 1864-1867

Averroès et Porphyre[11]

Monfredo de Monte Imperiali, Liber de herbis. Manuscrit sur parchemin (35 x 25 cm), Italie, 1re moitié du XIVe siècle. BnF, Manuscrits (Latin 6823 fol. 2)


Récits de voyages

Description de Palerme

"La première de ces villes est Palerme, cité des plus remarquables par sa grandeur et des plus illustres par son importance ; chaire de prédication parmi les plus célèbres et prestigieuses du monde. Elle est dotée de qualités qui lui confèrent une gloire inégalable et réunit beauté et noblesse. Siège du gouvernement dès les temps primitifs et les premiers temps de l’islam, c’est de là que partaient les flottes et les armées lors des expéditions militaires et c’est là qu’elles revenaient, comme elles le font encore aujourd’hui. Cette ville est sur la côte, elle a la mer à l’est, et est entourée de montagnes hautes et massives. Le rivage à cet endroit est plaisant et riant, il est orienté vers l’est. La ville est dotée de bâtiments magnifiques, qui accompagnent les voyageurs et étalent la beauté de leur construction, la finesse de leur réalisation et leur merveilleuse originalité.(...)

De tous côtés, la ville est traversée par des cours d’eau et des sources pérennes ; les fruits y poussent en abondance ; ses édifices et ses promenades sont tellement beaux qu’il est impossible à la plume de les décrire et à l’intelligence de les concevoir ; le tout est une vraie séduction pour l’œil. Le Cassaro dont il vient d’être fait mention est parmi les villes fortifiées les mieux défendues et les plus élevées ; il peut résister aux attaques et est tout à fait imprenable. À son sommet est un fort, bâti récemment pour le grand roi Roger et constitué d’énormes blocs de pierre de taille recouverts de mosaïques. Les murs du « Palais » sont bien alignés et élevés, ses tours de guet et ses postes de garde sont d’une construction fort solide, de même que les différents palais et salles qu’il abrite. Ces derniers sont ornés des motifs calligraphiques les plus merveilleux et couverts de peintures remarquables. Tous les voyageurs attestent la splendeur de Palerme et en font une description hyperbolique. Ils affirment clairement qu’il n’y a point hors de Palerme d’édifices plus magnifiques que les siens, de demeures plus nobles, de palais plus imposants et de maisons plus agréables. Le « Faubourg » qui environne l’ancienne ville forte dont il vient d’être fait mention est très vaste, il contient un grand nombre de maisons, d’hôtelleries, de bains, de boutiques et de marchés. Il est entouré d’une enceinte, d’un fossé et d’un espace vide. À l’intérieur, il y a beaucoup de jardins, de parcs splendides, de canaux d’eau fraîche courante provenant des montagnes qui entourent cette plaine. À l’extérieur, au sud, coule la rivière de ‘Abbâs, qui fait tourner des moulins en assez grand nombre pour suffire aux besoins de la ville."

Al-Idrîsî, Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq, encore appelé Livre de Roger, Sicile, 1154

Autre description de Palerme

"Le palais neuf occupe le quartier opposé, construit de pierre taillée avec une admirable rapidité et d’un travail superbe, entouré à l’extérieur par les courbures de ses murailles, remarquable à l’intérieur par l’éclat des gemmes et de l’or. Ici c’est la tour Pisane, députée à la garde du Trésor ; là la tour Grecque ; au milieu c’est la partie du palais qui a nom la Joharia, abondamment décorée, que le roi fréquente quand il recherche le calme et le repos, éclatante de la gloire d’ornements multiformes. Puis, dans l’espace restant, sont disposées à l’entour les maisons destinées aux matrones, aux jeunes filles et aux eunuques qui servent le roi et la reine. Il y a là d’autres petits palais resplendissants de décoration : ici le roi s’entretient dans le secret avec ses familiers de l’état du royaume ; là il reçoit les grands pour parler des affaires publiques et majeures. Et il ne faut pas passer sous silence les nobles officines attachées au palais où l’on amincit les flocons de soie en fils de diverses couleurs et où on les unit par de multiples méthodes de tissage ; enfin dans une partie du palais qui regarde la ville, la chapelle royale offre son pavement somptueux, et aussi des parois décorées de panneaux de marbre."

Hugo Falcandus, Liber de Regno Sicilie, 1160

Description de la région de Palerme

"En cette cité[12], les musulmans conservent quelques restes de leur foi ; ils fréquentent la plupart de leurs mosquées et ils y célèbrent la prière rituelle sur un appel clairement entendu. Ils ont des faubourgs qu’ils habitent seuls, à l’exclusion des chrétiens. Les souks en sont fréquentés par eux, et ils en sont les marchands. Ils ont un cadi devant lequel ils élèvent leurs procès ; ils ont une mosquée principale où ils s’assemblent pour faire la prière et qu’ils ont grand soin d’illuminer en ce mois béni [ramadan]. Les mosquées ordinaires sont fort nombreuses, innombrables. Pour la plupart, elles servent de classes pour les professeurs de Coran. En somme, ces gens sont des isolés, séparés de leurs frères les musulmans, sous tutelle des infidèles, et ils n’ont aucune sécurité, ni pour leurs biens, ni pour leurs femmes, ni pour leurs fils. Dieu veuille les rétablir en leur état, grâce à une intervention favorable. (...)

L’un des édifices des infidèles les plus extraordinaires que nous ayons vus est l’église dite de l’Antiochien. Nous l’avons visitée le jour de la Nativité, qui est pour les chrétiens une très grande fête à laquelle ils se rendent en foule, hommes et femmes. Son architecture nous offrit un spectacle indescriptible, tel qu’il faut décider qu’elle est le plus merveilleux des ouvrages de ce bas monde. Ses murs sont, à l’intérieur, entièrement revêtus d’or, avec des plaques de marbre de différentes couleurs, tel qu’on n’en vit jamais de pareil ; les murs sont ornés partout de mosaïques d’or et couronnés d’arborescences en mosaïque verte. (...) Cette église a un clocher qui repose sur des piliers-colonnes en marbre de différentes couleurs, et une coupole y est élevée sur d’autres colonnes. C’est la construction la plus extraordinaire qui soit. Dieu veuille l’honorer bientôt de l’appel à la prière, par sa bonté et son intervention généreuse !

Dans cette ville, la parure des chrétiennes est celle des femmes des musulmans. La langue alerte, enveloppées et voilées, elles sont dehors à l’occasion de la fête dont nous venons de parler ; vêtues d’étoffes de soie brochées d’or, drapées dans des vêtements magnifiques, voilées de voiles aux couleurs variées, chaussées de bottines brodées d’or, elles se pavanent en se rendant à leurs églises ou plutôt à leurs gîtes ; elles portent, en somme, toute la parure des femmes des musulmans, y compris les bijoux, les teintures et les parfums.

Nous sortons de Palerme au petit matin du vendredi pour nous rendre à Trapani, à la recherche de deux navires s’en allant l’un en Andalus, l’autre à Ceuta ; tous deux avaient fait voile vers Alexandrie et transportaient des pèlerins et des marchands musulmans. Nous passons par une suite ininterrompue de villages et de fermes fort rapprochées ; nous voyons des labours et des cultures en un terroir tel qu’on n’en saurait trouver de plus généreux, de plus excellent, de plus étendu ; nous les comparons à celui de la campagne de Cordoue ; mais la terre est ici encore meilleure et plus forte. Sur notre route, nous passons une seule nuit dans une localité appelée Alcamo, grande et vaste, avec un souk et des mosquées. Les habitants de cette ville, comme ceux des fermes que nous avons rencontrées sur notre route, sont tous musulmans. Nous en partons à l’aube du samedi et, dans les environs, nous passons près d’une grande localité avec de nombreux bains d’eau chaude. Nous descendons de monture et délassons notre corps en nous y baignant. Nous arrivons à Trapani à la tombée de la nuit et nous nous installons dans une maison que nous prenons en location. (...)

Cette ville a un souk, un bain et toutes les commodités que l’on doit trouver dans une ville. (...) Elle jouit d’une aisance qui provient du bon marché des denrées que l’on y trouve, car elle possède un très vaste territoire en labour. Les habitants sont des musulmans et des chrétiens, chacune des deux fractions y ayant mosquées et églises. (...) Ce jour avait été jour de jeûne pour les habitants de cette cité. Ceux-ci célébrèrent la fête [de rupture de jeûne] (...). Les gens de la ville sortirent de la ville pour se rendre au champ de prières. Ils se mirent en marche avec timbales et trompettes. Nous fûmes surpris de cela, et de la licence que les chrétiens leur en laissaient."

Ibn Djubayr, Voyages, 1184

La Sicile du roi Guillaume II

"La plus belle des cités de la Sicile est la résidence de son roi ; les musulmans l’appellent la cité al Madina et les chrétiens Palerme ; c’est là que demeurent les musulmans citadins ; ils y ont des mosquées et les souks qui leur sont réservés dans les faubourgs sont nombreux. Tous les autres musulmans habitent les fermes, les villages et les autres villes, comme Syracuse, etc. Mais c’est la grande cité, résidence du roi Guillaume qui est la plus importante et la plus considérable ; Messine ne vient qu’après elle (...)

L’attitude du roi est vraiment extraordinaire. Il a une conduite parfaite envers les musulmans ; il leur confie des emplois, il choisit parmi eux ses officiers et tous, ou presque tous, gardent secrète leur foi et restent attachés à la foi de l’islam. Le roi a pleine confiance dans les musulmans et se repose sur eux dans ses affaires et de l’essentiel de ses préoccupations, à tel point que l’intendant de sa cuisine est un musulman (...)

Ce roi a des palais superbes et des jardins merveilleux, particulièrement dans sa capitale. À Messine, il a un château, blanc comme la colombe, qui domine le rivage de la mer. Il a un choix nombreux de pages et de femmes esclaves. Il n’y a point de roi des chrétiens qui soit plus splendide en sa royauté, plus fortuné, plus luxueux que lui (...) Un autre trait que l’on rapporte de lui et qui est extraordinaire, c’est qu’il lit et écrit l’arabe."

Ibn Djubayr, Voyages, 1184

Un voyageur décrit Al-Fustat (Le Caire)

"Al Fustat est la capitale de l’Egypte au sens plein du terme : c’est là que sont groupés les bureaux de l’administration et que réside le Prince des Croyants. Sa surface est vaste, ses habitants nombreux, son district florissant, son nom célèbre, sa valeur estimée.

C’est elle la capitale de l’Egypte, celle qui éclipse Bagdad, celle dont s’enorgueillit l’islam, celle où toute l’humanité vient commercer : plus considérable que Bagdad, elle est l’entrepôt du Maghreb, le dock de l’Orient, le marché achalandé. On ne saurait trouver parmi les villes plus populeuses qu’elle : des grands et des cheiks[13] nombreux, des marchandises et des spécialités merveilleuses, de bons souks et de bons métiers, des bains qui sont le sommet de l’excellence, des marchés clos pleins d’élégance et de splendeur.

Dans tout l’Islam, on ne trouve pas plus fréquenté que les assemblées de sa grande mosquée, plus magnifique que les vêtements de ses habitants, plus abondant en navires que son port. Elle offre des nourritures fines, des assaisonnements délicats, des douceurs à bon marché, foisonnant de légumes et de bois à brûler, ayant des eaux légères et un climat sain, mine de savants, agréable en hiver, pays de gens tranquilles et paisibles (…). Leurs maisons ont quatre étages, et même cinq, ce qui les rend pareilles pour la hauteur à des minarets ; elles reçoivent la lumière d’une cour centrale. J’ai entendu dire qu’une seule maison peut abriter jusqu’à deux cents âmes."

Al-Moqadassi, Les Régions de la Terre, fin du Xe siècle

La richesse d’Al Andalus

« La ville d’Almería était musulmane à l’époque des Almoravides. Elle était alors très industrieuse et comptait, entre autres, huit cents métiers à tisser la soie sur lesquels on fabriquait des étoffes (...); mais aussi des tissus enrichis de pierres et de perles, des étoffes ornées de pois, des petits tapis (...) et d’autre tissus de soie. Avant l’époque actuelle, à Almería on se livrait également à la fabrication des ustensiles en cuivre et en fer de toute sorte et à tous les autres artisanats sans exception et en quantité innombrable. La vallée qui en dépend produisait beaucoup de fruits qu’on vendait bon marché. Cette vallée est appelée Pechina ; de là à Almería, quatre milles. Elle était couverte de vergers, de jardins et de moulins. Ses produits et ses fruits étaient envoyés à Almería. Le port de cette ville recevait des vaisseaux qui venaient d’Alexandrie et de toute la Syrie. Il n’y avait pas dans tout al-Andalus de gens plus riches et plus marchands que ses habitants, ni de commerçants plus experts dans le commerce de tous les types de marchandises et dans leur stockage. Cette ville est bâtie sur deux montagnes séparées par une vallon habité. Sur la première est sa citadelle célèbre pour sa fortification ; sur l’autre, appelée Hoya [Jabal Lâhim], est le faubourg. Ville et faubourg sont entourés d’une enceinte percée de portes nombreuses. Du côté ouest, il y a un grand faubourg, prospère, que l’on appelle al-Hawd [« le réservoir »]. Il est entouré d’une enceinte et dense en marchés, demeures, hôtelleries et bains. La ville elle-même était une grande ville, très commerçante et très fréquentée par les voyageurs. Sa population était riche. Il n’y avait pas en al-Andalus de ville où les gens payaient plus souvent en argent comptant et jouissaient d’une situation plus enviable. Le nombre des hôtelleries enregistrées auprès des douanes pour payer l’impôt sur le vin était de mille moins trente. (...) À l’époque où nous écrivons le présent ouvrage, Almería est tombée au pouvoir des chrétiens. Ses beautés se sont altérées, sa population a été faite prisonnière, ses demeures sont en ruines et ses bâtiments ont été détruits. Il n’en reste rien. »

Al-Idrîsî, Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq, encore appelé Livre de Roger, Sicile, 1154

 

"Pour éviter que les ténèbres du silence ne viennent cacher maître Gérard de Crémone, (...) ses compagnons ont soigneusement dressé la liste de toutes les œuvres qu’il a traduites, dans le domaine de la dialectique comme de la géométrie, de l’astrologie comme de la philosophie, de la médecine comme des autres sciences (...).

L’amour de l’Almageste, qu’il ne trouvait pas chez les Latins, le poussa à Tolède. Il y vit une grande abondance d’ouvrages en langue arabe sur toutes les disciplines (...), il apprit l’arabe pour pouvoir les traduire; s’appuyant à la fois sur sa science et sur sa connaissance de la langue (...) jusqu’à la fin de sa vie, il n’a cessé de traduire de I’arabe, le plus clairement et intelligiblement qu’il a pu tous les livres qu’il jugeait les plus fins, dans la plupart des disciplines, pour les remettre à la latinité comme à une héritière chérie."

Éloge funèbre de Gérard de Crémone (1187), cité dans Jean Favier, Archives de l’Occident, Tome 1, Fayard 1992

La ville de Cordoue

"La ville de Cordoue est la capitale et la métropole d’al-Andalus, c’est le siège du califat musulman. Les qualités des habitants de Cordoue sont trop célèbres pour qu’il soit nécessaire d’en faire mention et leurs vertus trop évidentes pour qu’on puisse les taire. Ils conjuguent splendeur et beauté. Ce sont les plus grands savants de cette contrée et des modèles de piété. Ils sont renommés pour la pureté de leur doctrine, la probité de leurs gains, la beauté de leur apparence qu’il s’agisse d’habits ou de monture, l’élévation de leur intérêt pour les assemblées et les rangs, et leur maîtrise des mets et boissons. Ils sont, de plus, doués du caractère le plus aimable et des manières les plus dignes d’éloges. Cordoue ne manqua jamais de savants illustres ni de personnages distingués. Ses marchands sont riches et possèdent des biens abondants, ils vivent dans l’aisance et ont des montures somptueuses. Ils sont mus par une noble ambition."

Al-Idrîsî, Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq, encore appelé Livre de Roger, Sicile, 1154

Marrakech

"L’eau dont les habitants ont besoin pour arroser leurs jardins est amenée au moyen d’une technique vraiment ingénieuse dont l’invention est due à ‘Ubayd Allah b. Yûnis al-Muhandis [« le technicien »] et qui n’est praticable que parce que la nappe phréatique est peu profonde et est atteinte en creusant peu au-dessous de la surface de la terre. L’homme mentionné, ‘Ubayd Allah b. Yûnis al-Muhandis, arriva à Marrakech au début de sa construction. Il n’y existait alors qu’un seul jardin, appartenant à Abû al-Fasl, affranchi du prince des musulmans dont on vient de parler. ‘Ubayd Allah dirigea ses recherches vers la partie supérieure du terrain attenant à ce jardin ; il y creusa un puits carré de larges dimensions, d’où il fit partir un canal à ciel ouvert ; il continua de creuser en descendant par degrés, du haut en bas. La pente était telle que l’eau arrivait jusqu’au jardin en coulant au niveau de la surface de la terre et en la recouvrant par un processus ininterrompu. Celui qui observe le niveau du sol ne note pas le grand dénivellement, de la nappe phréatique à la surface, que nécessite l’extraction de l’eau ; mais il le parvient à comprendre s’il sait que la méthode réside ici dans le nivellement de la surface.

Le prince des musulmans apprécia l’invention de ‘Ubayd Allah b. Yûnis al-Muhandis : il le combla d’argent et de vêtements et il lui ouvrit sa demeure pendant la période où il resta dans la ville. Les habitants de la ville, voyant cela, se mirent à creuser la terre sans discontinuer pour amener de l’eau dans les jardins qui se multiplièrent tout comme les vergers, les cultures de Marrakech se densifièrent et son territoire devint fort beau, tout comme son aspect général."

Al-Idrîsî, Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq, encore appelé Livre de Roger, Sicile, 1154

Fès

"Fès est en fait le produit de la réunion de deux villes séparées par une rivière dont la source est connue sous le nom de Aanhâja, et dont les eaux font tourner un grand nombre de moulins dans lesquels on moud le froment, sans que cela coûte beaucoup. La ville septentrionale se nomme al-Qarawiyyîn, et la ville méridionale, al-Andalus.

Il y a un peu d’eau dans cette dernière, mais elle est traversée par un unique cours d’eau, dans sa partie supérieure. Quant à la ville des Qarawiyyîn, l’eau y circule abondamment dans chaque rue et dans chaque ruelle on trouve une conduite. Lorsqu’ils le souhaitent, les habitants du lieu en font couler de l’eau. Ainsi ils lavent les lieux la nuit, de sorte que leurs ruelles et leurs cours sont propres. Dans chaque maison, qu’elle soit petite ou grande, il y a une conduite d’eau pure ou non. Chacune des deux villes a sa mosquée du vendredi, sa chaire et son imam. Entre les deux quartiers ce ne sont que division et affrontements et il n’est pas rare que les jeunes gens des deux villes s’entretuent.

La ville de Fès est dotée de domaines agricoles, de sources de revenu, de bâtiments élevés, de demeures et de palais. Ses habitants s’occupent de leurs besoins, disposent de constructions, de tous les équipements et d’un bien-être abondant. Le blé y est meilleur marché que dans les villes environnantes ; les fruits y sont abondants et la fertilité y est extrême. On y voit de toutes parts des fontaines approvisionnées en eau courante, surmontées de coupoles et de voûtes incurvées couvertes de sculptures et de différents types de décoration. À l’extérieur de la ville l’eau coule en permanence de sources abondantes. Ses alentours sont verts, ses jardins sont prospères et ses parcs denses. Ses habitants sont fiers et arrogants."

Al-Idrîsî, Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq, encore appelé Livre de Roger, Sicile, 1154

Tolède

"La ville de Tolède est à l’est de Talavera. Elle a un immense territoire et une population nombreuse. Elle est fortifiée, entourée de belles enceintes et défendue par une citadelle très solide (...). On voit peu de villes qui lui soient comparables par la solidité et la hauteur des édifices. Elle est sur une éminence, dans un beau site fertile, au bord du grand fleuve que l’on appelle Tage. On voit un aqueduc de construction admirable, composé d’une seule arche au-dessous de laquelle les eaux coulent avec une grande violence et font mouvoir une noria qui fait monter l’eau à quatre-vingt-dix coudées de hauteur. Celle-ci est montée jusqu’au-dessus du pont, coule sur son dos et pénètre dans la ville.

Du temps des chrétiens, Tolède fut la capitale de leur empire et le lieu où se dirigeaient leurs pas. Lorsque les musulmans conquirent al-Andalus, ils y trouvèrent de nombreux trésors que l’on peut à peine décrire : on y trouva cent soixante-dix couronnes d’or enrichies de perles et de divers types de pierres précieuses ; mille sabres royaux rehaussés de bijoux ; des perles et des rubis par boisseaux ; différentes sortes de vases d’or et d’argent en quantité incalculables ; la table de Salomon fils de David, qui dit-on, était faite d’une seule émeraude et qui est aujourd’hui à Rome. La ville de Tolède est environnée de jardins traversés par des cours d’eau, de roues à chapelets, de vergers productifs qui produisent des fruits qui ne peuvent se comparer à rien d’autre en raison de leur quantité incalculable. De tous côtés, elle est entourée de districts magnifiques, de forteresses solides."

Al-Idrîsî, Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq, encore appelé Livre de Roger, Sicile, 1154

Vue d’un aqueduc dans le quartier d’Albayzin à Grenade

Lithographie G. Engeimann, XIXe siècle.BNF, Estampes et Photographie (Vb151 P145522)

Description de Damas (1)

"Le pays de Damas est l’un des plus délicieux pays de Dieu. Les eaux qui arrosent Ghûta proviennent de la source nommée Fîja, qui surgit du sommet d’une montagne ; elles descendent comme une grande rivière du haut de cette montagne avec un bruit et un fracas surprenants qu’on entend de fort loin. Dans l’intervalle compris entre le village de Abil et la ville, ces eaux se partagent en divers canaux connus sous les noms de Nahr-Yazîd, Nahr-Thawra, (…) Nahr-Yashkûr et Nahr-‘Âdiyya ; les eaux de ce dernier ne sont pas potables, parce que c’est là que se déversent les immondices, les ordures, les eaux sales et les rigoles de la ville ; il la traverse par le milieu et il est coupé par un pont sur lequel on passe. Les autres canaux dont nous venons de parler entrent dans la ville et coulent dans les maisons, dans les bains, dans les jardins et dans les marchés."

Al-Idrîsî, Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq, encore appelé Livre de Roger, Sicile, 1154

Description de Damas (2)

"Que Dieu, très haut, la garde ! Damas, paradis de l’Orient, point d’où s’élève sa lumière rayonnante, sceau des pays de l’Islam que nous avons visités, nouvelle mariée que nous avons admirée après qu’elle eut soulevé son voile. Elle s’était parée de fleurs et de plantes aromatiques, elle apparaissait dans la robe de brocart vert de ses jardins. Elle était éminemment belle, assise sur le siège nuptial, parée de tous ses atours. Damas s’honore d’avoir abrité le Messie et sa mère – que Dieu les bénisse ! – sur une colline, séjour tranquille, arrosée d’eaux vives où s’étend une ombre épaisse et où l’onde est semblable à celle du Salsabîl au paradis. Ses ruisseaux serpentent partout, ses parterres sont parcourus d’une brise légère, vivifiante. La ville se montre à qui la contemple dans son bel éclat et lui dit : « Viens donc dans ce lieu où le charme demeure ! » Le sol de Damas est si saturé d’eau qu’il aurait presque envie d’être sec et les pierres dures vous crieraient presque : « Frappez du pied, c’est là que vous pourrez faire vos ablutions avec une eau fraîche et que vous pourrez boire ! » Les jardins entourent Damas comme le halo entoure la lune, le calice la fleur. À l’est, sa Ghouta verte s’étend à perte de vue et vers quelque direction qu’on porte les yeux sa splendeur éclatante retient le regard. Combien ont eu raison de dire ceux qui parlaient de Damas : « Si le paradis est sur terre, Damas y est, et s’il est dans le Ciel, Damas rivalise avec lui et est à sa hauteur ! » "

Ibn Jubayr[14], « Relation de voyages », dans Voyageurs arabes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1995

Description de Constantinople (1)

"Cette capitale a une forme triangulaire. Deux de ses côtés sont baignés par la mer ; le troisième est du côté de l’intérieur, là où est la porte Dorée. La longueur de la ville est de neuf milles. Elle est entourée d’une forte enceinte de vingt et une coudées de haut, qui est elle-même entourée d’une autre enceinte haute de dix coudées, tant du côté de la terre que de celui de la mer. Entre ce parapet et la mer il y a environ cinquante coudées rashshâshî.

La ville a une centaine de portes dont la principale est la porte Dorée ; sa structure est entièrement en fer et recouverte d’or ; on n’en connaît pas qui lui soit comparable en grandeur sinon à Rome. Cette ville renferme un palais célèbre, renommé pour sa hauteur, pour son étendue et la beauté de son agencement. On y voit, de plus, un hippodrome par lequel on arrive à ce palais ; c’est une des merveilles que l’homme a édifiées sur terre. C’est un cirque (mal‘ab) et les rues qui en partent, qui sont bordées par deux rangs de statues en bronze d’un travail exquis, représentant des hommes, des chevaux, des lions, etc. avec un art dont les artisans qui les voient se sentent incapables. Ces figures sont d’une stature supérieure à la grandeur réelle de l’homme. Le palais contient également un grand nombre d’objets d’art merveilleux."

Al-Idrîsî, Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq, encore appelé Livre de Roger, Sicile, 1154


Description de Constantinople (2)[15]

L’église de l’empereur [la Néa] a dix portes, quatre d’or et six d’argent. Dans la loge où se tient l’empereur, il y a un emplacement de quatre coudées sur quatre, incrusté de perles et de rubis. L’autel sur lequel le prêtre fait la prière a cinq empans de long sur six de large et il est composé d’une pièce de bois d’aloès incrustée de perles et de rubis ; le prêtre de l’empereur se tient devant. Tous les plafonds de l’église sont voûtés et sont en or et en argent.(...). Près de cette coupole, dans cette cour, à 200 pas, est une citerne d’où est amenée l’eau aux statues placées au sommet des colonnes. Aux jours de fête, on remplit cette citerne du contenu de 10 000 amphores de vin et 1 000 de miel blanc qu’on verse dans le vin. On parfume également ce vin avec du nard, du girofle et du cinnamome dans la proportion d’une charge de chameau. La citerne est couverte de sorte qu’on n’en peut rien voir. Quand l’empereur sort de son palais pour entrer à l’église, ses yeux tombent sur ces statues et sur le vin qui s’écoule de leurs bouches et de leurs oreilles et s’amasse dans le bassin qu’il remplit et chacune des personnes de l’entourage de l’empereur qui sont venues assister avec lui à la fête prend une gorgée de ce vin."

Le Livre des Atours Précieux d’Ibn Rustah, in M. F. Auzepy, M. Kaplan, B. Martin-Hisard, La Chrétienté orientale du début du VIIe siècle au milieu du Xe siècle, Paris, Sedes, 1996

Syracuse

"Cette ville est l’une des plus célèbres et des plus remarquables. Citadins et paysans y affluent, et des marchands y convergent de tous les horizons. Elle s’élève au bord de la mer, qui l’entoure de tous côtés ; une seule porte, au nord, permet d’y entrer et d’en sortir. Au reste, la célébrité de Syracuse nous dispense de la décrire en détail car c’est une métropole illustre et un point fortifié renommé. Elle a deux ports qui n’ont pas leur pareil dans le monde entier : l’un, le plus vaste, est au midi ; l’autre, le plus connu, est au nord.

(...) On y trouve ce que l’on trouve dans les plus grandes villes : des marchés, de grandes voies, des khans, des demeures, des bains, de beaux édifices et de vastes places. Son district est vaste, couvert de domaines agricoles et de villages, il est fertile et ses champs sont parfaitement cultivés. Les bateaux y chargent du blé et d’autres produits à destination du reste du monde. Les jardins environnants produisent des fruits en quantité et d’une grosseur remarquable."

Al-Idrîsî, Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq, encore appelé Livre de Roger, Sicile, 1154

Description de Jérusalem

"Jérusalem est une ville illustre, de construction immémoriale et éternelle. Elle porta le nom d’Îliyâ’. Située sur une montagne accessible de tous les côtés, elle est allongée et s’étend de l’ouest à l’est. À l’occident se trouve la porte dite du Mihrâb ; elle est dominée par la coupole de David (sur qui soit le salut !) ; à l’orient, la porte dite de la Miséricorde (bâb al-Rahma) qui est ordinairement fermée et ne s’ouvre que lors de la fête des rameaux; au sud, la porte de Sion (Sihyûn) ; au nord, la porte dite d' Amûd al-Ghurâb. En partant de la porte occidentale ou d’al-Mihrâb, on se dirige vers l’est par une rue et l’on parvient à la grande église dite de la Résurrection, et que les musulmans appellent Qumâma. Cette église est l’objet du pèlerinage de tout l’Empire grec d’Orient et d’Occident. On y entre par la porte occidentale et l’on parvient directement sous le dôme qui couvre toute l’église et qui est l’une des choses les plus remarquables du monde. (...)

Après être descendu dans l’église, le spectateur trouve le très vénéré Saint-Sépulcre ayant deux portes et surmonté d’une coupole d’une construction très solide, très bien construite et d’une décoration exceptionnelle; de ces deux portes l’une fait face, du côté du nord, à la porte de Santa-Maria, l’autre fait face au sud et se nomme porte de la Crucifixion : c’est de ce côté qu’est le clocher de l’église, clocher vis-à-vis duquel se trouve, vers l’orient, une [autre] église considérable, immense, où les Francs chrétiens célèbrent la messe et communient. À l’orient de cette église, et un peu au sud, on parvient à la prison où le seigneur Messie fut détenu et au lieu où il fut crucifié. La grande coupole [de l’église de la Résurrection] est circulairement percée à ciel ouvert et on y voit tout autour et intérieurement des peintures représentant les prophètes, le seigneur Messie, sainte Marie sa mère et saint Jean Baptiste. Parmi les lampes qui sont suspendues au-dessus du Saint-Sépulcre, on en distingue trois qui sont en or et qui sont placées au-dessus de la tombe. Si vous sortez de l’église principale en vous dirigeant vers l’orient, vous rencontrerez la sainte demeure qui fut bâtie par Salomon, fils de David - sur lui le salut ! - et qui fut un lieu de prière et de pèlerinage du temps de la puissance des juifs. Ce temple leur fut ensuite ravi et ils en furent chassés. À l’époque où arrivèrent les musulmans, il fut de nouveau vénéré et c’est maintenant la grande mosquée connue par les musulmans sous le nom de mosquée al-Aqsâ. Il n’en existe pas au monde qui l’égale en grandeur, si l’on en excepte toutefois la grande mosquée de la capitale de l’Andalousie (dyâr al-Andalus) ; car, d’après ce qu’on rapporte, le toit de cette mosquée est plus grand que celui de la mosquée al-Aqsâ. L’aire de cette dernière forme un parallélogramme dont la hauteur est de deux cents brasses, et la base de cent quatre-vingts. La moitié de cet espace, celle qui est voisine du Mihrâb, est couverte de dômes en pierre soutenus par plusieurs rangs de colonnes ; l’autre est à ciel ouvert. Au centre de l’édifice il y a un grand dôme connu sous le nom de Dôme du Rocher ; il fut orné d’incrustations d’or et d’autres beaux ouvrages, par les soins de divers califes musulmans. Au centre se trouve un rocher tombé [du ciel] de forme quadrangulaire comme un bouclier ; au centre du dôme, l’une de ses extrémités s’élève au-dessus du sol de la hauteur d’une demi-toise ou environ, l’autre est au niveau du sol ; elle est à peu près cubique, et sa largeur égale à peu près sa longueur, c’est-à-dire près de dix coudées. Au pied et à l’intérieur il y a une caverne, comme une cellule obscure, de dix coudées de long sur cinq de large, et dont la hauteur est de plus d’une toise ; on n’y pénètre qu’à la clarté des flambeaux. Le dôme est percé de quatre portes ; en face de celle qui est à l’occident, on voit l’autel sur lequel les enfants d’Israël offraient leurs sacrifices ; près de la porte orientale, on voit l’église nommée le Saint des Saints, d’une construction élégante. Au sud se trouve le bâtiment voûté qui était à l’usage des musulmans ; mais les chrétiens s’en sont emparés de vive force et il est resté en leur pouvoir jusqu’à l’époque de la composition du présent ouvrage. Ils en ont fait des logements où résident des religieux de l’ordre des templiers, c’est-à-dire des serviteurs de la maison de Dieu. Enfin la porte septentrionale est située vis-à-vis d’un jardin bien planté de diverses espèces d’arbres et entouré de colonnades de marbre sculptées avec beaucoup d’art. Au bout du jardin se trouve un réfectoire pour les prêtres et pour ceux qui se destinent à entrer dans les ordres."

Al-Idrîsî, Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq, encore appelé Livre de Roger, Sicile, 1154

Le voyage de Saewulf[16] à Jérusalem

"Nous montons donc de Jaffa vers la ville de Jérusalem : un voyage de deux jours par un chemin montueux, très difficile et dangereux, car les Sarrasins, toujours prêts à tendre des pièges aux chrétiens, se cachent dans les cavernes des monts et dans les grottes rocheuses, veillant nuit et jour, cherchant toujours à assaillir les pèlerins isolés ou ceux qui par fatigue traînent derrière un groupe (...). Sur ce chemin non seulement les pauvres et les faibles, mais aussi les riches et les forts succombent : beaucoup périssent par les Sarrasins, plusieurs par la chaleur et la soif, beaucoup succombent par manque de vivres, plusieurs en mangeant trop. Mais nous, avec tout notre groupe, nous parvenons intacts aux lieux désirés : béni soit le Seigneur, qui n’a pas repoussé ma prière et m’a accordé sa miséricorde. Amen.

L’entrée de la ville de Jérusalem est à l’ouest, sous la citadelle du roi David, par la porte appelée porte de David. On va d’abord au Saint-Sépulcre, appelé « Martyrium », non seulement en raison de la situation de la place, mais parce qu’il est plus célèbre que toutes les autres églises."

Saewulf, Peregrinationes Tres, éd R.B.C. Huygens, Turnhout, Brépols, 1994. Cité et traduit par M. Balard, A. Demurger, P. Guichard, Pays d’Islam et monde latin Xe-XIIIe siècles. Hachette, Paris, 2000

Rome

"On voit à Rome le palais du prince qu’on nomme pape. Ce prince est supérieur en pouvoir à tous les rois ; ceux-ci lui sont inférieurs et le respectent à l’égal du Créateur. Il gouverne avec justice, punit les oppresseurs, protège les faibles et les misérables, et empêche qu’il ne soit commis de vexations. Ses décisions s’appliquent à tous les rois de la chrétienté, et nul d’entre eux ne peut s’opposer à ses arrêts. La grandeur et la magnificence de Rome sont telles qu’il est impossible de la décrire convenablement."

Al-Idrîsî, Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq, encore appelé Livre de Roger, Sicile, 1154

Gênes et Pise

"Gênes est une ville de fondation ancienne dont le site est agréable et les bâtiments sont très élevés. Elle produit des fruits en abondance, des productions l’entourent en nombre, tout comme les villages et les cultures. La ville est bâtie non loin d’une petite rivière ; ses habitants sont de riches commerçants ; ils voyagent par terre et par mer, et entreprennent également des choses faciles et difficiles. Possédant une flotte formidable, ils sont experts en fait de ruses de guerre ainsi que dans l’art du gouvernement, et ce sont eux qui ont le plus de renom parmi les chrétiens.

(...) De là à Pise, quarante milles. Pise est l’une des villes les plus importantes et les plus célèbres du pays des chrétiens. Son territoire est vaste, ses marchés florissants, ses demeures bien peuplées, son territoire étendu, ses jardins et vergers nombreux, ses cultures contiguës. Sa position est prééminente et son histoire admirable. Ses fortifications sont élevées, ses terres fertiles, ses eaux abondantes, ses monuments très remarquables. Les Pisans ont vaisseaux et chevaux, c’est-à-dire qu’ils sont préparés pour lancer des expéditions maritimes et attaquer les autres localités. Cette ville est sur les bords d’une rivière considérable qui vient des montagnes de la Lombardie, et sur les bords de laquelle sont des moulins et des jardins."

Al-Idrîsî, Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq, encore appelé Livre de Roger, Sicile, 1154

L’histoire de la dynastie normande en Sicile

"Nous disons donc que la Sicile est la perle de ce temps par ses qualités et ses bontés et qu’elle est unique par ses localités et ses habitants. Autrefois, les voyageurs venant du dehors et tous ceux qui s’y déplaçaient de ville en ville et de métropole en métropole s’accordaient pour en vanter les qualités, exalter l’étendue de son territoire, s’extasier de son extraordinaire beauté, et mettre en avant ses atouts et en général les diverses bontés dont elle jouissait car elle rassemblait les bienfaits de tous les autres pays. Les dynasties qui ont régné sur cette île sont parmi les plus nobles, et les attaques que ses rois mènent contre leurs ennemis sont des plus dures. Ces rois sont les plus grands par leur pouvoir, la considération dont ils sont entourés, la noblesse de leurs préoccupations et la gloire de leur rang.

Ce fut en l’an 453 de l’hégire, que le plus illustre, le plus valeureux, le plus puissant et le plus brillant des rois, Roger fils de Tancrède, l’élite des rois francs, conquit les meilleures des villes de la Sicile, et avec l’aide de ses compagnons parvint à renverser la tyrannie de ses préfets (wilât) et à réduire ses troupes. Il n’eut de cesse qu’il n’eût dispersé l’ensemble de ses préfets, renversé les tyrans qui défendaient l’île, lancé contre eux des attaques jour et nuit afin de leur apporter la mort et la perdition ; et il n’eut de cesse qu’il eût utilisé contre eux l’épée et la lance, se rendant ainsi maître par ses victoires de toute l’île, et qu’il eût conquis la Sicile contrée par contrée, en reculant sans cesse les zones frontières (tahgr) ; et cela en l’espace de trente ans. Lorsque le pays fut soumis à ses ordres et qu’il y eut établi son trône royal, il répandit les bienfaits de la justice sur les habitants ; il maintint leurs religions et leurs lois ; il leur assura la conservation de leurs biens et de leurs vies, à eux, à leurs familles et à leurs enfants. C’est ainsi qu’il gouverna durant sa vie, jusqu’à sa mort dont le terme était fixé par le destin, et qui eut lieu en l’an 494 alors qu’il se trouvait dans la forteresse de Melito, en Calabre, où on l’a enseveli.

Il laissa pour héritier son fils, le grand roi qui portait le même nom que lui, et qui marcha sur ses traces. Roger II, en effet, a mis sur pied les méthodes de gouvernement (dawla) et exalté la magnificence du royaume, il a donné du lustre à la fonction royale et leur juste place aux affaires du pouvoir auxquelles il a accordé une grande attention tout en accomplissant des actions louables en faveur de la justice et de la sécurité. Son mérite était tel que les rois se sont soumis à son obéissance, ont manifesté par des signes distinctifs qu’ils le soutenaient et le suivaient, lui ont confié les clefs de leurs États et se sont, de toutes parts, rendus auprès de lui, désireux de se mettre à l’ombre de son trône et de bénéficier de sa protection et de sa clémence. La considération, la gloire et la grandeur de son règne n’ont cessé d’augmenter de jour en jour jusqu’à la date où nous écrivons le présent ouvrage."

Al-Idrîsî, Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq, encore appelé Livre de Roger, Sicile, 1154


 


 

Commerce et échanges culturels

Charte accordée à Tudela[17]

"Le roi d’Aragon[18] a autorisé les musulmans de rester dans les maisons qu’ils ont à l’intérieur de la ville du Tudela pendant un an ; l’année écoulée, ils devront s’en aller dans les faubourgs avec leurs meubles, leurs femmes et leurs enfants. La mosquée principale restera en leurs mains jusqu’à leur départ. Celui qui voudra quitter Tudela pour aller soit en terre musulmane, soit ailleurs, qu’il soit libre d’aller en sécurité. Les musulmans conserveront leurs lois. On ne convoquera pas de force un musulman à la guerre, ni contre les musulmans, ni contre les chrétiens. Aucun chrétien n’entrera de force dans la maison ni le jardin d’un musulman."

Les échanges et la guerre

« Nous assistâmes, (...) à cette époque, [septembre 1184] à la sortie de Saladin, avec toute l’armée des musulmans, pour aller attaquer la forteresse d’al-Karak. (...) Barrant la route du Hijaz[19] [et donc du pèlerinage] et interdisant aux musulmans le passage en terre ferme, elle est située à une journée ou à peu près de Jérusalem. C’est le point crucial de la Palestine, un lieu d’importance. Vaste, elle est entourée d’une région habitée, dont on dit qu’elle comprenait jusqu’à quatre cents villages. Le sultan vint l’assiéger et la serra de près, au cours d’un siège qui fut fort long. Cependant, les allées et venues des caravanes de l’Egypte, à Damas, en territoire chrétien, n’étaient pas plus interrompues que celles des musulmans allant de Damas à Saint-Jean-d’Acre. Aucun des marchands chrétiens n’était arrêté ou vexé.

Les chrétiens font payer, sur leur territoire, aux musulmans, une taxe qui est appliquée en toute bonne foi. Les marchands chrétiens, à leur tour, paient en territoire musulman sur leurs marchandises ; l’entente est entre eux parfaite et l’équité est observée en toute circonstance. Les gens de guerre sont occupés à la guerre ; le peuple demeure en paix ; et les biens de ce monde vont à celui qui est vainqueur. Telle est la conduite des gens de ce pays, dans leur guerre. »

Ibn Jobayr, Voyages (1145-1217) in M. Bergé, Les Arabes, Ed. Lidis, 1983

Lettre d’al-Abbas[20], vizir du calife fatimide al-Zâfir aux Pisans (1154)

"Et maintenant nous vous concédons privilège pour l’or et l’argent et toutes vos affaires à Alexandrie, et vous autorisons à habiter dans votre fundûq d’Alexandrie. Tout ce que vous aurez à vendre, une fois payés les droits à la douane, vous pourrez les porter où vous voudrez dans notre royaume, et aussi bien les remporter chez vous si vous le voulez, à l’exception du bois, du fer et de la poix puisque ces trois denrées sont achetées par notre douane au prix de l’heure. (...)

Nous vous concédons aussi un fundûq à Babylone [Le Caire], et l’exemption des droits sur l’argent. Et votre ambassadeur a demandé que si un Pisan se rendait au Saint-Sépulcre sur un navire qui ne soit pas de bandits, et soit pris par notre flotte, au reçu de votre lettre nous vous le libérions avec ses biens. Nous autorisons vos marchands à venir au Caire quand ils voudront, et vos marchands doivent être bien traités dans tout notre royaume (...)."

Claude Cahen, Orient et Occident au temps des croisades, Paris, Aubier-Montaigne, 1983

Interdiction pontificale[21] du commerce avec les Infidèles

"Certains hommes sont pris d’une cupidité meurtrière : se glorifiant d’être des chrétiens, ils n’en livrent pas moins aux Sarrasins des armes, du fer, du bois de construction pour leurs galères, au point de les égaler, voire de les dépasser en malignité, puisqu’ils leur fournissent armes et matériaux indispensables pour combattre les chrétiens. Il en est de même que la cupidité a poussé à assumer la charge de commandant ou de pilote sur les galères et sur les navires pirates des Sarrasins. De tels hommes méritent d’être retranchés de la communion de l’Église et frappés d’excommunication pour leur iniquité ; d’être privés de leurs biens par les princes catholiques et les magistrats des cités ; de devenir les esclaves de ceux qui les auront capturés, s’il leur arrive de l’être. Nous enjoignons qu’en toutes églises des villes maritimes on fulmine et renouvelle souvent contre eux l’excommunication solennelle."

Présenté et traduit par R. Foreville, dans Histoire des conciles œcuméniques, t. IV, Paris, L’Orante, 1965

Le roi de Castille octroie une charte aux chrétiens mozarabes[22]

« Au nom de Dieu et par sa grâce. Moi, Alphonse, par la grâce de Dieu empereur, je fais cette charte de donation et liberté pour vous tous, les chrétiens mozarabes[23], que j’ai arrachés avec l’aide de Dieu à la domination des Sarrasins et fait venir dans les terres des chrétiens. J’ai décidé, volontiers et spontanément, pour l’amour de Dieu et de la sainte chrétienté, et parce que vous avez abandonné, au nom du Christ et pour l’amour de moi, vos maisons, et vos propriétés, pour venir peupler mes terres, de vous donner de bonnes coutumes dans toute ma terre ; vous y résiderez en toute liberté et franchise, vous, vos fils (...), avec tous les autres hommes qui feront ces peuplements avec vous, avec tout ce qui vous aurez pu peupler et travailler et défricher dans les localités et finages que je vous aurai donnés et confiés ; et vous, Mozarabes, vous ne paierez pas de redevance dans toutes mes terres pour aucune des marchandises dont vous y ferez commerce ; vous ne me devrez pas de service d’ost et chevauchée contre des chrétiens, ni vous ni votre descendance… »

O. Guiyotjeannin, Archives de l’Occident, I, Le Moyen Âge, Fayard, 1992

Chrétiens et musulmans en Palestine[24]

Damas

"Les chrétiens font payer, sur leur territoire, aux musulmans une taxe, qui est appliquée en toute bonne foi. Les marchands chrétiens, à leur tour, paient en territoire musulman sur leurs marchandises ; l’entente est entre eux parfaite et l’équité est observée en toute circonstance. Les gens de guerre sont occupés à leur guerre, le peuple demeure en paix, et les biens de ce monde vont à celui qui est vainqueur. Telle est la conduite des gens de ce pays dans leur guerre. Il en va de même dans la lutte intestine survenue entre les émirs des musulmans et leurs rois ; elle n’atteint ni les peuples, ni les marchands ; la sécurité ne leur fait défaut dans aucune circonstance, paix ou guerre. La situation de ce pays, sous ce rapport, est si extraordinaire que le discours n’en saurait épuiser la matière. Que Dieu exalte la parole de l’islam par sa faveur."

Baniyâs

"Que Dieu la protège ! Cette cité[25], poste frontière du pays des musulmans, est petite, avec une citadelle dont un cours d’eau fait le tour, au pied de sa muraille, et qui, pénétrant par l’une des portes de la ville, poursuit son cours sous des moulins. Elle était aux mains des Francs quand feu Nûr al-Dîn la fit revenir à l’Islam. Elle a un vaste territoire de labour dans une plaine qui l’avoisine et qui est dominée par une forteresse des Francs appelée Hûnin[26], à trois parasanges[27] de Baniyâs. L’exploitation de cette plaine est partagée entre les musulmans et les Francs, suivant un règlement qu’ils appellent « règlement de partage[28] ». Ils partagent la récolte en portions égales ; leurs bêtes y sont mêlées, sans qu’il en résulte entre eux aucun acte d’injustice."

Acre

"Nous nous arrêtons le lundi dans l’une des fermes[29] de Saint-Jean-d’Acre, à une parasange de la ville. Le chef, le directeur, est un musulman, chargé de commander pour le compte des Francs aux travailleurs musulmans qui s’y trouvent. Il réserve à tous les gens de notre caravane une hospitalité magnifique et les accueille tous, grands et petits, dans une vaste chambre haute de son habitation ; il leur offre diverses espèces de mets qu’il leur fait servir et il étend à tous son généreux accueil. Nous sommes de ceux qui profitent de cette invitation. Cette nuit ainsi passée, nous sommes au matin du mardi 10 de ce mois [18 septembre] à Saint-Jean-d’Acre – que Dieu la ruine ! – et on nous emmène à la douane qui est un khan destiné à la station de la caravane[30]. Devant la porte, sur des bancs couverts de tapis, sont assis les secrétaires chrétiens de la douane avec des écritoires d’ébène à ornements d’or. Ils savent écrire et parler l’arabe, ainsi que leur chef, fermier de la douane, qu’on appelle le çahib[31], titre qui lui est donné à cause de l’importance de sa fonction ; ils le confèrent à toute personne considérable et préposée à une charge autre que celles de l’armée. Tout impôt chez eux est converti en une ferme, et la ferme de cette douane vaut une somme considérable[32]. Les marchands y descendirent leurs charges et s’installèrent à l’étage supérieur. On examina la charge de ceux qui déclarèrent n’avoir point de marchandises, pour constater s’il n’y en avait point de cachées, puis on les laissa aller leur chemin et prendre logis où ils voudraient. Tout cela se fit avec politesse et courtoisie, sans brutalité ni bousculade. Nous allons loger dans une chambre que nous louons à une chrétienne, face à la mer. Et nous demandons à Dieu de combler notre paix et de faciliter notre sécurité.

« Que Dieu l’anéantisse et la rende à l’Islam ! » Acre est la capitale des cités des Francs en Syrie, « l’escale des voiles se dressant comme des étendards sur la mer immense »[33], le port de tout navire, l’égale par sa grandeur et son animation de Constantinople, centre de réunion des bateaux et des caravanes, rendez-vous des marchands musulmans et chrétiens de tous pays. Ses rues et ses voies publiques regorgent de la foule, et la place est étroite où poser son pas ; elle brûle dans l’incroyance et l’iniquité ; elle regorge de cochons et de croix ; sale, dégoûtante, toute emplie d’immondices et d’ordures[34]. Les Francs l’ont enlevée aux musulmans dès la première décennie du VIe siècle[35]; l’Islam l’a pleurée à pleines paupières, ce fut l’une de ses lourdes peines. Les mosquées y sont devenues des églises, et les minarets des sonnoirs à cloches. Dieu a conservé pure, dans sa mosquée principale, une place qui est réservée aux musulmans, comme un petit oratoire où les étrangers d’entre eux se réunissent pour célébrer la prière rituelle[36]. À son mihrab est le tombeau du prophète Calih[37] – que Dieu lui accorde prière et salut, ainsi qu’à tous les prophètes ! – Dieu a garanti cette place de la souillure de l’incroyance pour la baraka[38] de ce saint tombeau.

À l’est de la ville est une source (...). Elle est proche d’une mosquée dont le mihrab est resté intact ; les Francs se sont donnés un autre mihrab dans la partie est ; ainsi musulmans et chrétiens s’y assemblent et prennent les uns une direction de prière, les autres une autre. Entre les mains des chrétiens cette mosquée est vénérée, respectée. Dieu veuille y conserver pour les musulmans une place où prier !"

Ibn Djubayr, Voyages. Cité et annoté par M. Balard, A. Demurger, P. Guichard dans Pays d’Islam et monde latin Xe-XIIIe siècles. Hachette, Paris, 2000

La doctrine des Hindous pour un musulman

« J’ai écrit ce livre sur la doctrine des Hindous, sans jamais employer contre eux des arguments dénués de fondement, et en même temps sans perdre de vue qu’il allait de mon devoir, en tant que musulman, de citer fidèlement leurs propos, sans les amputer, quand je pensais que leurs idées pouvaient servir à élucider un sujet.

S’il arrive que le contenu de ces citations paraisse tout à fait païen et que les adeptes de la vérité – ainsi les musulmans – trouvent à y objecter, nous ne pouvons que dire que telle est bien là la conviction des Hindous et qu’ils sont eux-mêmes les plus qualifiés pour la défendre. »

Al-Biruni (973-1050), Description du monde

Les Francs dépeints par un musulman

« Chez les Francs – Dieu les condamne à l’enfer ! – il n’est pas de vertu humaine qui soit appréciée en dehors de la valeur guerrière ; nul chez eux n’a de rang ou de prérogative en dehors des chevaliers, seules personnes qui soient appréciées. Ce sont eux qui donnent des conseils, qui jugent et qui condamnent. (...)

On me présenta un chevalier qui avait une tumeur à la jambe (...). Je mis un emplâtre au chevalier, la tumeur s’ouvrit et s’améliora ; je prescrivis une diète à la femme pour lui rafraîchir le tempérament. Mais voici qu’arriva un médecin franc, lequel déclara : « Cet homme ne sait pas les soigner ! » et s’adressant au chevalier, il lui demanda : « Que préfères-tu ? Vivre avec une seule jambe ou mourir avec les deux ? » Le patient ayant répondu qu’il aimait mieux vivre avec une seule jambe, le médecin ordonna : « Amenez-moi un chevalier solide et une hache bien aiguisée ». Arrivèrent le chevalier et la hache tandis que j’étais toujours présent. Le médecin plaça la jambe sur un billot de bois et dit au chevalier : « Donne-lui un bon coup de hache pour la couper net ! » Sous mes yeux, l’homme la frappa d’un premier coup, puis ne l’ayant pas bien coupée, d’un second ; la moelle de la jambe gicla et le blessé mourut à l’instant même. (...)

Examinant alors la femme, le médecin dit : « Elle a dans la tête un démon qui est amoureux d’elle. Coupez-lui les cheveux ! » On les lui coupa et elle recommença à manger de leur nourriture, avec de l’ail et de la moutarde, ce qui augmenta la consomption. « C’est donc que le diable lui est entré dans la tête », trancha le médecin, et saisissant un rasoir, il lui fit une incision en forme de croix, écarta la peau pour faire apparaître l’os de la tête et le frotta avec du sel… et la femme mourut sur-le-champ. Je demandai alors : « Vous n’avez plus besoin de moi ? » Ils me dirent que non et je m’en revins après avoir appris de leur médecine bien des choses que précédemment j’ignorais.

Les Francs n’ont pas l’ombre du sentiment de l’honneur et de la jalousie. Si l’un d’entre eux sort dans la rue avec son épouse et rencontre un autre homme, celui-ci prend la main de la femme, la tire à part pour lui parler tandis que le mari s’écarte et attend qu’elle ait fini de faire la conversation ; si cela dure trop longtemps, il la laisse avec son interlocuteur et s’en va. (...) »

Usâma ibn Munqidh (1095-1188), Des enseignements de la vie. Traduits et commentés par André Miquel, Imprimerie nationale, Paris, 1983

L’héritage de la civilisation arabe

"Pour l’envahisseur apprendre la langue du peuple conquis est une habileté ; pour ce dernier apprendre la langue du conquérant est une compromission, voire une trahison. De fait, les Franj
[39] ont été nombreux à apprendre l’arabe alors que les habitants du pays, à l’exception de quelques chrétiens, sont demeurés imperméables aux langues des Occidentaux. On pourrait multiplier les exemples, car, dans tous les domaines, les Franj se sont mis à l’école arabe, aussi bien en Syrie qu’en Espagne ou en Sicile. Et ce qu’ils y ont appris était indispensable à leur expansion ultérieure. L’héritage de la civilisation grecque n’aura été transmis à l’Europe occidentale que par l’intermédiaire des Arabes, traducteurs et continuateurs. En médecine, en astronomie, en chimie, en géographie, en mathématiques, en architecture, les Franj ont tiré leurs connaissances des livres arabes qu’ils ont assimilés, imités, puis dépassés. Que de mots en portent encore le témoignage : zénith, nadir, azimut, algèbre, algorithme, ou plus simplement « chiffre ». S’agissant de l’industrie, les Européens ont repris, avant de les améliorer, les procédés utilisés par les Arabes pour la fabrication du papier, le travail du cuir le textile, la distillation de l’alcool et du sucre – encore deux mots empruntés à l’arabe. On ne peut non plus oublier à quel point l’agriculture européenne s’est elle aussi enrichie au contact de l’Orient : abricots, aubergines, échalotes, oranges, pastèques... La liste des mots « arabes » est interminable."

Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes, Paris, Jean-Claude Lattès, 1983

Les « Poulains » vus par Foucher de Chartres[40]

"Nous qui étions occidentaux, nous sommes devenus orientaux (...). Nous avons oublié les lieux de notre origine ; plusieurs d’entre nous les ignorent ou même n’en ont jamais entendu parler.

Untel possède ici des maisons en propre comme par droit d’héritage, tel autre a épousé une femme, non parmi ses compatriotes, mais syrienne, arménienne, parfois même une Sarrasine baptisée. (...) On se sert des diverses langues du pays ; et les langues jadis parlées à l’exclusion les unes des autres sont devenues communes à tous, la confiance rapproche les races les plus éloignées. La parole de l’Écriture se vérifie : « Le lion et le bœuf mangeront au même râtelier. » Le colon est maintenant devenu presque un indigène ; qui était étranger s’assimile à l’habitant.

Ceux qui étaient là-bas pauvres, Dieu ici les a rendus riches. (...) Pourquoi retourneraient-ils en Occident ?"

Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, dans Recueil des historiens des croisades, historiens occidentaux. XIIe siècle

L’opinion de la fille de l’empereur byzantin sur les croisés

Anne Comnène (1083-1148) est la fille de l’empereur Alexis Comnène. Elle compose l’histoire du règne de son père, l’Alexiade avec un grand sens de l’analyse et de la composition, mais aussi avec un esprit partial. Bohémond de Tarente est un des seigneurs normands héros de la première croisade. En 1098, il s’empare d’Antioche mais ne parvient pas à conserver sa principauté. Il doit alors se résoudre à accepter l’aide de l’empereur Alexis 1er, dont il devient le vassal comme prince d’Antioche.

"Après avoir prêté serment à l’empereur byzantin, Bohémond de Tarente refuse les cadeaux qu’il avait d’abord acceptés. Le basileus, qui connaissait le caractère inconstant des Latins, répliqua par ce dicton populaire : « Qu’une mauvaise chose retourne à son auteur. » Quand Bohémond entend cette réponse et voit revenir en toute diligence les porteurs chargés de leur fardeau, il change à nouveau d’avis et lui qui, un moment plus tôt, avait renvoyé ces présents en manifestant de l’indignation, montre à ceux qui reviennent un visage souriant, telle une pieuvre qui se transforme en un instant. Car par sa nature cet homme était un coquin, plein de souplesse devant les événements, supérieur en fait de friponnerie et d’audace à tous les Latins qui traversaient alors l’empire, autant qu’il leur était inférieur en troupes et en argent ; mais s’il surpassait tout le monde par le degré de sa perversité, l’inconstance, caractéristique naturelle des Latins, était aussi bien son propre.

Voilà pourquoi lui, qui avait refusé les présents, les acceptait maintenant avec le plus grand plaisir. Il était en effet mal intentionné : parce qu’il ne possédait pas le moindre apanage, il quittait son pays ; en apparence pour vénérer le Saint-Sépulcre[41], en réalité dans l’intention de se tailler une principauté, et mieux, si cela lui était possible, de s’emparer de l’empire des Romains[42] lui-même suivant les conseils de son père ; mais à qui veut faire jouer tous les ressorts, comme dit le proverbe, il faut beaucoup d’argent."

Anne Comnène, Alexiade, Livre X. Paris, 1943

Prière musulmane dans une église chrétienne

"Voici un trait de la grossièreté des Francs – Dieu les confonde ! Alors que je visitais Jérusalem, j’avais l’habitude d’entrer dans la mosquée al-Aqsâ. Sur un des côtés, il y a un petit oratoire où les Francs avaient installé une église. Quand donc j’entrai dans la mosquée al-Aqsâ, lieu de séjour de mes amis templiers, ils mettaient à ma disposition ce petit oratoire pour que j’y fasse mes prières. Un jour j’entrai, je dis la formule Allah akbar [Allah est grand] et j’allais commencer la prière lorsqu’un Franc se précipita sur moi, m’empoigna et me tourna le visage vers l’Orient en disant : « C’est ainsi qu’on prie ! » Tout de suite, des templiers intervinrent et l’éloignèrent de moi tandis que je retournai à ma prière. Mais l’homme, profitant d’un moment d’inattention, se jeta à nouveau sur moi, me tourna le visage vers l’Orient en répétant : « C’est ainsi qu’on prie ! » De nouveau, les templiers intervinrent, l’éloignèrent et s’excusèrent envers moi en disant : « C’est un étranger ! Il vient d’arriver du pays des Francs et il n’a jamais vu quelqu’un prier sans se tourner vers l’Orient. » « J’ai assez prié », répondis-je, et je sortis stupéfié par ce démon qui s’était tellement irrité et agité en me voyant prier en direction de la qibla [La Mecque]."

Usâma[43], Des enseignements de la vie. Extrait de F. Gabrieli dans Chroniques arabes des croisades, Sindbad, 1977

La cuisine

"Il y a des Francs qui se sont établis dans le pays et se sont mis à vivre dans la familiarité des musulmans ; ils sont bien meilleurs que ceux qui viennent d’arriver fraîchement de leurs pays d’origine mais ils ne sont qu’une exception qui ne constitue pas la règle. À ce propos, j’envoyai un jour un ami régler une affaire à Antioche, dont le chef était Tudrus ibn as-Sâfi. Ce dépositaire de l’autorité, qui était mon ami, dit à celui que j’envoyais : « J’ai été invité par un Franc, viens avec moi pour voir comment ils vivent. » Je l’accompagnai, raconte mon ami, et nous arrivâmes à la maison d’un chevalier, un de ceux, installés depuis longtemps, qui étaient venus avec la première expédition des Francs. Retiré du service, il vivait du revenu d’une propriété qu’il possédait à Antioche. Il fit installer une belle table avec des mets fort propres et très appétissants. En voyant que je m’abstenais de manger, il me dit : « Tu peux manger de bon appétit, car je ne mange pas la nourriture des Francs ; j’ai des cuisinières égyptiennes et je mange seulement ce qu’elles préparent ; du porc, il n’en entre pas chez moi. »"

Usâma, Des enseignements de la vie, extrait de F. Gabrieli, dans Chroniques arabes des croisades, Sindbad,1977

Les Bédouins

"Les Bédouins ne demeurent ni dans des villages ni dans des cités, ni dans des châteaux, mais ils couchent toujours dans les champs. Et ils installent leurs serviteurs, leurs femmes, leurs enfants, le soir pour la nuit, ou de jour quand il fait mauvais temps, dans des sortes de tentes qu’ils font avec des cercles de tonneaux attachés à des perches, comme sont les chars des dames ; et sur ces cercles ils jettent des peaux de mouton que l’on appelle peaux de Damas, préparées dans l’alun. Les Bédouins eux-mêmes ont de grandes pelisses de ces peaux qui leur couvrent tout le corps, les jambes et les pieds.

Quand il pleut le soir et qu’il fait mauvais temps la nuit, ils s’enveloppent dans leurs pelisses, et ôtent les brides de leurs chevaux, et les laissent paître à côté d’eux. Et quand arrive le lendemain, ils étendent leurs pelisses au soleil et les frottent et les apprêtent ; et il ne paraîtra en rien qu’elles aient été mouillées le soir. Leur croyance est telle que nul ne peut mourir qu’à son jour, et pour cela ils ne veulent pas d’armes défensives. Et quand ils maudissent leurs enfants, ils leur disent : « Ainsi sois-tu maudit comme le Franc qui s’arme par peur de la mort. » Au combat, ils ne portent rien que l’épée et la lance.

Presque tous sont vêtus d’un surplis, comme les prêtres. Leurs têtes sont entortillées de linges qui leur passent par-dessous le menton, ce qui les rend gens très laids et hideux à regarder, car les cheveux de leur tête et les poils de leur barbe sont tout noirs. Ils vivent du lait de leurs bêtes, et achètent dans les plaines appartenant à des hommes de haut rang les pâturages dont vivent leurs bêtes. Leur nombre, personne ne saurait le dire, car il y en a dans le royaume d’Égypte, dans le royaume de Jérusalem et dans toutes les autres terres des Sarrasins et des païens, à qui ils rendent chaque année de grands tributs."

Jean de Joinville, Vie de Saint Louis

Les enfants esclaves[44]

"Un jour, alors que je chevauchais aux côtés du sultan face aux Francs, un éclaireur de l’armée vint à nous avec une femme qui sanglotait en se frappant la poitrine. « Elle est sortie de chez les Francs, nous expliqua l’éclaireur, pour rencontrer le maître, et nous l’avons amené » Saladin demanda à son interprète de l’interroger. Elle dit : « Des voleurs musulmans sont entrés dans ma tente et ont volé ma petite fille. J’ai passé toute la nuit à pleurer, alors nos chefs m’ont dit : « Le roi des musulmans est miséricordieux, nous te laisserons aller vers lui et tu pourras demander ta fille. » Alors je suis venue et j’ai mis tous mes espoirs en toi. » Saladin fut ému et des larmes lui vinrent aux yeux. Il envoya quelqu’un au marché des esclaves pour chercher la fille et moins d’une heure après un cavalier arriva portant l’enfant sur ses épaules. Dès qu’elle les vit, la mère se jeta à terre, se barbouilla le visage de sable et tous les présents pleuraient d’émotion. Elle regarda vers le ciel et se mit à dire des choses incompréhensibles. On lui rendit donc sa fille et on la raccompagna au camp des Francs.

Chronique de Bahâ ad-Dîn. Extrait de F. Gabrieli, Chroniques arabes des croisades, Sindbad, 1977

Les Latins d’Orient

« Il y a des Francs qui se sont établis dans le pays et se sont mis à vivre dans la familiarité des musulmans ; ils sont bien meilleurs que ceux qui viennent d’arriver fraîchement de leur pays d’origine, mais ils ne sont qu’une exception qui ne constitue pas la règle. A ce propos, j’envoyai un jour un ami régler une affaire à Antioche, dont le chef était Tudrus ibn as-Sâfi. Ce dépositaire de l’autorité, qui était mon ami, dit à celui que j’envoyais : « J’ai été invité par un Franc, viens avec moi pour voir comment ils vivent. »

Je l’accompagnai, raconte mon ami, et nous arrivâmes à la maison d’un chevalier, un de ceux, installés depuis longtemps (...). Il vivait du revenu d’une propriété qu’il possédait à Antioche. Il fit installer une belle table avec des mets forts propres et très appétissants. En voyant que je m’abstenais de manger, il me dit : « Tu peux manger de bon appétit, car je ne mange pas la nourriture des Francs ; j’ai des cuisinière égyptiennes et je mange seulement ce qu’elles préparent ; du porc, il n’en entre pas chez moi. » (...)

Je me suis demandé, dans les débuts, s’ils allaient vraiment ressembler à nous, avec le temps. J’ai pu croire, à travers certains d’entre eux, au miracle : sinon qu’ils embrassent notre foi, du moins que, restés chrétiens, ils apprennent, en masse, notre langue et partagent, comme les chrétiens de chez nous, une même vie avec leurs frères musulmans. Mais les Francs, dans leur ensemble, n’ont voulu ni l’un ni l’autre. »

Usama, (1095-1188), Le Livre de l’enseignement par l’exemple, éd. A. Miquel, 1986

Le roi de Sicile Guillaume II le Bon

« Le roi de Sicile est admirable en ceci qu’il a une conduite parfaite ; il emploie des musulmans comme fonctionnaires et utilise des officiers castrats et tous, ou presque, gardent leur foi secrète et restent attachés à la loi musulmane. Le roi a pleine confiance dans les musulmans et se repose sur eux pour ses affaires et ses travaux les plus importants. (...) Ce rois possède de grands palais et des jardins merveilleux surtout dans la capitale de son royaume, al-Madina. C’est le souverain de la Chrétienté qui mène le train le plus somptueux et qui est le plus opulent. Il ressemble aux souverains musulmans : comme eux, il plonge dans les délices du pouvoir, établit ses lois, règle ses modalités, répartit les dignités parmi ses hommes, exagère la pompe royale et l’étalage de son apparat. Son autorité est très grande. Il a des médecins et des astrologues, car il s’en préoccupe grandement et y tient tant que, lorsqu’il apprend qu’un médecin ou un astrologue est de passage dans son royaume, il ordonne qu’on le retienne et le comble de tant de moyens d’existence qu’il en oublie sa patrie. (...)

Un autre fait admirable qu’on rapporte à propos de sa personne, c’est qu’il lit et écrit l’arabe ; d’ailleurs son paraphe, d’après ce que nous en dit un de ses serviteurs particuliers, est ainsi formulé en arabe : « Louange à Dieu, autant qu’Il le mérite » (...). Il y avait eu dans cette île un séisme[45] qui a avait fait trembler la terre et effrayé ce roi polythéiste. Il parcourait son palais et entendait ses femmes et ses eunuques invoquer le nom de Dieu et celui de son Prophète (...). [Le roi dit] « Que chacun évoque son Dieu et Celui à qui il croit. »

Ibn Jubayr, Relation de voyage (1184-1185) in Voyageurs arabes, Gallimard, 1995

Des musulmans témoignent du pèlerinage de St-Jacques-de-Compostelle

« Les ambassadeurs musulmans ne manquèrent pas de s’étonner lorsque sur le chemin d’Occident, ils virent tant de pèlerins chrétiens qui allaient à Compostelle et en revenaient, après avoir fait oraison ; alors, émerveillés, ils demandèrent au centurion Pierre, qui leur servait de guide et de compagnon parmi les chrétiens et qui connaissait assez bien leur langue : Qui est-il donc pour qu’une si grande multitude de chrétiens lui rende si dévotement visite ? Qui est ce personnage si grand, si illustre, pour que les chrétiens aillent vers lui, afin de le prier depuis les Pyrénées et de plus loin encore ? La multitude de ceux qui vont et viennent est si grande que c’est à peine si elle laisse un passage libre sur la chaussée en direction de l’Occident.

On leur répondit (...) qu’il s’agissait de St-Jacques, apôtre de notre Seigneur et Sauveur, frère de Jean, apôtre et évangéliste, tous deux fis le Zébédée, dont le corps est enterré aux confins de la Galice et que vénèrent la Gaule, l’Angleterre, le Latium, l’Allemagne et toutes les provinces de chrétienté, surtout l’Espagne, car elles le tiennent pour leur patron et protecteur.

Et lorsque les ambassadeurs marocains demandent à Pierre, leur guide, quelle sorte de patronage St-Jacques offre à ceux qui lui demandent secours et lui rendent un culte, le centurion leur répond que, par son intercession et ses mérites, on obtient de la miséricorde de Dieu que les aveugles recouvrent la vue, que les boiteux marchent, que les lépreux et ceux qui souffrent de maladies de toutes sortes retrouvent la santé. »

« Histoire compostellane », in A. Dupront, St-Jacques-de-Compostelle, Brépols, 1985

La bibliothèque du Caire

« Le samedi du mois de jumada II de l’année 395[46], on ouvrit au Caire la « maison de la Science » ; on y installa des jurisconsultes et l’on y transporta des livres tirés des bibliothèques du palais. Chacun avait la liberté d’entrer et de lire, ou de copier tout ce qu’il voulait. Cette Maison fut ornée avec soin, décorée de tapis et de rideaux, et l’on y attacha des intendants et des valets pour en faire le service. On y établit des lecteurs, des astronomes, des grammairiens et des médecins. La bibliothèque que Hakim avait fait porter renfermait des ouvrages sur toutes sortes de matières, des livres copiés de la main des plus célèbres calligraphes. (...) On y trouvait l’encre, le papier et les plumes dont on pouvait avoir besoin. »

Al-Maqrisi (1364-1442), historien arabe

Anne Comnène, les chrétiens d’Occident et les musulmans

« Alexis[47] n’avait pas encore eu le temps de se reposer un peu, qu’il entendit la rumeur touchant l’approche d’innombrables armées franques[48]. Il en redoutait l’arrivée, car il connaissait leur élan irrésistible, leur caractère instable et versatile, ainsi que tout ce qui est propre au tempérament celte avec ses conséquences nécessaires ; il savait qu’ils ont toujours la bouche ouverte devant les richesses et qu’à la première occasion on les voit enfreindre leurs traités sans scrupules. (...)

La réalité était beaucoup plus grave et terrible que les bruits qui couraient. Car c’était l’Occident entier, tout ce qu’il y a de nations barbares habitant le pays situé entre l’autre rive de l’Adriatique et les Colonnes d’Hercule[49], c’était tout cela qui émigrait en masse, cheminait familles entières et marchait sur l’Asie en traversant l’Europe d’un bout à l’autre. (...)

Cette formidable armée celte[50], quand elle arriverait, n’interviendrait pas dans les affaires des chrétiens[51] mais accablerait de façon terrible les barbares Ismaélites[52] qui sont les esclaves de l’ivresse, du vin et de Dionysos[53]. »

Anne Comnène, Alexiade, XIe-XIIe



Djihaad et guerre sainte

La guerre juste

« Pour les chevaliers du Christ, au contraire, c’est en toute sécurité qu’ils combattent pour leur Seigneur sans avoir à craindre de pécher en tuant leurs adversaires, ni de périr s’ils se font tuer eux-mêmes.

Que la mort soit subie, qu’elle soit donnée, c’est toujours pour le Christ : elle n’a rien de criminel, elle est très glorieuse. (...)

[Le chevalier] venge le Christ de ceux qui font le mal ; il défend les chrétiens. S’il est tué lui-même, il ne périt pas : il parvient à son but. La mort qu’il inflige est au profit du Christ, celle qu’il reçoit ; au sien propre. De la mort du païen, le chrétien peut tirer gloire, puisqu’il agit pour la gloire du Christ. »

Saint Bernard, De laude novae militiae (1145)

Extraits du Dictatus Papae[54], 1075

«  I – L’Eglise romaine a été fondée par le Seigneur seul.

II – Seul le pontife romain est dit à juste titre universel.

III – Seul, il peut déposer ou absoudre les évêques.

IV – Son légat, dans un concile, est au dessus de tous les évêques.

V - Le pape peut déposer les absents.

VI - Vis-à-vis de ceux qui ont été excommuniés par lui, on ne peut entre autres choses habiter sous le même toit.

VII - Seul, il peut, selon l’opportunité, établir de nouvelles lois, réunir de nouveaux peuples [ou « de nouvelles paroisses »], transformer une collégiale en abbaye, diviser un évêché riche ou unir des évêchés pauvres.

VIII – Seul il peut user des insignes impériaux.

IX – Le pape est le seul homme dont tous les princes baisent les pieds.

X - Il est le seul dont le nom soit prononcé dans toutes les églises.

XI - Son nom est unique dans le monde.

XII – Il lui est permis de déposer les empereurs.

XIII - Il lui est permis de transférer les évêques d’un siège à un autre, selon la nécessité.

XIV - Il a le droit d’ordonner un clerc de n’importe quelle église, où il veut.

XV - Celui qui a été ordonné par lui peut gouverner l’église d’un autre mais non faire la guerre ; il ne doit pas recevoir d’un autre évêque un grade supérieur.

XVI - Aucun synode ne peut être appelé général sans son ordre.

XVII - Aucun texte canonique n’existe en dehors de son autorité.

XVIII - Sa sentence ne doit être réformée par personne et seul il peut réformer la sentence de tous.

XIX – Il ne doit être jugé par personne.

XX - Personne ne peut condamner celui qui fait appel au Siège apostolique.

XXI - Les causæ majores de n’importe quelle église doivent être portées devant lui.

XXII – L’Eglise romaine n’a jamais erré ; et selon le témoignage et l’Ecriture, elle n’errera jamais

XXIII - Le pontife romain, canoniquement ordonné, est indubitablement par les mérites de saint Pierre établi dans la sainteté, au témoignage de saint Ennodius, évêque de Pavie, d’accord avec de nombreux Pères comme on peut le voir dans le décret du bienheureux pape Symmaque.

XXIV - Sur son ordre et avec son consentement, les vassaux peuvent porter des accusations.

XXV - Le pape peut déposer et absoudre les évêques en l’absence de synode.

XXVI - Celui qui n’est pas avec l’Église romaine n’est pas considéré comme catholique.

XXVII - Le pape peut délier les sujets du serment de fidélité fait aux injustes. »

Le pape Urbain II préside le Concile de Clermont

Sébastien Mamerot, Les Passages d’outremer faits par les François contre les Turcs depuis Charlemagne jusqu’en 1462. Manuscrit enluminé sur parchemin (287 feuillets, 32 x 23 cm) Bourges, Jean Colombe, 1474-1475. BnF, Manuscrits (Fr 5594 fol. 19)


L’appel à la croisade du pape Urbain II[55]

"Ô fils de Dieu ! Après avoir promis à Dieu de maintenir la paix dans votre pays et d’aider fidèlement l’Église à conserver ses droits, et en tenant cette promesse plus vigoureusement que d’ordinaire, vous qui venez de profiter de la correction que Dieu vous envoie, vous allez pouvoir recevoir votre récompense en appliquant [56]votre vaillance à une autre tâche. C’est une affaire qui concerne Dieu et qui vous regarde vous-mêmes, et qui s’est révélée tout récemment[57]. Il importe que, sans tarder, vous vous portiez au secours de vos frères qui habitent les pays d’Orient et qui déjà bien souvent ont réclamé votre aide.

En effet, comme la plupart d’entre vous le savent déjà, un peuple venu de Perse, les Turcs, a envahi leur pays. Ils se sont avancés jusqu’à la mer Méditerranée et plus précisément jusqu’à ce qu’on appelle le Bras Saint-George[58]. Dans le pays de Romani, ils s’étendent continuellement au détriment des terres des chrétiens, après avoir vaincu ceux-ci à sept reprises en leur faisant la guerre. Beaucoup sont tombés sous leurs coups ; beaucoup ont été réduits en esclavage. Ces Turcs détruisent les églises ; ils saccagent le royaume de Dieu.

Si vous demeuriez encore quelque temps sans rien faire, les fidèles de Dieu seraient encore plus largement victimes de cette invasion. Aussi je vous exhorte et je vous supplie – et ce n’est pas moi qui vous y exhorte, c’est le Seigneur lui-même – vous, les hérauts du Christ[59], à persuader à tous, à quelque classe de la société qu’ils appartiennent, chevaliers ou piétons, riches ou pauvres, par vos fréquentes prédications, de se rendre à temps au secours des chrétiens et de repousser ce peuple néfaste loin de nos territoires. Je le dis à ceux qui sont ici, je le mande à ceux qui sont absents : le Christ l’ordonne.

À tous ceux qui y partiront et qui mourront en route, que ce soit sur terre ou sur mer, ou qui perdront la vie en combattant les païens, la rémission de leurs péchés sera accordée. Et je l’accorde à ceux qui participeront à ce voyage, en vertu de l’autorité que je tiens de Dieu.

Quelle honte, si un peuple aussi méprisé, aussi dégradé, esclave des démons, l’emportait sur la nation qui s’adonne au culte de Dieu et qui s’honore du nom de chrétienne ! Quels reproches le Seigneur Lui-même vous adresserait si vous ne trouviez pas d’hommes qui soient dignes, comme vous, du nom de chrétiens !

Qu’ils aillent donc au combat contre les Infidèles – un combat qui vaut d’être engagé et qui mérite de s’achever en victoire –, ceux-là qui jusqu’ici s’adonnaient à des guerres privées et abusives, au grand dam des fidèles ! Qu’ils soient désormais des chevaliers du Christ, ceux-là qui n’étaient que des brigands ! Qu’ils luttent maintenant, à bon droit, contre les barbares, ceux-là qui se battaient contre leurs frères et leurs parents ! Ce sont les récompenses éternelles qu’ils vont gagner, ceux qui se faisaient mercenaires pour quelques misérables sous. Ils travailleront pour un double honneur, ceux-là qui se fatiguaient au détriment de leur corps et de leur âme. Ils étaient ici tristes et pauvres ; ils seront là-bas joyeux et riches. Ici, ils étaient les ennemis du Seigneur ; là-bas, ils seront ses amis !"

Foucher de Chartres, « Historia Hierosolymitana », in Recueil des historiens des croisades, historiens occidentaux. Cité par M. Balard, A. Demurger, P. Guichard dans Pays d’Islam et monde latin Xe-XIIIe siècles. Hachette, Paris, 2000

La lettre encyclique de l’archevêque de Pise au pape[60]

"Au Seigneur pape de l’Église de Rome, à tous les évêques et à tous les fidèles de la foi chrétienne, moi, archevêque de Pise, avec les autres évêques, le duc Godefroi par la grâce de Dieu aujourd’hui avoué du Saint-Sépulcre, Raymond comte de Saint-Gilles et toute l’armée de Dieu aujourd’hui en terre d’Israël, salut et prières. Multipliez hymnes et prières, riez et dansez devant le Seigneur, car Dieu a exalté Sa miséricorde, en accomplissant en nous ce qu’Il avait promis dans les temps anciens. Après avoir pris Nicée, l’armée entière a poursuivi son chemin, avec plus de trois cent mille hommes d’armes. Cette multitude pouvait occuper tout l’Empire grec, en un seul jour boire l’eau de tous les fleuves et labourer tous les champs, et pourtant le Seigneur l’a menée dans une telle abondance qu’on achetait un bélier pour un sou à peine ou un bœuf pour douze. En outre les princes et les rois des Sarrasins se sont levés contre nous, mais par la volonté de Dieu ils ont été aisément vaincus et écrasés. Après tous ces bonheurs, Dieu a voulu punir les orgueilleux et a mis sur notre route Antioche, une ville imprenable par les moyens humains. Il nous a retenus neuf mois à ce siège, Il nous a humiliés en nous laissant encercler jusqu’à ce que soit ravalée l’enflure de notre superbe. Nous étions donc abaissés jusqu’à ne plus pouvoir trouver dans l’armée entière une centaine de bons chevaux. Alors Dieu nous ouvrit les trésors de Sa bénédiction et de Sa miséricorde. Il nous introduisit dans la cité, remit à notre pouvoir les Turcs et tous leurs biens. Peut-être avons-nous attribué cette conquête à nos seuls mérites, peut-être n’avons-nous pas exalté assez dignement le Dieu qui nous l’avait octroyée : nous avons donc été assiégés par un nombre si grand de Sarrasins que nul n’osait plus sortir de la cité. La faim s’étendait dans la ville, c’était à peine si on se retenait de manger la chair humaine. Mais il serait trop long de raconter les misères qu’on souffrit dans la cité. Le Seigneur regarda son peuple, et Il a consolé ceux qu’Il avait si longtemps tourmentés. (...)

Il a infusé la force de prendre les armes et de combattre valeureusement. Nous avons triomphé des ennemis, mais la faim et l’inaction ont ensuite affaibli l’armée à Antioche. Nous sommes repartis pour la Syrie, surtout à cause des disputes entre les princes, nous avons pris de force les villes sarrasines d’al-Bara et Ma’arrat et conquis les châteaux de la région. Nous nous disposions à attendre là, mais telle fut la famine dans l’armée que les chrétiens mangeaient les cadavres en cours de décomposition des Sarrasins. Ensuite, comme sur un avertissement du Seigneur, nous avons avancé jusqu’en Perse, nous avons eu avec nous la main très généreuse, miséricordieuse et victorieuse du Père tout-puissant. Les bourgeois et les châtelains de la région où nous progressions nous envoyaient des messagers chargés de cadeaux, ils se montraient prêts à servir et à rendre leurs places fortes. Mais parce que notre armée n’était plus nombreuse et que tous étaient pressés d’arriver à Jérusalem, nous avons accepté des garanties et nous les avons soumis à tribut. Alors que chacune des nombreuses cités qui sont sur ces rivages maritimes avait plus d’habitants qu’il n’y en a dans notre armée, les exemples d’Antioche, Laodicée et Rohas nous montraient que la main du Seigneur était avec nous ; nombre de ceux de l’armée qui étaient restés là-bas nous rejoignirent donc à Tyr. Ainsi Dieu était notre guide et œuvrait avec nous, et nous sommes arrivés devant Jérusalem. Lors du siège de la Cité, l’armée a beaucoup souffert, surtout du manque d’eau. Nous avons alors tenu un conseil : les évêques et les princes ont fait annoncer qu’on ferait en procession le tour de la ville pieds nus, pour que Celui qui pour nous y fit son entrée en toute humilité, devant notre humilité envers Lui, l’ouvre à nous pour procéder au jugement de ses ennemis. Le Seigneur agréa notre humilité. Huit jours après notre geste d’humiliation, Il nous a livré la cité avec ses ennemis, l’anniversaire même de ce jour où l’Église primitive en fut expulsée et où de nombreux fidèles célèbrent la fête de la Dispersion des Apôtres. Et si vous voulez savoir ce qu’on fit des ennemis qu’on trouva ici, sachez que, sous le portique de Salomon et dans son Temple, les nôtres chevauchaient dans le sang des Sarrasins jusqu’aux genoux des chevaux..."

G. Lobrichon, 1099, Jérusalem conquise, Le Seuil, Paris, 1998

La prise de Jérusalem (1099)

La prise de Jérusalem (1)[61]

"C’était le sixième jour de la semaine et la neuvième heure de la journée. Il semble que ce moment fut choisi par Dieu même, puisque à pareil jour et à pareille heure, le Seigneur avait souffert dans la même ville pour le salut du monde (...).

Le duc [Godefroy de Bouillon] et tous ceux qui étaient entrés avec lui s’étant réunis, couverts de leurs casques et de leurs boucliers, parcouraient les rues et les places, le glaive nu, frappant indistinctement tous les ennemis qui s’offraient à leurs coups, et n’épargnant ni l’âge ni le rang. On voyait tomber de tous côtés de nouvelles victimes, les têtes détachées des corps s’amoncelaient çà et là, et déjà l’on ne pouvait passer dans les rues qu’à travers des monceaux de cadavres (...). Dès qu’ils furent parvenus sur les remparts, ils allèrent ouvrir la porte du Midi, qui se trouvait près de là, et tout le peuple chrétien pénétra facilement par ce nouveau côté. L’illustre et vaillant comte de Toulouse entra dans la place (...).

Les autres princes, après avoir mis à mort dans les divers quartiers de la ville tous ceux qu’ils rencontraient sous leurs pas, ayant appris qu’une grande partie du peuple s’était réfugiée derrière les remparts du Temple, y coururent tous ensemble, conduisant à leur suite une immense multitude de cavaliers et de fantassins, frappant de leurs glaives tous ceux qui se présentaient, ne faisant grâce à personne, et inondant la place du sang des infidèles. Ils accomplirent ainsi les justes décrets de Dieu, afin que ceux qui avaient profané le sanctuaire du Seigneur par leurs actes superstitieux, le rendant dès lors étranger au peuple fidèle, le purifiassent à leur tour par leur propre sang, et subissent la mort dans ce lieu même en expiation de leurs crimes. On ne pouvait voir cependant sans horreur cette multitude de morts, ces membres épars jonchant la terre de tous côtés, et ces flots de sang inondant la surface du sol (...). On dit qu’il périt dans l’enceinte même du Temple environ dix mille ennemis sans compter tous ceux qui avaient été tués de tous côtés (...).

Chacun s’emparait à titre de propriété perpétuelle de la maison dans laquelle il était entré de vive force et de tout ce qu’il y trouvait ; car avant même qu’ils se fussent emparés de la ville, les croisés étaient convenus entre eux qu’aussitôt qu’ils s’en seraient rendus maîtres, tout ce que chacun pourrait prendre pour son compte lui serait acquis, et qu’il le posséderait à jamais et sans trouble en toute propriété. Après ces premières dispositions, les princes déposèrent les armes, changèrent de vêtements, purifièrent leurs mains, et, marchant pieds nus, le cœur rempli d’humilité et de contrition, ils se mirent en devoir de la plus grande dévotion, poussant des gémissements, versant des larmes, embrassant tous les objets de leurs pieux hommages et élevant vers le ciel leurs profonds soupirs."

D’après Guillaume de Tyr (XIIe siècle).

La prise de Jérusalem (2)[62]

"Les Francs, qui avaient essayé sans succès de prendre la ville d’Acre, se portèrent vers Jérusalem et l’assiégèrent pendant plus de quarante jours. Ils élevèrent deux tours contre la ville, l’une était du côté de la montagne de Sion[63]. Les musulmans y mirent le feu et tuèrent tous les chrétiens qui s’y trouvaient. Mais au moment où la tour finissait de brûler, un homme accourut pour leur annoncer que la ville venait d’être envahie du côté opposé.

La Ville sainte fut prise du côté du nord, dans la matinée du vendredi 22 du mois de Shaban [15 juillet]. Aussitôt la foule prit la fuite. Les Francs restèrent une semaine dans la ville, occupés à massacrer les musulmans. Une troupe de musulmans s’était retirée dans le mirhab de David[64], et s’y était fortifiée. Elle se défendit pendant trois jours. Les Francs ayant offert de les recevoir à capitulation, ils se rendirent et eurent la vie sauve ; on leur permit de sortir pendant la nuit et ils se retirèrent à Ascalon. Les Francs massacrèrent plus de 70 000 musulmans dans la mosquée al-Aqsâ[65] : parmi eux on remarquait un grand nombre d’imams, de savants, et de personnes d’une vie pieuse et mortifiée - qui avaient quitté leur patrie pour venir prier dans ce noble lieu. Les Francs enlevèrent d’al-Sakra[66] plus de quarante lampes d’argent, chacune du poids de 3 000 dirhams[67]. Ils y prirent aussi un grand lampadaire d’argent qui pesait 40 ratls de Syrie, ainsi que 150 lampes d’une moindre valeur. Le butin fait par les Francs était immense.

Les personnes qui avaient quitté la Syrie arrivèrent à Bagdad au mois du Ramadân [fin juillet-début août] avec le cadi Abû sa’d. Elles se présentèrent au diwân[68] et y firent un récit qui arracha des larmes de tous les yeux. La douleur était dans les cœurs. Ces personnes, le vendredi qui suivit leur arrivée, restèrent dans la grande mosquée, invoquant la miséricorde divine. Elles pleuraient, et le peuple entier pleurait avec elles ; elles racontèrent les malheurs qui avaient frappé les musulmans de nobles et vastes contrées : le massacre des hommes, l’enlèvement des femmes et des enfants, et le pillage des propriétés. Telle était la douleur générale qu’on ne songea plus à l’observation du jeûne (...).

Les princes n’étaient pas d’accord ensemble. Voilà pourquoi les Francs se rendirent maîtres du pays."

Ibn al-Athîr, Kamel-Altevarykh, présenté et traduit dans Recueil des historiens des croisades, historiens orientaux, t. I, Paris, Imprimerie nationale, 1872, pp. 197-201

Ière croisade : Attaque d’Antioche par les croisés qui escaladent les murs[69]

Sébastien Mamerot, Les Passages faits outremer par les Français contre les Turcs depuis Charlemagne jusqu’en 1462. Manuscrit enluminé sur parchemin (287 feuillets, 32 x 23 cm). Bourges, Jean Colombe, 1474-1475. BnF, Manuscrits (Fr 5594 fol. 59v)


La nécessité du djihaad[70]

"Une partie des Infidèles assaillit à l’improviste l’île de la Sicile, mettant à profit les différends et les conflits [qui y régnaient] ; de cette manière [les Infidèles] s’emparèrent aussi d’une ville après l’autre en Espagne. Lorsque des informations se confirmant l’une l’autre leur parvinrent sur la situation perturbée de [la Syrie] dont les souverains se détestaient et se combattaient, ils résolurent de l’envahir. Et Jérusalem était le comble de leurs vœux.

Examinant le pays de Syrie, ils constataient que les États y étaient aux prises l’un avec l’autre, leurs vues divergeaient, leurs rapports reposaient sur des désirs latents de vengeance. Leur avidité s’en trouvait renforcée, les encourageant à s’appliquer [à l’attaque]. En fait, ils mènent encore avec zèle le djihad contre les musulmans ; ceux-ci en revanche font preuve de manque d’énergie et d’esprit d’union dans les guerres, chacun essayant de laisser cette tâche aux autres. Ainsi [les Francs] parvinrent-ils à conquérir des territoires beaucoup plus grands qu’ils n’en avaient eu l’intention, exterminant et avilissant leurs habitants. Jusqu’à ce moment, ils poursuivent afin d’agrandir leur emprise ; leur avidité s’accroît sans cesse dans la mesure où ils constatent la lâcheté de leurs ennemis qui se contentent de vivre à l’abri du danger. Aussi espèrent-ils maintenant avec certitude se rendre maîtres de tout le pays et en faire prisonniers les habitants. Plût à Dieu que, dans Sa bonté, il les frustre dans leurs espérances en rétablissant l’unité de la Communauté. Il est proche et exauce les vœux.

As-Safî dit : « L’obligation minimum du chef de la Communauté est d’effectuer une incursion par an chez l’Infidèle, soit par lui-même soit par ses troupes, selon l’intérêt de l’islam, de façon que le djihad ne soit pas abandonné pendant toute une année, sauf raison impérieuse. » (...)

Il s’avère donc qu’en cas de nécessité la guerre sainte devient un devoir d’obligation personnelle, comme à l’heure actuelle où ces troupes-ci fondent à l’improviste sur le territoire musulman.

Abû Hâuod Muhammad al-Gazzali dit : « Chaque fois qu’aucune razzia sera effectuée, tous les musulmans, libres, responsables de leurs actes et capables de porter les armes, sont tenus de se diriger [contre l’ennemi] jusqu’à ce que se dresse une force suffisante pour leur faire la guerre ; cette guerre ayant pour but d’exalter la parole d’Allâh, de faire triompher sa religion sur ses ennemis, les polythéistes, de gagner la récompense céleste qu’Allâh et son apôtre promirent à ceux qui combattraient pour la cause de Dieu, et de s’emparer des biens [des Infidèles] de leurs femmes et de leurs demeures ». La raison en est que le djihad constitue un devoir d’obligation collective, tant que la communauté [musulmane] limitrophe de l’ennemi peut se contenter de ses propres forces pour combattre [les Infidèles] et écarter le danger. Mais si cette communauté est trop faible pour tenir l’ennemi en échec, le devoir se trouve étendu à la contrée [musulmane] la plus proche.

Le Coran, la tradition et l’unanimité des docteurs de la Loi, tous sont d’accord, avons-nous prouvé, que la guerre sainte est un devoir collectif lorsqu’elle est agressive, et qu’elle devient un devoir personnel dans les cas spécifiés ci-dessus. Ainsi est-il établi que la lutte contre ces troupes revient obligatoirement à tous les musulmans qui en sont capables, à savoir (eux qui ne sont atteints ni de maladie grave ou chronique, ni de cécité ou de faiblesse résultant de la vieillesse). Tout musulman n’ayant pas ces excuses, qu’il soit riche ou pauvre et [même] fils de parents [vivants] au débiteur, doit s’engager contre eux et se précipiter pour empêcher les conséquences dangereuses de la mollesse et de la lenteur, qui sont à craindre."

Ali b. Tâhir al-Sulamî, Incitation à la guerre sainte, présenté et traduit par E. Sivan, Journal asiatique, 1966. Cité par M. Balard, A. Demurger, P. Guichard dans Pays d’Islam et monde latin Xe-XIIIe siècles. Hachette, Paris, 2000

Richard Cœur de Lion et l’exécution de prisonniers Turcs[71]

Sébastien Mamerot, Les Passages d’outremer faits par les Français contre les Turcs depuis Charlemagne jusqu’en 1462. Manuscrit enluminé sur parchemin (287 feuillets, 32 x 23 cm). Bourges, Jean Colombe, 1474-1475. BnF, Manuscrits (Fr 5594 fol. 213)

Saladin appelle à la contre-croisade[72]

"Nous espérons que le Dieu Très-Haut – qu’Il soit loué – apaisera ce qui agite les musulmans et ruine leur prospérité. Aussi longtemps que la mer apportera des renforts à l’ennemi et que la terre ne les repoussera point, nos provinces en souffriront perpétuellement et nos cœurs seront sans cesse affligés par les dommages qu’ils nous causent. Où est le sens de l’honneur des musulmans, où sont la fierté des croyants, le zèle des fidèles ? C’est pour nous un constant sujet d’étonnement que de voir combien les Infidèles se soutiennent les uns les autres, et combien les musulmans sont réticents. Aucun d’eux ne répond à l’appel, aucun ne vient redresser ce qui est tordu ; regardez au contraire à quel point en sont arrivés les Francs, quelle alliance ils ont nouée, quels objectifs ils poursuivent, quelle aide ils se prêtent, quelles dettes avec intérêt ils ont contractées, quelles richesses ils ont recueillies, distribuées et divisées entre eux ! Pas un roi, dans leurs pays et leurs îles, pas un grand seigneur qui n’ait rivalisé avec son voisin dans le concours de l’aide à fournir, qui n’ait lutté avec son égal pour un sérieux effort de guerre ! Pour défendre leur religion, ils n’ont pas hésité à prodiguer la vie et le courage, à procurer à leurs troupes impures toutes sortes d’armes de guerre. Et tous ces efforts, ils ne les ont fournis que par pur zèle envers celui qu’ils adorent, pour défendre jalousement leur foi. Il n’est pas un seul des Francs qui ne comprenne que, si nous procédons à la reconquête du littoral [de Syrie] et si nous déchirons le voile de leur honneur, ce pays leur tombera des mains et que nous pourrons alors étendre nos mains pour aller à la conquête du leur. Les musulmans, en revanche, se sont relâchés et démoralisés. Devenus négligents et paresseux, ils se complaisent dans une surprise impuissante et perdent toute ardeur. Si l’islam devait tourner bride – Dieu nous en protège ! –, si sa splendeur devait s’obscurcir et son épée s’émousser, on ne trouverait ni à l’est ni à l’ouest, ni près de nous, ni loin de nous, des gens qui s’enflammeraient de zèle pour la religion de Dieu et viendraient au secours de la vérité contre l’erreur. C’est pourtant le moment de combler tout retard, de rassembler tous ceux, proches ou lointains, qui ont du sang dans les veines. Mais, grâce à Dieu, nous avons confiance dans le secours qu’Il nous enverra ; nous avons confiance en Lui du fond de notre âme et de notre dévotion : s’il Lui plaît, les mécréants périront et les croyants obtiendront sécurité et salut."

Abû Shâma, II, 148. Extrait de F. Gabrieli, Chroniques arabes des croisades, Sindbad, 1977

Ière croisade : le siège de Jérusalem[73]

Roman de Godefroi de Bouillon et de Saladin... Manuscrit enluminé sur parchemin (300 feuillets, 40 x 30 cm). Paris, 1337. BnF, Manuscrits (Fr 22495 fol. 69v)

La guerre sainte

"Les Francs menèrent encore avec zèle le djihad contre les musulmans ; ceux-ci, en revanche, font preuve de manque d’énergie et d’union dans la guerre, chacun essayant de laisser cette tâche aux autres. Ainsi les Francs parvinrent-ils à conquérir des territoires beaucoup plus grands qu’ils n’en avaient l’intention, exterminant et avilissant leurs habitants. Jusqu’à ce moment, ils poursuivent leur effort afin d’agrandir leur entreprise (...).

Vos doutes s’étant dissipés, vous devez maintenant être sûrs quant à votre obligation personnelle de guerroyer pour la foi. Cette tâche incombe plus spécialement aux souverains, puisque Allah leur a convié les destinées des leurs, et prescrit de veiller à leurs intérêts et de défendre le territoire musulman. Il faut absolument que le souverain s’emploie chaque année à attaquer les territoires des infidèles et à les en chasser, ainsi qu’il est enjoint à tous les chefs [musulmans], pour exalter dorénavant la parole de la foi et abaisser celle des mécréants, enfin pour dissuader les ennemis de la religion d’Allah de désirer entreprendre de nouveau une telle expédition. On est saisi d’un étonnement profond à la vue de ces souverains qui continuent à mener une vie aisée et tranquille lorsque survient une telle catastrophe (...)."

Al-Sulami, Traité de djihad, vers 1105

La bataille de Hattin[74]

"Comprenant que le seul moyen d’éviter la mort c’était de l’affronter, les Francs effectuèrent une série de charges qui auraient délogé de leurs positions les musulmans, pourtant tellement nombreux, si la grâce de Dieu ne les avait pas assistés. (...) Alors les survivants francs montèrent sur une colline du côté de Hattin où ils voulurent dresser leurs tentes et se défendre, mais vigoureusement attaqués de tous les côtés, ils (...) ne purent dresser qu’une seule tente, celle du roi. Les musulmans s’emparèrent de leur grande croix, appelée « La Vraie Croix », qui, disent-ils contient un morceau de bois sur lequel, selon eux, aurait été crucifié le Messie[75]. Cette prise leur porta un coup très grave car elle les confirma dans la mort et le désastre. (...) On m’a dit que Al-Malik al-Afdal, fils de Saladin, avait raconté le récit suivant : « Je me trouvais au côtés de mon père dans cette bataille, la première que je voyais de mes yeux. Quand le roi des Francs se retira sur cette colline avec sa troupe, ils chargèrent d’une manière terrifiante les musulmans qui les affrontaient et les repoussèrent jusqu’à mon père. Je le vis, consterné et bouleversé, empoigner sa barbe et s’avancer en criant. « A bas le mensonge du démon ! » et les musulmans revenant à la contre-attaque repoussèrent les Francs sur la colline. « En les voyant reculer et les musulmans les talonner, je criais de joie : « Nous les avons battus ! » (...) Mais mon père se retourna et me dit : « Tais-toi ! Nous ne les aurons battus que lorsque s’abattra cette tente. » Et tandis qu’il parlait, la tente tomba. Le Sultan descendit de cheval, se prosterna et remercia Dieu en pleurant de joie."

Ibn-al-Athir, XI, 351-355

La guerre juste

"Pour les chevaliers du Christ, au contraire, c'est en toute sécurité qu'ils combattent pour leur Seigneur, sans avoir à craindre de pécher en tuant leurs adversaires, ni de périr, s'ils se font tuer eux-mêmes. Que la mort soit subie, qu'elle soit donnée, c'est toujours une mort pour le Christ : elle n'a rien de criminel, elle est très glorieuse. Dans un cas, c'est pour servir le Christ ; dans l'autre, elle permet de gagner le Christ lui-même : celui-ci permet en effet que, pour le venger, on tue un ennemi, et il se donne lui-même plus volontiers encore au chevalier pour le consoler. Ainsi, disais-je, le chevalier du Christ donne-t-il la mort sans rien redouter ; mais il meurt avec plus de sécurité encore : c'est lui qui bénéficie de sa propre mort, le Christ de la mort qu'il donne.

Car ce n'est pas sans raison qu'il porte l'épée : il est l'exécuteur de la volonté divine, que ce soit pour châtier les malfaiteurs ou pour glorifier les bons. Quand il met à mort un malfaiteur, il n'est pas un homicide, mais, si j'ose dire, un malicide. Il venge le Christ de ceux qui font le mal ; il défend les chrétiens. S'il est tué lui-même, il ne périt pas : il parvient à son but. La mort qu'il inflige est au profit du Christ ; celle qu'il reçoit, au sien propre. De la mort du païen, le chrétien peut tirer gloire, puisqu'il agit pour la gloire du Christ ; dans la mort du chrétien, la générosité du Roi se donne libre cours : il fait venir le chevalier à lui pour le récompenser. Dans le premier cas, le juste se réjouira en voyant le châtiment ; dans le second, il dira : « Puisque le juste retire du fruit de sa justice, il y a sans doute un Dieu qui juge les hommes sur la terre. »
Pourtant, il ne convient pas de tuer les païens si l'on peut trouver un autre moyen de les empêcher de harceler ou d'opprimer les fidèles. Mais, pour le moment, il vaut mieux que les païens soient tués, plutôt que de laisser la menace que représentent les pécheurs suspendus au-dessus de la tête des justes, de peur de voir les justes se laisser entraîner à commettre l'iniquité. (...)

Qu'ils soient rejetés loin de la cité du Seigneur, ceux qui commettent l'iniquité, ceux qui s'efforcent d'enlever les inestimables richesses que Jérusalem réserve au peuple chrétien, ceux qui veulent souiller les Lieux saints et s'approprier le sanctuaire de Dieu. Que les deux glaives des fidèles soient levés sur la tête des ennemis, pour détruire quiconque s'élève contre la foi de Dieu, c'est-à-dire celle des chrétiens, « pour que les nations ne disent pas: où est leur Dieu ? » "

Saint Bernard, De laude novae militiae, cité par Jean Richard, dans L'Esprit de croisade, Paris, 1969


Le pape Urbain II arrivant en France pour prêcher la croisade miniature dans le «  Roman de Godefroi de Bouillon », XIVe siècle, B. N., Paris

La traduction du Coran

« Qu’on donne à l’erreur mahométane le nom honteux d’hérésie ou celui, infâme, de paganisme, il faut agir contre elle, c’est-à-dire écrire. Mais les Latins, et surtout les modernes (…) ne savent pas d’autres langues que celle de leur pays natal. Aussi n’ont-ils pu ni reconnaître l’énormité de cette erreur ni lui barrer la route. Aussi mon cœur s’est enflammé et un feu m’a brûlé dans ma méditation. Je me suis indigné de voir les Latins ignorer la cause d’une telle perdition et leur ignorance leur ôter le pouvoir d’y résister ; car personne ne répondait, car personne ne savait.

Je suis donc allé trouver des spécialistes de la langue arabe qui a permis à ce poison mortel d’infester plus de la moitié du globe. Je les ai persuadés à force de prières et d’argent de traduire d’arabe en latin l’histoire et la doctrine de ce malheureux et sa loi même qu’on appelle Coran. Et pour que la fidélité de la traduction soit entière et qu’aucune erreur ne vienne fausser la plénitude de notre compréhension, aux traducteurs chrétiens j’en ai adjoint un Sarrasin. Voici les noms des chrétiens : Robert de Ketten, Hermann le Dalmate, Pierre de Tolède ; le Sarrasin s’appelait Mohammed. Cette équipe après avoir fouillé à fond les bibliothèques de ce peuple barbare en a tiré un gros livre qu’ils ont publié pour les lecteurs latins.

Ce travail a été fait l’année où je suis allé en Espagne et où j’ai eu une entrevue avec le seigneur Alphonse, empereur victorieux des Espagnes. C’est-à-dire en l’année du Seigneur 1141. »

Pierre le Vénérable, cité par Jacques le Goff, Les Intellectuels au Moyen Age, "Le temps qui court", Le Seuil, 1957

Prise d’Antioche

Quand le seigneur d’Antioche, Yaghi Siyân apprit leur approche il redouta un mouvement des chrétiens qui demeuraient dans la ville. Il ne fit donc sortir, pour creuser les tranchées que la population musulmane; le lendemain, pour le même travail, il n’envoya que les chrétiens. Il les fit travailler jusqu’au soir, mais quand ils voulurent rentrer dans la ville, il les en empêcha en disant: «  Antioche est à vous, mais vous devez me la laisser tant que je n’aurai pas vu comment s’arrangent nos affaires avec les Francs.  »  Ils lui dirent: «  Qui protégera nos enfants et nos femmes?  »  Il répondit: «  Je m’en occuperai à votre place  »  et eux durent se résigner à rester dans le camp des Francs qui assiégèrent la ville pendant neuf mois. Yaghi Siyân manifesta un courage, une habileté, une fermeté et une prudence incomparables. La majeure partie des Francs périt. S’ils étaient restés aussi nombreux qu’à leur arrivée, ils auraient occupé tous les pays d’Islam. Yaghi Siyân protégea les familles des chrétiens qu’il avait expulsés d’Antioche et ne permit pas qu’on touchât à un cheveu de leur tête. Après s’être attardés longtemps sous les murs d’Antioche, les Francs se mirent en rapport avec un fabricant de cuirasses nommé Ruzbih [le nom peut aussi se lire "  Firûz "] qui était employé à la défense des tours, et lui promirent beaucoup d’argent et de terres. La tour qu’il devait défendre était contiguë au lit du fleuve et dominait une fenêtre qui s’ouvrait sur la vallée. Quand l’accord fut réglé entre les Francs et ce maudit fabricant de cuirasses, ils vinrent à cette fenêtre, l’ouvrirent, entrèrent et firent monter une grande troupe de gens à l’aide de cordes. Quand ils furent plus de cinq cents, ils se mirent à sonner de la trompette à l’aube, alors que les défenseurs étaient épuisés par la longue veille et par la garde. Yaghi Siyân s’éveilla et demanda ce qui se passait: on lui répondit que le son des trompettes venait de la forteresse, qui certainement avait été prise, alors qu’en réalité il provenait non de la forteresse, mais de la tour. Saisi de panique, il ouvrit la porte de la ville et s’enfuit follement avec une escorte de trente pages.

Son lieutenant, qui arrivait, demanda où il était passé; on lui dit qu’il s’était enfui, et lui-même s’enfuit à son tour par une autre porte, ce qui aida grandement les Francs, car s’il avait tenu bon une heure de plus, ils auraient été anéantis.

Puis les Francs entrèrent par la porte dans la ville et la mirent à sac; ils exterminèrent tous les musulmans qui s’y trouvaient: cela se passa dans les mois de jumada I [491/ avril-mai 1098; selon les sources occidentales, le 3 juin]. Quant à Yaghi Siyân, il reprit le contrôle de lui-même au lever du jour et s’aperçut qu’il avait parcouru dans sa fuite plusieurs farsakh [une farsakh ou parasange, équivaut à environ six kilomètres]. Il demanda à ses compagnons où il était; on lui répondit: «  à quatre farsakh d’Antioche  » , et il se repentit de s’être mis l’abri au lieu d’avoir combattu pour chasser l’ennemi de sa ville ou pour mourir. Il se mit à pleurer d’avoir abandonné sa famille, ses fils et les musulmans, et de douleur, tomba de cheval sans connaissance. Ses compagnons voulaient le remettre en selle, mais il ne tenait plus debout, et était déjà presque mort; ils le laissèrent donc et s’éloignèrent. Un bûcheron arménien qui vint à passer, alors qu’il allait rendre le dernier soupir, lui coupa la tête et la porta aux Francs d’Antioche. Ceux-ci avaient écrit aux seigneurs d’Alep et de Damas pour leur dire qu’ils ne convoitaient pas d’autres terres que celles qui avaient appartenu autrefois aux Byzantins, cela par tromperie et perfidie, afin que les autres ne se portent pas au secours du seigneur d’Antioche."

Ibn al-Athir , Somme des histoires in Francesco Gabrieli, Chroniques arabes des Croisades, Paris, Sindbad, coll. « La Bibliothèque Arabe », 1977, pp. 28-29

La prise d’Antioche par les Francs[76]

"Cette année le Seigneur visita son peuple, comme il est écrit: « Je ne vous abandonnerai ni vous quitterai. » Le bras tout-puissant de Dieu devint leur guide. Ils apportèrent le signe de la Croix du Christ, et l’ayant élevé en mer, massacrèrent une multitude d’infidèles, et mirent les autres en fuite sur terre. Ils prirent la ville de Nicée, qu’ils avaient assiégée cinq mois. Puis ils vinrent dans notre pays, dans les régions de Cilicie et de Syrie, et investirent en se répandant autour d’elle la métropole d’Antioche. Pendant neuf mois ils infligèrent à eux-mêmes et aux régions voisines de considérables épreuves. Enfin, comme la capture d’un lieu aussi fortifié n’était pas au pouvoir des hommes, Dieu puissant par ses conseils procura le salut et ouvrit la porte de la miséricorde. Ils prirent la ville et avec le tranchant du glaive tuèrent l’arrogant dragon avec ses troupes. Et après un ou deux jours, une immense multitude fut rassemblée qui apporta secours à ses congénères; par suite de leur grand nombre, méprisant le petit nombre des autres, ils étaient insolents à l’instar du pharaon, lançant cette phrase: «  Je les tuerai par mon glaive, ma main les dominera. » Pendant quinze jours, réduits à la plus grande angoisse ils étaient écrasés d’affliction, parce que manquaient les aliments nécessaires à la vie des hommes et des juments. Et gravement affaiblis et effrayés par la multitude des infidèles, ils se rassemblèrent dans la grande basilique de l’apôtre Saint Pierre, et avec une puissante clameur et une pluie abondante de larmes se produisait une même flagitation de voix. Ils demandaient à peu près ceci: « Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, en qui nous espérons et par le nom duquel en cette ville nous sommes appelés chrétiens, tu nous as amenés en ce lieu. Si nous avons péché contre toi, tu as beaucoup de moyens de nous punir; veuille ne pas nous livrer aux infidèles, afin qu’élevés d’orgueil ils ne disent pas: «  Où est leur Dieu?  » »  Et frappés par la grâce de la prière ils s’encourageaient les uns les autres, disant : «  Le Seigneur donnera la force à son peuple; le Seigneur bénira son peuple dans la paix.  »  Et chacun d’eux s’élançant sur son cheval ils coururent sus aux menaçants ennemis; ils les dispersèrent, les mirent en fuite et les massacrèrent jusqu’au coucher du soleil. Cela fut une grande joie pour les Chrétiens, et il y eut abondance de blé et d’orge, comme au temps d’Elysée aux portes de la Samarie. C’est pourquoi ils s’appliquèrent à eux-mêmes le cantique prophétique: «  Je Te glorifie, Seigneur, parce que Tu T’es chargé de moi, et Tu n’as pas à cause de moi donné la joie à mon ennemi. » "

Père Peeters, Miscellanea historica Alberti de Meyer in Claude Cahen, Orient et Occident au temps des croisades, S.l, Éditions Aubier Montaigne, 1983, pp.221-222

Siège et prise d’Antioche

"Qu’en résulta-t-il ? Les Latins avec l’armée romaine arrivèrent à Antioche par ce qu’on appelle la « route rapide »[77], sans s’occuper du pays qui s’étendait de part et d’autre; ils firent une tranchée près des remparts, y déposèrent leurs bagages, et se mirent à assiéger cette ville durant trois périodes lunaires. Les Turcs, épouvantés du sort qui les attendait, s’adressèrent au sultan du Chorassan et le supplièrent d’envoyer à leur secours assez de troupes pour renforcer les défenseurs d’Antioche et repousser les assiégeants latins.

Il y avait alors sur une tour un Arménien qui gardait le secteur de rempart dévolu à Bohémond. Comme il se penchait souvent, Bohémond l’amadoua; il le séduisit par de nombreuses promesses et le persuada de lui livrer la ville. « Quand tu voudras, lui dit l’Arménien, aussitôt que du dehors tu m’auras fait un signal, je te livrerai cette tour; seulement, soyez prêts, toi et tous les guerriers sous tes ordres, avec des échelles à votre disposition. Il ne suffit pas que toi seul sois prêt, mais il faut encore que toute l’armée se trouve sous les armes, pour que les Turcs épouvantés prennent immédiatement la fuite dès qu’ils vous auront vus monter et qu’ils auront entendu vos cris de guerre. »

Bohémond gardait donc pour lui l’idée qu’il venait d’avoir. Or, tandis que ces projets se mûrissaient ainsi, un individu survint disant qu’une immense multitude d’Agarènes[78] était près d’arriver pour les attaquer sous le commandement du dénommé Kourpagan[79], chef du Chorassan. À cette nouvelle, Bohémond qui ne voulait pas remettre Antioche à Tatikios conformément aux serments précédemment faits au basileus, mais qui la convoitait pour lui, conçut un dessein perfide pour forcer Tatikios à s’éloigner malgré lui. Il alla donc le trouver en disant: «  Je veux te révéler un secret: il y va de ton salut. Une nouvelle est arrivée aux oreilles des comtes, qui a bouleversé leurs âmes: ce serait le basileus qui aurait décidé le sultan à envoyer contre nous les hommes qui viennent du Chorassan. Les comtes en sont convaincus et ils complotent contre ta vie. Quant à moi, j’ai fait mon devoir en te prévenant du danger qui te menace; à toi désormais de pourvoir à ton salut comme à celui des troupes placées sous tes ordres. » Tatikios, considérant que la famine était grande (la tête de boeuf en effet se vendait jusqu’à trois statères d’or), et désespérant aussi de prendre Antioche, s’en alla donc; il s’embarqua sur les vaisseaux romains qui mouillaient dans le port de Soudi[80] et gagna Chypre.

Après son départ, Bohémond, qui gardait toujours secrète la promesse de l’Arménien et qui se nourrissait de belles espérances en se réservant pour lui-même la seigneurie d’Antioche, s’adressa aux comtes: « Vous voyez depuis combien de temps déjà nous avons peiné ici sans avoir obtenu le moindre avantage jusqu’à présent; nous sommes au contraire tout près de mourir de faim pour rien, à moins que ne se trouve un moyen d’opérer notre salut. » Comme les autres demandaient quel il pourrait bien être, il répondit: « Toutes les victoires, Dieu ne les accorde pas aux chefs par les armes, et ce n’est pas toujours en combattant que de tels succès s’obtiennent; mais ce que la mêlée ne procure pas, souvent la parole l’obtient, et grâce à des manoeuvres empreintes d’amitié et de confiance, de plus grands trophées ont été dressés. C’est pourquoi ne gaspillons pas en vain notre temps, mais plutôt hâtons-nous avant l’arrivée de Kourpagan d’accomplir un acte intelligent et courageux pour réaliser notre salut; que chacun de nous s’ingénie à gagner le barbare qui lui est opposé dans son secteur. Et si vous voulez, mettons que la récompense du premier qui aura réussi cette affaire, sera d’être le gouverneur de cette ville, jusqu’à ce que vienne celui qui doit la recevoir de nous au nom de l’autocrator. Peut-être d’ailleurs, en agissant de la sorte, n’obtiendrons-nous même pas un résultat appréciable. »

Ainsi parla l’habile Bohémond, passionné du pouvoir, non pas tant dans l’intérêt des Latins et du bien général, que par l’ambition personnelle; ses calculs, ses paroles, ses ruses, ne manquèrent pas leur but comme on va le montrer plus bas. Tous les comtes approuvèrent donc sa proposition et se mirent à l’oeuvre. Au lever du jour, Bohémond se rendit aussitôt à la tour, et l’Arménien, conformément à leurs conventions, lui ouvrit les portes. Bohémond sur le champ bondit au sommet, plus vite qu’on ne peut le dire, avec ceux qui le suivent, et assiégés et assaillants le voient aux créneaux de la tour commander aux trompettes de sonner le signal du combat. On put assister alors à un spectacle étrange: les Turcs, pris de panique, s’enfuirent aussitôt par la porte opposée, et il ne resta des leurs qu’un petit nombre de guerriers courageux pour défendre la citadelle; les Celtes montèrent du dehors par des échelles sur les pas de Bohémond et occupèrent tout de suite la ville d’Antioche. Tancrède avec un détachement de Celtes s’élança immédiatement à la poursuite des fuyards, parmi lesquels il y eut beaucoup de tués et de blessés."

Anne Comnène, Alexiade, Paris, Les Belles Lettres, 1945, livre XI, pp. 19-22

Siège et prise de Jérusalem par les croisés

"Et nous, exultant d’allégresse, nous parvînmes jusqu’à la cité de Jérusalem, le mardi, huit jours avant les ides de juin[81], et nous l’assiégeâmes admirablement. Robert de Normandie l’assiégea du côté nord, près de l’Église du premier martyr saint-Étienne, à l’endroit où il fut lapidé pour le nom du Christ[82]; à sa suite, était Robert, comte de Flandres. À l’ouest, ce furent le duc Godefroi et Tancrède[83] qui l’assiégèrent. Le comte de Saint-Gilles l’assiégea au midi, sur la montagne de Sion, vers l’église de sainte Marie, mère de Dieu, où le Seigneur célébra la Cène avec ses disciples.

Le troisième jour, Raimond Pilet et Raimond de Turenne[84] et plusieurs autres, désireux de combattre, se détachèrent de l’armée. Ils rencontrèrent deux cents Arabes, et ces chevaliers du Christ bataillèrent contre ces incrédules: Dieu aidant, ils eurent le dessus, en tuèrent un grand nombre et saisirent trente chevaux.

Le lundi[85], nous attaquâmes vigoureusement la ville, avec un tel élan que, si les échelles avaient été prêtes, la ville tombait en notre puissance. Cependant, nous détruisîmes le petit mur[86] et nous appliquâmes une échelle au mur principal; nos chevaliers y montaient et frappaient de près les Sarrasins et les défenseurs de la ville à coups d’épées et de lances. Beaucoup des nôtres, mais encore plus des leurs, y rencontrèrent la mort. Pendant ce siège, nous ne pûmes trouver de pain à acheter pendant l’espace de dix jours, jusqu’à la venue d’un messager de nos navire[87], et nous fûmes en proie à une soif si ardente qu’en éprouvant les plus grandes frayeurs, nous faisions jusqu’à six milles pour abreuver nos chevaux et nos autres bêtes. La fontaine de Siloé, située au pied de la montagne de Sion, nous réconfortait, mais l’eau était vendue parmi nous beaucoup trop cher. (...)

Pendant le siège, nous endurâmes le tourment de la soif à un point tel que nous cousions des peaux de boeufs et de buffles dans lesquelles nous apportions de l’eau pendant l’espace de six milles. L’eau que nous fournissaient de pareils récipients était infecte et, autant que cette eau fétide, le pain d’orge était pour nous un sujet quotidien de gêne et d’affliction. Les Sarrasins, en effet, tendaient secrètement des pièges aux nôtres en infectant les fontaines et les sources; ils tuaient et mettaient en pièces tous ceux qu’ils trouvaient et cachaient leurs bestiaux dans des cavernes et des grottes.

Nos seigneurs étudièrent alors le moyen d’attaquer la ville à l’aide de machines, afin de pouvoir pénétrer pour adorer le sépulcre de notre Sauveur. On construisit deux châteaux de bois et pas mal d’autres engins. Le duc Godefroi établit un château garni de machines et le comte Raimond fit de même. Ils se faisaient apporter du bois des terres lointaines[88]. Les Sarrasins, voyant les nôtres construire ces machines, fortifiaient admirablement la ville et renforçaient les défenses des tours pendant la nuit.

Puis nos seigneurs, ayant reconnu le côté le plus faible de la cité, y firent transporter dans la nuit du samedi[89] notre machine et un château de bois: c’était à l’est[90]. Ils les dressèrent au point du jour, puis ils préparèrent et garnirent le château le dimanche, le lundi et le mardi[91]. Dans le secteur sud, le comte de Saint-Gilles faisait réparer sa machine. À ce moment, nous souffrîmes tellement de la soif qu’un homme ne pouvait, contre un denier, avoir de l’eau en quantité suffisante pour éteindre sa soif.

Le mercredi et le jeudi[92], nous attaquâmes fortement la ville de tous les côtés, mais avant que nous la prissions d’assaut, les évêques et les prêtres firent décider par leurs prédications et leurs exhortations que l’on ferait en l’honneur de Dieu une procession autour des remparts de Jérusalem et qu’elle serait accompagnée de prières, d’aumônes et de jeûnes[93].

Le vendredi[94], de grand matin, nous donnâmes un assaut général à la ville sans pouvoir lui nuire; et nous étions dans la stupéfaction et dans une grande crainte. Puis, à l’approche de l’heure à laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ consentit à souffrir pour nous le supplice de la croix, nos chevaliers postés sur le château[95] se battaient avec ardeur, entre autres le duc Godefroi et le comte Eustache son frère. À ce moment, l’un de nos chevaliers, du nom de Liétaud[96], escalada le mur de la ville. Bientôt, dès qu’il fut monté, tous les défenseurs de la ville s’enfuirent des murs à travers la cité et les nôtres les suivirent et les pourchassèrent en les tuant et les sabrant jusqu’au temple de Salomon[97], où il y eut un tel carnage que les nôtres marchaient dans leur sang jusqu’aux chevilles.

De son côté, le comte Raimond, placé au midi, conduisit son armée et le château de bois jusqu’auprès du mur. Mais entre le château et le mur s’étendait un fossé, et l’on fit crier que quiconque porterait trois pierres dans le fossé aurait un denier. Il fallut pour le combler trois jours et trois nuits[98]. Enfin le fossé rempli, on amena le château contre la muraille. À l’intérieur, les défenseurs se battaient avec vigueur contre les nôtres en usant du feu[99] et des pierres. Le comte, apprenant que les Francs étaient dans la ville, dit à ses hommes: «  Que tardez-vous? Voici que tous les Français sont déjà dans la ville. »

L’amiral qui commandait la Tour de David[100] se rendit au comte et lui ouvrit la porte à laquelle les pèlerins avaient coutume de payer tribut[101]. Entrés dans la ville, nos pèlerins poursuivaient et massacraient les Sarrasins jusqu’au temple de Salomon, où ils s’étaient rassemblés et où ils livrèrent aux nôtres le plus furieux combat pendant toute la journée, au point que le temple tout entier ruisselait de leur sang. Enfin, après avoir enfoncé les païens, les nôtres saisirent dans le temple un grand nombre d’hommes et de femmes, et ils tuèrent ou laissèrent vivant qui bon leur semblait. Au-dessus du temple de Salomon[102] s’était réfugié un groupe nombreux de païens des deux sexes, auxquels Tancrède et Gaston de Béarn avaient donné leurs bannières[103]. Les croisés coururent bientôt par toute la ville, raflant l’or, l’argent, les chevaux, les mulets et pillant les maisons, qui regorgeaient de richesses.

Puis, tout heureux et pleurant de joie, les nôtres allèrent adorer le Sépulcre de notre Sauveur Jésus et s’acquittèrent de leur dette envers lui[104]. Le matin suivant[105], les nôtres escaladèrent le toit du temple, attaquèrent les Sarrasins, hommes et femmes, et, ayant tiré l’épée, les décapitèrent. Quelques-uns se jetèrent du haut du temple. À cette vue, Tancrède fut rempli d’indignation.

Alors, les nôtres décidèrent en conseil que chacun ferait des aumônes et des prières, afin que Dieu élût celui qu’il voudrait pour régner sur les autres et gouverner la cité. On ordonna aussi de jeter hors de la ville tous les Sarrasins morts, à cause de l’extrême puanteur, car toute la ville était presque entièrement remplie de leurs cadavres. Les Sarrasins vivants traînaient les morts hors de la ville, devant les portes et en faisaient des monceaux aussi hauts que des maisons. Nul n’a jamais vu un pareil carnage de la gent païenne: des bûchers étaient disposés comme des bornes et nul, si ce n’est Dieu, ne sait leur nombre. Le comte Raimond fit conduire l’amiral et ses compagnons[106] jusqu’à Ascalon, où ils arrivèrent sains et saufs."

Traduction prise dans Anonyme, édité et traduit par Louis Bréhier, Histoire anonyme de la première croisade, Paris, Éditions «  Les Belles Lettres « , 1964 (1924), pp. 195-207

Prise de Jérusalem[107]

"Entrée des Francs dans la ville sainte. Jérusalem était comprise dans les États de Tadj-eddaulé Totosh, qui en avait fait cession à Socman, fils d’Ortok le Turcoman. Après la victoire remportée par les Francs devant Antioche et le massacre qu’ils y firent, la puissance des Turcs se trouva affaiblie et ils se dispersèrent. Les Égyptiens, voyant la faiblesse des Turcs, s’avancèrent en Syrie sous la conduite d’Afdhal[108], fils de Bedr-Aldjemal[109], et assiégèrent la ville. Dans ses murs se trouvaient Socman et Ilgaz[110], tous deux fils d’Ortok. Les Égyptiens mirent en jeu plus de quarante machines et renversèrent plusieurs parties des murailles. Mais les habitants opposèrent une vive résistance et le siège dura plus de quarante jours. À la fin, au mois de shaban de l’année 489[111], la ville se rendit. Afdhal usa de générosité envers Socman et Ilgazy, ainsi qu’à l’égard des personnes qui s’étaient jointes à eux. Il leur fit de grands présents et les laissa aller en liberté. Ils se rendirent à Damas et traversèrent ensuite tout l’Euphrate. Socman s’établit dans la ville d’Édesse[112]. Quant à Ilgazy, il passa en Irak. Le vizir égyptien confia le gouvernement de Jérusalem à un émir connu sous le nom d’Iftikhar-eddaulé. Cet émir se trouvait dans la ville sainte quand les Francs arrivèrent devant ses murailles. Comme ils avaient essayé sans succès de prendre la ville d’Acre, ils se portèrent vers Jérusalem et l’assiégèrent pendant plus de quarante jours. Ils élevèrent deux tours contre la ville; l’une était du côté de la montagne de Sion. Les Musulmans y mirent le feu et tuèrent tous les Chrétiens qui s’y trouvaient. Mais au moment où la tour finissait de brûler, un homme accourut pour leur annoncer que la ville venait d’être envahie du côté opposé. La ville sainte fut prise du côté nord, dans la matinée du 22 du mois de shaban[113]. Aussitôt, la foule prit la fuite. Les Francs restèrent une semaine dans la ville, occupés à massacrer les Musulmans. Une troupe de Musulmans s’était retirée dans le Mirhab de David[114] et s’y était fortifiée. Elle se défendit pendant trois jours. Les Francs ayant offert de les recevoir à la capitulation, ils se rendirent et eurent la vie sauve. On leur permit de sortir pendant la nuit et ils se retirèrent à Ascalon[115]. Les Francs massacrèrent plus de soixante-dix mille Musulmans dans la mosquée al-Aqsa[116]. Parmi eux, on remarquait un grand nombre d’imams, d’oulémas[117] et de personnes menant une vie pieuse et austère qui avaient quitté leur patrie pour venir prier dans ce noble lieu. Les Francs enlevèrent de la chapelle de la Sakhra[118] plus de quarante lampes d’argent, chacune d’un poids de trois mille six cent dirhems. Ils y prirent aussi un tennour[119] d’argent qui pesait quarante ratls[120] de Syrie ainsi que cent cinquante lampes de moindre grandeur. Le butin fait par les Francs était immense."

Traduction prise dans Ghislain Brunel (dir.), Sources d’Histoire médiévale. IXe-milieu du XIVe siècle, Paris, Larousse, 1992, pp. 379-380

Pierre l’ermite priant au Saint Sépulcre 

« Pierre l’ermite priant au Saint Sépulcre », miniature in Histoire d’Outremer de Guillaume de Tyr, XIIIe siècle, Bibliothèque Nationale, Paris.

La croisade « populaire »

Pierre, déjà mentionné, vint le premier à Constantinople, le trois des calendes d’août[121] et avec lui la plus grande partie des Allemands. Il y trouva réunis des « longobards «  et beaucoup d’autres[122]. L’empereur[123] avait ordonné de les ravitailler autant que la ville le pourrait et il leur dit: «  Ne traversez pas le Bras[124] avant l’arrivée du gros de l’armée chrétienne, car vous n’êtes pas assez nombreux pour pouvoir combattre les Turcs. »  Et les chrétiens se conduisaient bien mal, car ils détruisaient et incendiaient les palais de la ville, enlevaient le plomb dont les églises étaient couvertes et le vendaient aux Grecs, si bien que l’empereur irrité donna l’ordre de leur faire traverser le Bras. Après qu’ils eurent passé, ils ne cessaient de commettre toute espèce de méfaits, brûlant et dévastant les maisons et les églises. Enfin ils parvinrent à Nicomédie où les Longobards et les Allemands se séparèrent des Francs, parce que les Francs étaient gonflés d’orgueil. Les Longobards élurent pour les commander un seigneur nommé Rainald. Les Allemands firent de même et ils entrèrent en Romanie[125] et pendant quatre jours ils marchèrent au delà de Nicée[126] et trouvèrent un château appelé Exerogorgo, vide de toute garnison. Ils s’en emparèrent et y trouvèrent des provisions de froment, de vin, de viande et toute sorte de biens en abondance. Les Turcs, apprenant que les chrétiens occupaient ce château, vinrent l’assiéger. Devant la porte du château était un puits et, au pied du château, une source d’eau vive, près de laquelle Rainald se posta pour tendre une embuscade aux Turcs. Ceux-ci arrivèrent le jour de la fête de saint Michel[127], trouvèrent Rainald ainsi que ses compagnons et en massacrèrent un grand nombre, tandis que les autres se réfugiaient au château. Les Turcs l’assiégèrent aussitôt et le privèrent d’eau. Et les nôtres souffrirent tellement de la soif qu’ils ouvraient les veines de leurs chevaux et de leurs ânes pour en boire le sang; d’autres lançaient des ceintures et des chiffons dans les latrines et en exprimaient le liquide dans leurs bouches; quelques-uns urinaient dans la main d’un compagnon et buvaient ensuite; d’autres creusaient le sol humide, se couchaient et répandaient de la terre sur leur poitrine, tant était grande l’ardeur de leur soif. Les évêques et les prêtres réconfortaient les nôtres et les exhortaient à tenir ferme. Cette tribulation dura huit jours, puis le chef des Allemands conclut un accord avec les Turcs pour leur livrer ses compagnons: feignant de sortir pour combattre, il s’enfuit auprès d’eux et beaucoup le suivirent. Tous ceux qui refusèrent de renier le Seigneur furent condamnés à mort; d’autres pris vivants furent partagés comme des brebis; d’autres servirent de cible aux Turcs qui lançaient des flèches sur eux; d’autres étaient vendus ou donnés comme des animaux. Les uns conduisaient leur prise dans leur demeure, d’autres dans le Khorassan[128], à Antioche, à Alep, partout où ils habitaient. Tels furent ceux qui reçurent les premiers un heureux martyre au nom du Seigneur Jésus. Les Turcs, apprenant ensuite que Pierre l’Ermite et Gautier sans Avoir[129] se trouvaient à Civitot[130], située au delà de Nicée, s’y dirigèrent, pleins d’allégresse, afin de les massacrer ainsi que leurs compagnons. Pendant leur marche ils se heurtèrent à Gautier avec les siens, qu’ils eurent bientôt massacrés. Quant à Pierre l’Ermite, il venait de retourner à Constantinople, incapable de discipliner cette troupe disparate, qui ne voulait entendre ni lui ni ses paroles. Les Turcs, se précipitant sur eux, en tuèrent un grand nombre. Ils trouvèrent les uns en train de dormir, les autres tout nus et les massacrèrent tous. Un prêtre qui célébrait la messe reçut d’eux le martyre sur l’autel. Ceux qui purent s’échapper s’enfuirent à Civitot.

Quelques-uns se précipitaient dans la mer, d’autres se cachaient dans les forêts et dans les montagnes. Mais les Turcs les poursuivirent dans la place et entassèrent du bois pour les brûler avec la ville. Mais les chrétiens qui occupaient la ville mirent le feu au tas de bois; la flamme se dirigea vers les Turcs et en brûla un certain nombre, tandis que Dieu préserva les nôtres de cet incendie. À la fin les Turcs les prirent vivants, les partagèrent, comme ils avaient fait des premiers, et les dispersèrent dans toutes les régions, les uns en Khorassan, les autres en Perse. Tous ces événements eurent lieu au mois d’octobre. À la nouvelle que les Turcs avaient ainsi dispersé les nôtres, l’empereur témoigna une grande joie et donna des ordres pour leur faire traverser le Bras. Le passage terminé, il rassembla toutes leurs armes."

Traduction prise dans Anonyme, éd. et trad. par Louis Bréhier, Histoire anonyme de la première croisade, Paris, Éditions «  Les Belles Lettres « , 1964 (1924), pp. 7-13


Les Turcs massacrant les pèlerins à Civitot en 1096 (XVe siècle)

Extrait d’un traité de djihaad

"Une partie des infidèles assaillit à l’improviste l’île de la Sicile, mettant à profit des différends et des rivalités qui y régnaient; de cette manière les infidèles s’emparèrent aussi d’une ville après l’autre en Espagne. Lorsque des informations se confirmant l’une l’autre leur parvinrent sur la situation perturbée de ce pays [la Syrie], dont les souverains se détestaient et se combattaient, ils résolurent de l’envahir. Et Jérusalem était le comble de leur voeux.

Examinant le pays de Syrie, les Francs constataient que les Etats étaient aux prises l’un avec l’autre, leurs vues divergeaient, leur rapports reposaient sur des désirs latents de vengeance. Leur avidité s’en trouvait renforcée, les encourageant à s’appliquer [à l’attaque]. En fait, ils mènent encore avec zèle le djihâd contre les musulmans; ceux-ci, en revanche, font preuve de manque d’énergie et d’union dans la guerre, chacun essayant de laisser cette tache aux autres. Ainsi les Francs parvinrent-ils à conquérir des territoires beaucoup plus grands qu’ils n’en avaient l’intention, exterminant et avilissant leurs habitants. Jusqu’à ce moment, ils poursuivent leur effort afin d’agrandir leur entreprise; leur avidité s’accroît sans cesse dans la mesure ou ils constatent la lâcheté de leurs ennemis, qui se contentent de vivre à l’abri du danger. Aussi espèrent-ils avec certitude se rendre maîtres de tout le pays et en faire prisonniers les habitants; Plaise à Dieu que, dans sa bonté, il les frustre dans leurs espérances en rétablissant l’unité de la communauté. Il est proche et exauce les voeux.

(...)

Vos doutes s’étant dissipés, vous devez maintenant être sûr quant à votre obligation personnelle de guerroyer pour la foi. Cette tâche incombe plus spécialement aux souverains, puisque Allâh leur a confié les destinées de leurs sujets, et prescrit de veiller à leurs intérêts et de défendre le territoire musulman. Il faut absolument que le souverain s’emploie chaque année à attaquer les territoires des infidèles et à les en chasser, ainsi qu’il est enjoint à tous les chefs [musulmans], pour exalter dorénavant la parole de la foi et abaisser celle des mécréants, enfin pour dissuader les ennemis de la religion d’Allâh de désirer entreprendre de nouveau une telle expédition. On est saisit d’un étonnement profond à la vue de ces souverains qui continuent à mener une vie aisée et tranquille lorsque survient une telle catastrophe, à savoir la conquête du pays par les infidèles, l’expatriation forcée [des uns] et la vie d’humiliation [des autres] sous le joug des infidèles, avec tout ce que cela comporte : carnage, captivité et supplices qui continuent jours et nuits."

Traité de djihaad composé par Al-Sulamî à Damas, éd. Sivan, journal asiatique, 1966

Les origines de la première croisade

"La première manifestation des Francs, de leur puissance et de leur expansion aux dépens des pays musulmans, fut en 478 [1085] la prise de Tolède et d’autres villes Espagnoles. Ce dont nous avons déjà parlé. En 484 [1091], ils achevèrent la conquête de la Sicile, que nous avons aussi déjà racontée; ils attaquèrent même les côtes d’Afrique, en occupèrent quelques points, mais on les leur reprit; plus tard, on le verra, ils devaient en occuper d’autres. En 490 [1097], ils envahirent la Syrie, et en voici la raison :

Leur roi Baudoin avait rassemblé une grande armée franque. Il était parent de Roger le Franc, qui avait conquis la Sicile, et il lui fit dire qu’ayant réuni une grande armée, il allait venir dans son pays, passer de là en Afrique [la Tunisie], la conquérir, et ainsi devenir son voisin. Roger convoqua ses compagnons et leur demanda conseil à ce sujet. « Par l’Evangile, dirent-ils, voilà qui est excellent pour nous comme pour eux : demain l’Afrique sera terre chrétienne ». Alors Roger leva le pied, fit un grand pet et dit : « Par ma foi, vous en avez de bonnes, avec vos paroles! Comment ? S’ils viennent de mon côté, je vais avoir à faire de gros frais, à équiper des navires pour les transporter en Afrique, à les renforcer de mes armées aussi; et s’ils conquièrent le pays, il sera à eux; à eux ira le ravitaillement produit par la Sicile, et je cesserai de percevoir le bénéfice de la vente annuelle des récoltes; et s’ils ne conquièrent pas le pays, ils reviendront dans mes Etats, j’en subirai de grands dommages. Tamîm [le prince musulman de Tunisie] dira que j’ai violé le traité et que je l’ai trompé et c’en sera fait des bons rapports et des relations marchandes qui durent entre nous depuis que nous avons eu la force de conquérir la Sicile ». Et Roger fit venir l’ambassadeur de Baudouin, et lui dit: « Si vous avez l’intention de faire la guerre sainte contre les musulmans, il vaut mieux conquérir Jérusalem; vous la libérerez de leurs mains, et vous en retirerez la gloire. Pour ce qui est de l’Afrique, il y a entre moi et ses habitants foi et traités ». Alors ils firent leurs préparatifs et se mirent en marche vers la Syrie.

On dit aussi que les seigneurs alides d’Egypte, lorsqu’ils eurent vu grandir la puissance des Seldjouqides et assisté à la conquête par ceux-ci de la Syrie jusqu’à Gaza, si bien qu’il ne restait plus entre l’Egypte et eux d’autre Etat pour les protéger et qu’Atsîz avait envahi l’Egypte, prirent peur et firent demander aux Francs d’envahir la Syrie, afin d’en prendre possession, et de s’interposer entre les musulmans et ses ennemis."

Ibn al-Athîr (XIIIe), Kâmil, Tornberg, X, an 497

Récit d’un moine arménien[131]

"Cette année le seigneur visita son peuple, comme il est écrit : « Je ne vous abandonnerai ni ne vous quitterai ». Le bras tout puissant de Dieu devint le guide. Ils apportèrent le signe de croix du Christ, et l’ayant élevé en mer, massacrèrent une multitude d’infidèles, et mirent les autres en fuite sur terre. Ils prirent la ville de Nicée, qu’ils avaient assiégée cinq mois. Puis ils vinrent dans notre pays, dans la région de Cilicie et de Syrie, et investirent en se répandant autour d’elle la métropole d’Antioche. Pendant neuf mois ils infligèrent à eux même et aux régions voisines de considérables épreuves. Enfin, comme la capture d’un lieu aussi fortifié n’était pas au pouvoir des hommes, Dieu puissant par ses conseils procura le salut et ouvrit la porte de la miséricorde. Ils prirent la ville et avec le tranchant du glaive tuèrent l’arrogant dragon avec ses troupes. Et après un ou deux jours, une immense multitude fut rassemblée qui apporta secours à ses congénères; par la suite de leur grand nombre, méprisant le petit nombre des autres, ils étaient insolents à l’instar du pharaon, lançant cette phrase: « Je les tuerai par mon glaive, ma main les dominera ». Pendant quinze jours, réduits à la plus grande angoisse, ils étaient écrasés d’affliction, parce que manquaient les aliments nécessaires à la vie des hommes et des juments. Et gravement affaiblis et effrayés par la multitude des infidèles, ils se rassemblèrent dans la grande basilique de l’apôtre saint Pierre, et avec une puissante clameur et une pluie d’abondante larmes se produisait une même flagitation de voix. Ils demandaient à peu près ceci: « Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, en qui nous espérons et par le nom duquel en cette ville nous sommes appelés chrétiens, tu nous as amenés en ce lieu. Si nous avons péché contre toi, tu as beaucoup de moyens de nous punir; veuille ne pas nous livrer aux infidèles, afin qu’élevés d’orgueil ils ne disent pas: Où est leur Dieu ? ». Et, frappés par la grâce de la prière, ils s’encourageaient les uns les autres, disant: « Le Seigneur donnera la force à son peuple; le Seigneur bénira son peuple dans la paix ». Et chacun d’eux s’élançant sur son cheval, ils coururent sus aux menaçants ennemis; ils les dispersèrent, les mirent en fuite et les massacrèrent jusqu’au coucher du soleil. Cela fut une grande joie pour les Chrétiens, et il y eut abondance de blé et d’orge, comme au temps d’Elysée aux portes de Samarie. C’est pourquoi ils s’appliquèrent à eux-mêmes le cantique prophétique: « Je Te glorifie, Seigneur, parce que Tu t’es chargé de moi, et Tu n’as pas à cause de moi donné la joie à mon ennemi »."

(traduction) Père Peeters, Miscellanea Historica Alberti de Meyer, Louvin, 1946, p. 376

L’occupation de Tripoli par les Francs

"Il y avait à Tripoli un palais de la Science qui n’avait en aucun pays son pareil en richesse, beauté ou valeur. Mon père m’a raconté qu’un shaykh de Tripoli lui avait dit avoir été avec Frakhr al-Mulk b. ‘Ammar lorsque celui- ci se trouvait à Shayzar, et que venait de lui parvenir la nouvelle de la prise de Tripoli. Il s’évanouit, puis revint à lui en pleurant à chaudes larmes. « Rien ne m’afflige, dit-il, comme la perte du palais de la science. Il y avait là trois millions (?) de livres, tous de théologie, de science coranique, de hadîth, d’adab et, entre autre, cinquante mille Corans et vingt mille commentaires du Livre de Dieu Tout-Puissant ». Mon père ajoutait que ce palais de la Science était une des merveilles du monde. Les Banu ‘Ammâr y avaient consacré d’énormes richesses; il s’y trouvaient cent quatre-vingts copistes appointés dont trente y demeuraient nuit et jour. Les Banu ‘Ammâr avaient dans tous les pays des agents qui leur achetaient des livres de choix. A vrai dire, de leur temps, Tripoli entière était palais de la Science, les grands esprits de tous pays s’y rendaient, toutes les sciences étaient cultivées auprès de ces princes, et c’est pourquoi l’on y venait, en particulier les adeptes de la science immamienne, qu’ils aimaient et dont ils étaient les adhérents. Lorsque les Francs entrèrent à Tripoli et conquièrent la ville, ils brûlèrent le palais de la Science, parce qu’un de leurs prêtres maudits, ayant vu ces livres, en avait été terrifié. Il s’était trouvé tomber sur le Trésor des Corans, il étendit la main vers un volume, c’était un Coran, vers un autre, encore un Coran, vers un troisième, encore de même, et il en vit vingt à la suite. «  Il n’y a que des Corans des musulmans dans cette maison ». dit-il, et ils la brûlèrent. On arracha cependant quelques livres, qui passèrent en pays des musulmans.

Ils détruisirent aussi toutes les mosquées, et furent sur le point de massacrer tous les habitants musulmans. Mais un chrétien leur dit : « Ce n’est pas sage, c’est une grande ville: où prendrez-vous les gens pour l’habiter ? Ce qu’il faut, c’est leur imposer une capitation, après avoir confisqué leurs biens, et les obliger à habiter à la ville, sans leur permettre d’en sortir, de façon qu’ils soient comme prisonniers et que leur séjour vous soit profitable ». Ils (...) après en avoir massacré vingt mille.

Quant au gouverneur et à quelques troupes, ils se réfugièrent au palais de l’émirat, et s’y défendirent quelques jours; puis ils demandèrent l’aman et l’obtinrent; ils furent expulsés de la ville, et allèrent à Damas. Puis les Francs prirent les notables et les chrétiens qui avaient avoué être riches, et les frappèrent et les torturèrent jusqu’à ce qu’ils livrassent leur fortune; beaucoup moururent sous la torture. La ville fut partagée entre les Francs en trois parts, l’une pour les Génois, les deux autres pour Baudouin, roi des Francs à Jérusalem, et pour Saint-Gilles le maudit.

La prise de Tripoli, et les épreuves de sa population consternèrent tout le monde. On s’assembla dans les mosquées pour le deuil des morts; tout le monde prit peur et se persuada de l’avantage d’une émigration; et un grand nombre de musulmans partirent pour l’Iraq et la Djéziré. Dieu sait mieux (...). L’on apprit que la flotte égyptienne était arrivée à Tyr huit jours après la chute de Tripoli, par l’arrêt du sort. Jamais une flotte semblable n’était sortie d’Egypte, et elle contenait des renforts, des vivres, de l’argent, de quoi ravitailler Tripoli pour un an. Lorsque le commandant de la flotte eut apprit la chute de Tripoli, il répartit les provisions et l’argent apporté entre Tyr, Saïda, Beyrouth et les autres places fortes musulmanes, et ramena la flotte en Egypte.

Fakir al-Mulk b.’Ammâr, le seigneur de Tripoli, lors de la prise de la ville, se trouvait chez l’émir Ibn Munqidh, qui lui offrait l’hospitalité. Il se rendit à Djabala et s’y fixa après y avoir fait apporter des provisions et des armes. Tancrède vint l’attaquer et lui livra de durs combats. Le cadi Fakhr al-Mulk appela au secours les princes des environs, leur faisant craindre la perfidie des Francs, et que , s’ils occupaient cette place, ils en gagnassent une autre, et que leur puissance s’accrût peut-être assez pour leur permettre de s’emparer de toute la Syrie et en expulser les musulmans. La lettre était longue, elle fit saigner les coeurs et pleurer les yeux, mais nul ne lui répondit (...)."

Orient et Occident au temps des Croisades » de Claude Gahen, « Collection historique » dirigée par Maurice Agulhon et Paul Lemerle, éditions Aubier Montaigne, Paris, 1992, rubrique Documents, pages 219 à 223

Récit d’un chrétien

"Tous les défenseurs de la ville s’enfuirent des murs à travers la cité et les nôtres les suivirent et les pourchassèrent en les tuant et en les sabrant jusqu’au temple de Salomon, la mosquée al-Aqsa, où il y eut un tel carnage que les nôtres marchaient dans le sang jusqu’aux chevilles (...). Les croisés coururent bientôt par toute la ville, raflant l’or, l’argent les chevaux, les mulets et pillant les maisons qui regorgeaient de richesses."

Histoire anonyme de la première croisade (v. 1106)

Récit d’un musulman

"Jérusalem, la ville sainte, fut prise du côté nord dans la matinée du 15 juillet (...). Les Francs restèrent une semaine dans la ville, occupés à passer les musulmans au fil de l’épée (...). Ils massacrèrent plus de soixante-dix mille personnes dans la mosquée Al-Aqsa, parmi lesquelles une grande foule d’imams et de docteurs musulmans, de dévots et d’ascètes qui avaient quitté leur pays pour venir vivre en une pieuse retraite dans ces lieux saints."

Ibn Al-Atyhir, Somme des Histoires (1231)

Pierre l’Ermite[132] harangue les croisés en 1095

Roman du Chevalier du Cygne. Manuscrit enluminé sur parchemin. 3e tiers du XIIIe siècle. BnF, Arsenal (Ms 3139 fol. 176v)

Pierre l’Ermite est le principal prédicateur de la première croisade. En 1095, il se serait rendu en pèlerinage à Jérusalem d’où il serait revenu avec une lettre de Dieu ordonnant aux chrétiens de venir au secours de leurs coreligionnaires d’Orient. Il aurait alors rencontré le pape, avant le concile de Clermont, et commencé à prêcher le pèlerinage aux Lieux saints. C’est un orateur éloquent et entraînant qui réussit à rassembler dans leurs aspirations salvatrices les éléments populaires de la première croisade. En 1096, Pierre l’Ermite part pour Constantinople à la tête d’une troupe de près de 20 000 Lorrains et Allemands du sud. Lors du siège de Jérusalem en 1099, il organise les processions autour de la ville et inspire les prières d’intercession des clercs et du peuple. On le voit haranguant des croisés en leur montrant d’un geste de la main le but à atteindre, la prise de Jérusalem. La ville prise, il revient en Occident avec des reliques.

Saladin et le djihaad

"Le Dieu Très-Haut a dit : « Ceux qui combattent pour notre cause, nous les guiderons par nos chemins, et Dieu est avec ceux qui agissent noblement » (Coran, XXIX, 62) ; et dans les textes sacrés abondent les passages relatifs à la guerre sainte. Pour cette guerre, Saladin était supérieurement assidu et zélé (...). La guerre sainte et la passion qu’il y portait avaient une très forte emprise sur son cœur et sur son corps ; il ne parlait pas d’autre sujet, il ne songeait qu’aux préparatifs de cette guerre, il ne s’occupait que de ceux qui y combattaient, il n’avait de sympathie que pour ceux qui en parlaient ou exhortaient à y participer. Par amour pour la guerre sainte, dans les chemins de Dieu, il quitta sa famille et ses enfants, sa patrie, sa maison et son pays ; il ne désira au monde qu’habiter à l’ombre de sa tente."

Baha al-Din ibn Shaddad, Anecdotes sultaniennes et vertus yousoufiennes, in F.Gabrieli, chroniques arabes des croisades, Actes Sud, coll. Sindbad, Paris, 1977

Saint Bernard justifie la violence des croisades

Fondateur et premier abbé de Clairvaux en 1115, Bernard de Clairvaux est un des grands personnages de l’Occident chrétien et un conseiller écouté des papes. Exploitant l’émotion suscitée par la chute d’Édesse en 1144, il prêche la seconde croisade (1146-1149).

"Pour les chevaliers du Christ, au contraire, c’est en toute sécurité qu’ils combattent pour leur Seigneur, sans avoir à craindre de pécher en tuant leurs adversaires, ni de périr, s’ils se font tuer eux-mêmes. Que la mort soit subie, qu’elle soit donnée, c’est toujours une mort pour le Christ : elle n’a rien de criminel, elle est très glorieuse. Dans un cas, c’est pour servir le Christ ; dans l’autre, elle permet de gagner le Christ lui-même : celui-ci permet en effet que, pour le venger, on tue un ennemi, et il se donne lui-même plus volontiers encore au chevalier pour le consoler. Ainsi, disais-je, le chevalier du Christ donne-t-il la mort sans rien redouter ; mais il meurt avec plus de sécurité encore : c’est lui qui bénéficie de sa propre mort, le Christ de la mort qu’il donne.

Car ce n’est pas sans raison qu’il porte l’épée : il est l’exécuteur de la volonté divine, que ce soit pour châtier les malfaiteurs ou pour glorifier les bons. Quand il met à mort un malfaiteur, il n’est pas un homicide, mais, si j’ose dire, un malicide. Il venge le Christ de ceux qui font le mal ; il défend les chrétiens. S’il est tué lui-même, il ne périt pas : il parvient à son but. La mort qu’il inflige est au profit du Christ ; celle qu’il reçoit, au sien propre. De la mort du païen, le chrétien peut tirer gloire, puisqu’il agit pour la gloire du Christ ; dans la mort du chrétien, la générosité du Roi se donne libre cours : il fait venir le chevalier à lui pour le récompenser. Dans le premier cas, le juste se réjouira en voyant le châtiment ; dans le second, il dira : « Puisque le juste retire du fruit de sa justice, il y a sans doute un Dieu qui juge les hommes sur la terre. »

Pourtant, il ne convient pas de tuer les païens si l’on peut trouver un autre moyen de les empêcher de harceler ou d’opprimer les fidèles. Mais, pour le moment, il vaut mieux que les païens soient tués, plutôt que de laisser la menace que représentent les pécheurs suspendus au-dessus de la tête des justes, de peur de voir les justes se laisser entraîner à commettre l’iniquité. (...) Qu’ils soient rejetés loin de la cité du Seigneur, ceux qui commettent l’iniquité, ceux qui s’efforcent d’enlever les inestimables richesses que Jérusalem réserve au peuple chrétien, ceux qui veulent souiller les Lieux saints et s’approprier le sanctuaire de Dieu. Que les deux glaives des fidèles soient levés sur la tête des ennemis, pour détruire quiconque s’élève contre la foi de Dieu, c’est-à-dire celle des chrétiens, pour que les nations ne disent pas : « où est leur Dieu ? » "

Saint Bernard, De laude novae militiae, cité par Jean Richard, dans L’Esprit de croisade, Paris, 1969

Le pillage de Constantinople (1204)

"Alors, de partout, les places, les maisons à deux ou trois étages, les établissements sacrés, les couvents, les monastères d’hommes et de femmes, les divins sanctuaires et même la Grande Eglise de Dieu [Sainte-Sophie], le palais impérial, furent envahis de guerriers, porte-glaives privées de raison qui respiraient le meurtre, portaient le fer, la lance, l’épée et le poignard, archers, cavaliers ; ils lançaient des regards terribles, criaient comme Cerbère et soufflaient comme Charon pillaient les saintes maisons, saccageaient les objets divers, insultaient au sacré. Les saintes Images, murales ou mobiles, du Christ, de la Mère de Dieu et des saints, qui, depuis l’éternité, plaisaient à Dieu, ils les jetaient à terre. Ils proféraient insanités et blasphèmes, arrachaient les enfants aux mères et les mères aux enfants, violentaient sans honte les vierges dans les enceintes consacrées, sans craindre le châtiment divin ni la vengeance des hommes.

Ils dénudaient la poitrine des femmes pour voir si une parure ou un objet d’or accroché s’y cachait ; ils défaisaient les coiffures et retiraient les voiles des têtes. (...) Partout, ce n’était que lamentations, cris de douleurs et de malheur. (...) Ils massacraient les nouveau-nés, tuaient les femmes tempérantes, dénudaient même les femmes âgées, et les outrageaient. Ils torturaient les moines, les frappaient du poing, leur foulaient le ventre de leurs talons, rouant de coups ces corps vénérables. Ils versaient du sang mortel sur les saintes tables et, sur chacune, à la place de l’Agneau de Dieu sacrifié pour le salut du monde, on traînait des gens comme des moutons pour leur trancher la tête. Tel était le respect pour les choses de Dieu et de ceux qui portaient sur leurs épaules la Croix du Christ !"

Témoignage du métropolite d’Ephèse, Jean Masarités in M. Kaplan, « Le sac de Constantinople », l’Histoire, no 47, juillet/août, 1982

La reconquête de Jérusalem[133]

"Saladin marcha d’Ascalon sur Jérusalem, victorieux dans sa décision, en compagnie de la victoire, traînant la gloire à sa suite, maître du poulain indompté de ses désirs et des prairies fertiles de sa richesse. Son espérance trouva un cours aisé, ses routes embaumèrent, ses dons se répandirent, son parfum s’éleva, sa puissance fut éclatante, écrasante son autorité. Son armée étincelait comme une masse liquide à travers la plaine et épanchait sur le désert ses grâces bienfaisantes. La poussière de l’armée avait étendu son manteau sur l’aurore, d’un tel nuage que les claires heures du matin semblaient retourner à l’obscurité des ténèbres. La terre gémissait, transpercée par les escadrons ; le ciel se réjouissait des amoncellements de poussière. Il marchait, et les régions voisines bénissaient son passage, se répétaient l’histoire de ses conquêtes, de la pointe des lances jusqu’aux cimes des monts : les pages de ses succès étaient incluses dans les décrets dictés par l’espérance. Des racines de la victoire montaient d’autres fruits plus doux et plus éclatants. L’Islam demandait en mariage Jérusalem, prompt à apporter des vies en cadeau de noces, des bienfaits pour la délivrer de ses malheurs, un visage heureux pour chasser les faces couronnées. En réponse au cri de douleur poussé par le Rocher[134] qui appelait au secours contre l’ennemi, résonnait un écho rapide qui allait faire briller à nouveau les lampes dans son ciel, ramener la foi dans la ville devenue étrangère à sa patrie et la restituer à sa tranquille demeure en chassant d’al-Aqsâ[135] ceux que Dieu allait chasser avec sa malédiction. On marchait pour passer la bride à Jérusalem devenue rebelle; pour y faire taire le bruit des cloches chrétiennes et retentir l’appel islamique à la prière, pour que les mains de la foi en chassent celles des Infidèles, pour la purifier des salissures de leur race, des ordures de cette humanité inférieure, pour réduire leur esprit au silence en rendant muets leurs clochers. La nouvelle vola jusqu’à Jérusalem ; le cœur des occupants sursauta d’effroi."

lmâd ad-Dîn, 47-69. Extrait de F.Gabrieli, Chroniques arabes des croisades, Sindbad, 1977

Saladin et les prisonniers chrétiens[136]

Roman de Godefroi de Bouillon et de Saladin... Manuscrit enluminé sur parchemin (300 feuillets, 40 x 30 cm). Paris, 1337. BnF, Manuscrits (Fr 22495 fol. 215v)

Saladin, les templiers et les hospitaliers[137]

"Au matin du lundi 17 rabî II, deux jours après la victoire, le sultan fit rechercher les templiers et les hospitaliers qui étaient prisonniers, et dit : « Je purifierai la terre de ces deux races impures. » Il promit donc cinquante dinars à toute personne qui lui en amènerait un ; aussitôt l’armée en amena des centaines. Il ordonna de les décapiter, aimant mieux les tuer que les réduire en esclavage. Il y avait auprès de lui toute une troupe de docteurs et de sûfi et un certain nombre de dévots et d’ascètes : chacun réclama l’honneur d’en tuer un, dégaina son épée et se retroussa la manche. Le Sultan était assis, le visage radieux, tandis que ceux des Infidèles étaient sombres ; les troupes se tenaient en rang, les émirs tout droits en double file. Il y en eut qui fendirent et coupèrent net : ils en furent loués ; d’autres se récusèrent ou manquèrent leur coup ; on les excusa ; d’autres firent rire d’eux-mêmes et on dut les remplacer. J’en ai pu voir certains qui souriaient et tuaient, qui parlaient et agissaient : que de promesses tenues, que de mérites acquis, que de récompenses éternelles obtenues par le sang versé ! Que d’œuvres pies assurées par une tête coupée ! Que de lames teintes de sang après la victoire tant rêvée, que de lances brandies contre le lion capturé, que de blessures guéries par la blessure d’un templier ! Le sultan, insuffla énergie aux chefs qu’il a renforcés ; il a déployé ses drapeaux pour dissiper les malheurs, il a terrassé l’Infidélité pour revivifier l’islam ; il a détruit l’associationnisme pour construire le monothéisme ; il s’est engagé entier pour dégager la communauté des croyants et il a abattu les ennemis pour défendre les amis."

lmâd ad-Dîn. Extrait de F.Gabrieli, Chroniques arabes des croisades, Sindbad, 1977

Le Proche-Orient à l’avènement de Zengî

"Au moment où Zengî prit possession des provinces, les Francs avaient étendu leurs conquêtes, multiplié leurs armées, répandu la crainte, établi la tyrannie, manifesté leur malice, dévoilé leur méchanceté, excité leur convoitise et porté leurs invasions dans les terres de l’islamisme. Enhardis par la faiblesse des musulmans, ils ne cessaient de les attaquer, les persécutaient de toutes les manières, les inquiétaient, les tourmentaient, les exterminaient. Les étincelles de leur cruauté s’étaient répandues dans les contrées, et les peuples étaient environnés de leurs violences et en proie à leurs ravages. Les étoiles du bonheur de l’islamisme s’étaient abaissées sous l’horizon et le ciel de sa gloire s’était fendu ; le soleil de ses destinées se cachait dans les nuages ; les drapeaux de l’infidélité se déployaient sur les provinces musulmanes et les victoires de l’impiété accablaient les disciples de la foi.

L’empire des Francs s’étendait à cette époque depuis Mârdîn[138] et Chaikatan[139] en Mésopotamie jusqu’à al-Arîch[140] sur les frontières d’Égypte; et, de toutes les provinces de Syrie, Alep, Homs, Hama et Damas avaient pu seules se soustraire à leur joug. Leurs troupes s’avançaient dans le Diyâr Bakr[141] jusqu’à Amid[142], sans laisser en vie ni adorateurs de Dieu, ni ennemis de l’erreur, et dans la Djâzira[143] jusqu’à Ra’s al-‘Âm[144] et Nisibe[145], sans laisser aux habitants ni effets ni argent. En ce qui concerne les musulmans de Raq’a[146] et de Harran[147], ils étaient exposés à l’oppression et à la faiblesse, victimes de la barbarie et de la violence. Chaque jour les Infidèles machinaient leur perte, troublaient leur repos, les jetaient dans la misère. Enfin, ils les réduisaient à invoquer la mort et le trépas et à envier le sort de ceux qui reposent dans les tombeaux. Hormis Rabba[148] et le désert, les chemins qui mènent à Damas étaient infestés de leurs brigandages. Les marchands et les voyageurs étaient obligés de s’enfoncer dans les précipices et les solitudes, en proie à la lassitude, à la fatigue, à la douleur, ou bien de mettre leur fortune et leur vie à la merci des Arabes.

Le mal s’accrut et la chose en vint au point que les Infidèles imposèrent un tribut et des taxes à toutes les villes voisines, à quoi celles-ci se soumirent pour se préserver de leurs dévastations. Non contents de cela, ils envoyaient à Damas visiter les esclaves exposés au marché. S’il s’en trouvait de Grecs, d’Arméniens, en un mot de chrétiens d’origine, ils leur donnaient le choix de rester esclaves ou de retourner dans leur patrie, au sein de leur famille, au milieu de leurs frères. Ceux donc qui voulaient rester en étaient les maîtres ; et ceux qui voulaient s’en aller, les Francs les prenaient avec eux. En faut-il davantage pour donner une idée de la faiblesse et de l’abaissement des musulmans, de la puissance et de l’orgueil des Infidèles ! Quant à Alep, ils avaient leur part des revenus de son territoire jusqu’au moulin situé à la Porte des Jardins, à vingt pas seulement de la ville. Pour le reste de la Syrie, la situation des habitants était encore plus déplorable."

Ibn al-Athîr[149], Histoire des atabegs de Mossoul. Cité et annoté par M. Balard, A. Demurger, P. Guichard dans Pays d’Islam et monde latin Xe-XIIIe siècles. Hachette, Paris, 2000

Vue restaurée du Krak des chevaliers

G.Rey, Étude sur les monuments de l’architecture militaires des croisés en Syrie et dans l’île de Chypre.
Paris, 1871. BnF, Estampes et Photographie.

Plan du Krak des chevaliers[150]

G.Rey, Étude sur les monuments de l’architecture militaires des croisés en Syrie et dans l‘île de Chypre.Paris, 1871. BNF, Estampes et Photographie.

Le lourd passif des croisades

"Sans doute la croisade a paru aux chevaliers et aux paysans du XIe siècle un exutoire au trop-plein occidental, et le désir de terres, de richesses, de fiefs outre-mer a été un appât primordial. Mais les croisades, avant même de se solder par un échec complet, n’ont pas résolu la soif de terre des Occidentaux, et ceux-ci ont dû rapidement chercher en Europe, et d’abord dans l’essor agricole, la solution que le mirage ultramarin ne leur avait pas apportée. (...)

Les croisades n’ont apporté à la Chrétienté ni l’essor commercial né de rapports antérieurs avec le monde musulman et du développement interne de l’économie occidentale, ni les techniques et les produits venus par d’autres voies, ni l’outillage intellectuel fourni par les centres de traduction et les bibliothèques de Grèce, d’Italie (de Sicile avant tout) et d’Espagne où les contacts étaient autrement étroits et féconds qu’en Palestine, ni même ce goût du luxe et ces habitudes molles que des moralistes moroses d’Occident croient être l’apanage de l’Orient et le cadeau empoisonné des infidèles aux croisés naïfs et sans défense devant les charmes et les charmeuses de l’Orient. (...)

Qu’elles aient au contraire contribué à l’appauvrissement de l’Occident, en particulier de la classe chevaleresque, que loin de créer l’unité morale de la Chrétienté elles aient fortement poussé à envenimer des oppositions nationales naissantes (...), qu’elles aient creusé un fossé définitif entre Occidentaux et Byzantins (de croisade en croisade s’accentue l’hostilité entre Latins et Grecs qui aboutira à la IVe croisade et à la prise de Constantinople par les croisés en 1204), que loin d’adoucir les mœurs, la rage de la guerre sainte ait conduit les croisés aux pires excès, depuis les pogroms perpétrés sur leur route jusqu’aux massacres et pillages (de Jérusalem par exemple en 1099, et de Constantinople en 1204 qu’on peut lire dans les récits de chroniqueurs chrétiens aussi bien que musulmans ou byzantins), que le financement de la croisade ait été le motif ou le prétexte à l’alourdissement de la fiscalité pontificale, à la pratique inconsidérée des indulgences, et que finalement les ordres militaires impuissants à défendre et à conserver la Terre sainte se soient repliés sur l’Occident pour s’y livrer à toutes sortes d’exactions financières ou militaires ; voilà en fait le lourd passif de ces expéditions. Je ne vois guère que l’abricot comme fruit possible ramené des croisades par les chrétiens."

Jacques Le Goff, La Civilisation de l’Occident médiéval, Arthaud, 1984
 

 

Un passé qui ne passe pas

"Alors que pour l’Europe occidentale l’époque des croisades était l’amorce d’une véritable révolution, à la fois économique et culturelle, en Orient, ces guerres saintes allaient déboucher sur de longs siècles de décadence et d’obscurantisme. Assailli de toutes parts, le monde musulman se recroqueville sur lui-même. Il est devenu frileux, défensif, intolérant, stérile, autant d’attitudes qui s’aggravent à mesure que se poursuit l’évolution planétaire, par rapport à laquelle il se sent marginalisé. Le progrès, c’est désormais l’autre. Le modernisme, c’est l’autre. Fallait-il affirmer son identité culturelle et religieuse en rejetant ce modernisme que symbolisait l’Occident ? Fallait-il, au contraire, s’engager résolument sur la voie de la modernisation en prenant le risque de perdre son identité ? Ni l’Iran, ni la Turquie, ni le monde arabe n’ont réussi à résoudre ce dilemme ; et c’est pourquoi aujourd’hui encore on continue d’assister à une alternance souvent brutale entre des phases d’occidentalisation forcée et des phases d’intégrisme outrancier, fortement xénophobe.

À la fois fasciné et effrayé par ces Francs qu’il a connus barbares, qu’il a vaincus mais qui, depuis, ont réussi à dominer la Terre, le monde arabe ne peut se résoudre à considérer les croisades comme un simple épisode d’un passé révolu. On est souvent surpris de découvrir à quel point l’attitude des Arabes, et des musulmans en général, à l’égard de l’Occident, reste influencée, aujourd’hui encore, par des événements qui sont censés avoir trouvé leur terme il y a sept siècles. Or, à la veille du troisième millénaire, les responsables politiques et religieux du monde arabe se réfèrent constamment à Saladin, à la chute de Jérusalem et à sa reprise. Israël est assimilé, dans l’acception populaire comme dans certains discours officiels, à un nouvel État croisé. Des trois divisions de l’Armée de libération palestinienne, l’une porte encore le nom de Hittin et une autre celui d’Ain Jalout. Le président Nasser, du temps de sa gloire, était régulièrement comparé à Saladin qui, comme lui, avait réuni la Syrie et l’Égypte – et même le Yémen ! Quant à l’expédition de Suez de 1956, elle fut perçue, à l’égal de celle de 1191, comme une croisade menée par les Français et les Anglais.

Il est vrai que les similitudes sont troublantes. Comment ne pas penser au président Sadate en écoutant Sibt Ibn al-Jawzi dénoncer, devant le peuple de Damas, la « trahison » du maître du Caire, al-Kamel, qui a osé reconnaître la souveraineté de l’ennemi sur la Ville sainte ? Comment distinguer le passé du présent quand il s’agit de la lutte entre Damas et Jérusalem pour le contrôle du Golan ou de la Bekaa ? Comment ne pas demeurer songeur en lisant les réflexions d’Oussama sur la supériorité militaire des envahisseurs ?

Dans un monde musulman perpétuellement agressé, on ne peut empêcher l’émergence d’un sentiment de persécution, qui prend, chez certains fanatiques, la forme d’une dangereuse obsession : n’a-t-on pas vu, le 13 mai 1981, le Turc Mehemet Ali Agca tirer sur le pape après avoir expliqué dans une lettre : « J’ai décidé de tuer Jean-Paul II, commandant suprême des croisés. » Au-delà de cet acte individuel, il est clair que l’Orient arabe voit toujours dans l’Occident un ennemi naturel. Contre lui, tout acte hostile, qu’il soit politique, militaire ou pétrolier, n’est que revanche légitime. Et l’on ne peut douter que la cassure entre ces deux mondes date des croisades, ressenties par les Arabes, aujourd’hui encore, comme un viol."

Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes, Paris, J’ai Lu, 1985 (Jean-Claude Lattès, 1983), pp. 303-304



 

Les Assassins

Un révolutionnaire : Hassan-i Sabbâh[151]

La conversion

"Dans mon enfance, dès l’âge de sept ans, je me pris de passion pour toutes les formes du savoir ; je voulais devenir docteur de la Loi ; jusqu’à l’âge de dix-sept ans, je cherchai à acquérir des connaissances, tout en demeurant fidèle à la foi de mes ancêtres duodécimains.

Un jour, je rencontrai un compagnon [rafîq, terme souvent utilisé entre eux par les ismaéliens], appelé Amîra Zarrâb, qui, de temps en temps, exposait la doctrine des califes d’Égypte (...) comme d’autres avant lui l’avaient fait (...).

Je n’ai jamais mis en doute ma foi dans l’islam ; j’ai toujours été convaincu qu’il existe un Dieu vivant, éternel, omnipotent et omniprésent, un Prophète et un imâm, des choses permises et des choses défendues, un paradis et un enfer, des commandements et des interdictions. Pour moi, la religion et la doctrine consistaient en ce que les gens en général et la chî‘a en particulier professaient, et il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’on pût chercher la vérité en dehors de l’islam. Je pensais que les doctrines des ismaéliens étaient de la philosophie [terme d’insulte pour les gens pieux] et le maître de l’Égypte un philosophe.

Amîra Zarrâb était un excellent homme. La première fois qu’il conversa avec moi, il me dit : « Les ismaéliens disent ceci et cela ». Je répliquai : « Ô ami, ne parle pas comme eux car ce sont des proscrits et ce qu’ils disent va contre la religion. » Il y eut des controverses et des discussions entre nous ; il me désapprouvait et détruisit ma foi. Je ne le lui avouai pas, mais ces mots eurent une grande influence sur mon âme (...). Amîra me disait : « Quand, le soir, dans ton lit, tu réfléchiras, tu sauras que ce que je t’ai dit t’a convaincu. » "[152]

 

Autobiographie de Hasan reprise par les historiens ‘Atâ Malik Juvaynî (1226-1283) et Rachîd al-Dîn (v. 1247-1318), in Bernard Lewis, Les Assassins. Terrorisme et politique dans l’Islam médiéval, Paris, Complexe, 2001, pp. 75-76

Premier attentat (1092)

"Notre maître [Hassan-i Sabbâh] a tendu des collets et des pièges pour prendre dans les filets de la mort et de la perdition le beau gibier qu’était Nizâm al-Mulk, et, par cette action, sa renommée et sa réputation ont grandi. Par la supercherie et le jeu du mensonge, par des préparatifs trompeurs et des dissimulations perfides, il a posé les fondements de l’ordre des fidâî, et il leur a déclaré : « Lequel d’entre vous débarrassera cet État du malfaisant Nizâm al-Mulk Tûtsî ? » Un homme prénommé Bu Tâhir Arrani posa sa main sur sa poitrine en signe d’assentiment. Alors, suivant le chemin de l’erreur par lequel il espérait atteindre la félicité du monde à venir, la nuit du vendredi, douzième jour du ramadân de l’an 485 [16 octobre 1092], dans le district de Nehavand, au lieu dit Sahna, il s’approcha, déguisé en soufi, de la litière de Nizâm al-Mulk qui se rendait de la salle d’audience à la tente de ses femmes, le frappa avec un couteau et, par ce geste, connut le martyre. Nizâm al-Mulk fut la première victime des fidâî. Notre Maître (Qu’il soit jugé selon ses mérites) déclara : « Le meurtre de ce démon est le commencement de la félicité. » "

Rachîd al-Dîn (v. 1247-1318) s’inspirant et adaptant des sources ismaéliennes, in Bernard Lewis, Les Assassins. Terrorisme et politique dans l’Islam médiéval, Paris, Complexe, 2001, p. 85

Râshid al-Dîn Sinân, chef des Assassins de Syrie[153]

"(...) J’ai lu, de la main d’Abû Ghâlib b. al-Husayn[154] dans sa chronique : le 20 muharram 589[155] mourut Râshid al-Dîn Sinân b. Salmân, le maître de la mission nizârite en Syrie. Sa mort eut lieu dans la forteresse de Kahf. C’était un homme éminent, aux ruses secrètes, aux vastes préoccupations, aux mensonges énormes ; il était capable d’exciter et de tromper les cœurs, de cacher les secrets, de se garantir des ennemis, d’utiliser les hommes sots et obscurs pour ses buts pervers. Il était originaire d’un village de la région de Basra appelé ‘Aqr al-Sudan. Il servit les chefs des ismaïliens à Alamût. Il cultivait les sciences des philosophes ; il lut beaucoup d’ouvrages de controverse et de sophistique, ainsi que les Épîtres des Frères de la Pureté[156] et d’autres livres semblables de philosophie qui cherchent à convaincre et à attirer sans rien démontrer. Il construisit des forteresses en Syrie pour cette secte. Certaines étaient nouvelles ; d’autres étaient anciennes : en recourant à la ruse, il se les fit remettre, les fortifia et en interdit l’accès. Les jours l’ont épargné. Les princes se gardèrent de s’en prendre à ses possessions car ils avaient peur des attaques meurtrières de ses hommes. Sa situation en Syrie dura ainsi plus d’une trentaine d’années. À plusieurs reprises, le grand missionnaire envoya d’Alamût des émissaires pour le tuer par crainte qu’il ne s’appropriât pour lui seul la direction de la secte, mais c’est Sinân qui les fit périr ; il en trompa certains et les détourna d’exécuter les ordres contre lui. Les ismaïliens nommèrent à sa place pour être leur chef un missionnaire appelé Abû Mansûr b. Muhammad.

J’ai lu de la main d’al-Husayn b. ‘Alî b. al-Fadl al-Dârrî[157], dans sa chronique : le chambellan Mu‘în al-Dîn Mawdûd m’a raconté qu’il fut appelé auprès des ismaïliens en 552[158]. Il se retira avec Sinân, et, le soir, alors qu’ils étaient tête à tête, il l’interrogea sur la raison pour laquelle il était en cet endroit. Sinân lui répondit : Je fus élevé à Basra dont mon père était l’un des notables. Cet enseignement pénétra mon cœur. Puis survint entre mes frères et moi une affaire qui m’obligea à les quitter et je partis sans vivres ni monture. Je fis route jusqu’à Alamût et y pénétrai. Le commandant en était al-Kiyâ Muhammad[159] qui avait deux fils, al-Hasan et al-Husayn. Il me fit asseoir avec eux à l’école, eut pour moi les mêmes bontés que pour eux et me traita comme eux pour l’affection, l’éducation et l’habillement. J’y demeurai jusqu’à la mort d’al-Kiyâ Muhammad auquel succéda son fils al-Hasan. Celui-ci m’ordonna d’aller en Syrie. Je partis comme j’étais parti de Basra et n’approchai que très rarement des localités. Il m’avait donné des ordres et chargé de lettres. J’entrai dans Mossoul et fis halte à la Mosquée des Charpentiers où je passai la nuit ; j’en repartis pour Raqqa, évitant les localités. J’avais une lettre pour un de nos compagnons qui y demeurait ; je la lui remis, il me donna des provisions et me loua une monture jusqu’à Alep. Là, je rencontrai un autre compagnon auquel je remis une autre lettre et qui me loua une monture et m’envoya à Kahf. J’avais l’ordre de rester dans cette forteresse et j’y demeurai jusqu’à la mort, dans les montagnes, du cheikh Abû Muhammad, qui était le chef [des nizârites de Syrie]. Le Khawâdja[160] ‘Ali b. Mas‘ûd fut nommé après lui, sans autre désignation que l’accord d’une partie de la communauté. Ensuite, le chef Abû Mansûr, neveu du cheikh Abû Muhammad, et le chef Fahd se mirent d’accord et envoyèrent quelqu’un le tuer d’un coup de poignard lorsqu’il sortirait des latrines. Le commandement resta collectivement entre eux, et les auteurs du meurtre furent arrêtés et emprisonnés. Puis l’ordre arriva d’Alamût de tuer le meurtrier et de relâcher le chef Fahd ; en même temps arriva une ordonnance avec ordre de la lire à la communauté. Voici la copie de cet écrit : « Ceci est la lettre de désignation par laquelle nous désignons comme chef Nâsir al-Dîn[161] Sinân et ordonnons qu’elle soit lue à tous les compagnons et frères. Que Dieu vous préserve tous, ô frères, de vous opposer pour vos opinions et de suivre vos passions. Car cela est une discorde pour le premier, une perte pour les autres. Il y a là une leçon pour ceux qui sont attentifs. » (...).

Mon frère – que Dieu lui fasse miséricorde ! – m’a raconté que Sinân envoya un messager à Saladin – que Dieu lui fasse miséricorde ! – lui ordonnant de ne délivrer son message que lorsqu’il serait seul avec lui. Saladin le fit fouiller et on ne trouva rien d’inquiétant sur lui. L’assemblée quitta les lieux, et seules quelques personnes restèrent avec lui. Il lui demanda alors de délivrer son message. L’envoyé répondit : « Mon maître m’a ordonné de ne délivrer le message que lorsque je serai seul avec toi ». Alors le reste de l’assemblée s’en alla et il ne resta que deux mamelouks. Saladin dit : « Donne ton message. » Mais l’envoyé répondit : « Il m’a été ordonné de ne le dire qu’en privé. » Saladin répliqua : « Ces deux hommes ne me quittent jamais. À toi de décider : ou tu délivres ton message, ou tu repars. » Alors l’envoyé dit : « Pourquoi ne fais-tu pas sortir ces deux-là comme tu as fait sortir les autres ? – Parce qu’ils sont pour moi, répondit Saladin, comme des fils, eux et moi ne formons qu’un. » Le messager se tourna alors vers eux et leur dit : « Si je vous ordonnais au nom de mon maître de tuer ce sultan, le tueriez-vous ? » Ils répondirent : « Oui » et ils sortirent leur épée en ajoutant : « Ordonne ce que tu veux. » Le sultan Saladin – que Dieu lui fasse miséricorde ! – fut stupéfait. L’envoyé partit et prit les deux hommes avec lui. Après cela Saladin – que Dieu lui fasse miséricorde ! – fut disposé à faire la paix avec Sinân et à adopter une attitude qui le satisferait. Dieu est plus savant."

Ibn al-‘Adîm, Bughyat al-talab [1262], in Anne-Marie Eddé, Françoise Micheau, L’Orient au temps des croisades, Paris, GF Flammarion, 2002, pp. 319-323

Les Assassins vus par un Croisé

"Sachez qu’aux confins de Damas, d’Antioche et d’Alep, il existe dans les montagnes une certaine race de Sarrasins qui, dans leur dialecte, s’appellent Heyssessini, et en romain, segnors de montana. Cette race d’hommes vit sans lois ; Ils mangent de la chair de porc contre la loi de Sarrasins et disposent de toutes les femmes, sans distinction, y compris leurs mère et sœurs. Ils vivent dans les montagnes et sont presque inexpugnables car il s’abritent dans des châteaux bien fortifiés. Leur pays n’étant pas très fertile, ils vivent de leur bétail. Ils ont un maître qui frappe d’une immense terreur tous les princes sarrasins proches ou éloignés, ainsi que les seigneurs chrétiens voisins, car il a coutume de les tuer d’étonnante manière. Sa méthode est la suivante : ce prince possède dans les montagnes de nombreux et très beaux palais, entourés de murailles très hautes, de sorte qu’on ne peut y pénétrer autrement que par une petite porte très bien gardée. Dans ces palais, il fait venir, dès leur enfance, nombre de fils de ses paysans. Il leur fait enseigner diverses langues, comme le latin, le grec, le romain, le sarrasin et bien d’autres encore. De leur prime jeunesse jusqu’à l’âge d’homme, on apprend à ces jeunes gens à obéir à tous les ordres et à toutes les paroles du seigneur de leur terre qui leur donnera alors les joies du paradis parce qu’il a pouvoir sur tous les dieux vivants. On leur apprend également qu’il n’y a pas de salut pour eux s’ils résistent à sa volonté. Sachez qu’à partir du moment où, enfants, ils pénètrent dans ces palais, ils ne voient d’autres personnes que leurs professeurs et maîtres et ne reçoivent d’autre enseignement jusqu’à ce que le prince les mande en sa présence pour les envoyer tuer quelqu’un. Une fois devant le prince, celui-ci leur demande s’ils sont disposés à obéir à ses ordres afin qu’il puisse leur accorder le paradis. Alors, comme il leur a été appris et sans émettre ni objection ni doute, ils se jettent à ses pieds et répondent avec ferveur qu’ils lui obéiront en toutes choses qu’il ordonnera. Le prince donne alors à chacun un poignard d’or et les envoie tuer quelque prince de son choix."

Rapport de Gerhard (Burchard ?), envoyé de l’empereur Frédéric de Barberousse en Égypte et en Syrie [1175], in Bernard Lewis, Les Assassins. Terrorisme et politique dans l’Islam médiéval, Paris, Complexe, 2001, p. 37

L’anéantissement (vers 1275)

Dans ce nid de l’hérésie dans le Rûdbâr d’Alamût, foyer des dangereux adeptes de Hasan-i Sabbâh (...) pas une pierre des fondations n’est restée debout (...).

Aujourd’hui, grâce à la glorieuse fortune du Roi qui illumine le monde, s’il reste un Assassin en quelque endroit, il exerce un métier de femme ; partout où se trouve un dâ‘î se trouve un annonciateur de la mort ; et chaque rafîq est devenu esclave. Les propagateurs de l’ismaélisme sont tombés sous l’épée des soldats de l’islam (...). Les rois des Grecs et des Francs, que la peur de ces hommes maudits faisait pâlir, qui leur payaient tribut et n’avaient pas honte de cette ignominie, jouissent maintenant d’un doux sommeil. Et tous les habitants de la terre, et en particulier les Fidèles, ont été libérés de leurs funestes machinations et de leurs croyances impures. Bien plus, l’ensemble des hommes, grands et petits, nobles et vils, partage cette joie (...)."

Récit de l’historien Juvaynî (1226-1283), in Bernard Lewis, Les Assassins. Terrorisme et politique dans l’Islam médiéval, Paris, Complexe, 2001, p. 136


 

L’esclavage

La règle légale

"On m’a demandé, à propos d’esclaves venant du pays d’Abyssinie qui professent le monothéisme et acceptent les règles de la Loi sainte : est-il légal ou non de les acheter et de les vendre ? S’ils se convertissent à l’islam alors qu’ils sont la propriété de leurs maîtres, ceux-ci ont-ils ou non le droit de les vendre ? Et si la Sunna permet la vente des esclaves, d’où vient que professer une foi monothéiste qui sauve [un prisonnier infidèle] de la mort et d’une punition dans l’autre monde ne le sauve pas de l’humiliation et des souffrances de l’esclavage ? Il est certain qu’être possédé est un esclavage et un amoindrissement pour un individu ennobli par la foi. Et quelle est la signification de l’adage des docteurs de la Loi sainte : « l’esclavage est incroyance (kufr) » ? Cela s’applique-t-il après que quelqu’un est devenu croyant ? (...)

S’il est connu que toute une section ou toute une communauté parmi les habitants d’une région ont adopté l’islam ou ont été conquis par lui, il est certain qu’il faudrait, dans un tel cas, pour éviter des erreurs, interdire la possession de ces esclaves.

Mais si la conversion à l’islam est postérieure à l’établissement d’un droit de propriété [sur ces esclaves], alors l’islam n’exige pas la libération, parce que l’esclavage a eu pour cause l’incroyance. L’état de servitude persiste après la disparition de l’incroyance, en raison de son existence passée, et dans le dessein de la décourager."

Ahmad al-Wancharisi, Kitab al-Mi‘yar al-Mughrib [XVe siècle], in Bernard Lewis, Islam, Paris, Gallimard (Quarto), 2005, p. 403

Droits de l’esclave

"[ Les droits de propriété relatifs à l’esclavage] obéissent (...) à des lois qui régissent les relations sociales et que l’on doit respecter. Parmi les dernières injonctions du prophète de Dieu, que Dieu le bénisse et le protège, il y a ceci : « Crains Dieu regardant ceux que tu possèdes [« littéralement ceux que possède ta main droite »]. Nourris-les comme tu te nourris, habille-les comme tu t’habilles, et ne leur assigne pas des tâches au-dessus de leurs forces. Ceux que tu aimes, garde-les ; ceux que tu n’aimes pas, vends-les. Ne tourmente pas les créatures de Dieu. Dieu t’a fait leur possesseur ; et, s’Il l’avait voulu, Il aurait pu faire qu’ils te possédassent. » (...)

En résumé, le droit de l’esclave est que son maître partage avec lui sa nourriture et ses vêtements, ne lui assigne pas un travail au-delà de ses forces, ne le considère pas avec arrogance et mépris, lui pardonne ses offenses et, s’il est en colère contre lui pour quelque défaillance ou quelque outrage, qu’il pense à ses propres péchés et outrages envers Dieu tout-puissant, à ses manques d’obéissance envers Dieu, et qu’il se souvienne que le pouvoir de Dieu sur lui est plus grand que celui qu’il a sur son esclave."

Muhammad al-Ghazali, Ihya’‘Ulum al-Din [fin du XVIe – début du XVIIe siècle], in Bernard Lewis, Islam, Paris, Gallimard (Quarto), 2005, pp. 400-402

Correspondance entre le consul général britannique[162] et le sultan du Maroc[163]

Lettre (1) au sultan du Maroc

sa Majesté impériale Mulai Abd Errachman Ben Heecham, sultan du Maroc, etc. L’agent et consul général de Sa Majesté britannique Drummond Hay – avec son profond respect.

Suivant les instructions du principal secrétaire d’État aux Affaires étrangères de la reine, ma gracieuse souveraine, j’ai le grand honneur de demander à Votre Majesté impériale, s’il lui plaît ainsi, de bien vouloir permettre que je sois informé de toute loi ou acte administratif émanant de Votre Majesté ou de ses royaux prédécesseurs, ou de tout gouverneur de district, ou encore d’officiers municipaux soumis à l’autorité impériale, ayant pour objet de réglementer, de restreindre ou d’empêcher le commerce d’esclaves ; et s’il y a eu promulgation de tels actes ou de telles lois, je dois solliciter votre Majesté d’ordonner selon son bon plaisir que m’en soient fournies les copies authentifiées, que ces actes aient eu un caractère temporaire ou définitif.

J’ajouterai pour fournir un exemple de la requête faite à Votre Majesté impériale qu’il serait souhaitable qu’il plaise à Votre Majesté de me faire instruire de toute loi ou de tout règlement dans quelque partie des domaines de Votre Majesté où le commerce d’esclaves – s’il n’est pas totalement interdit – a été de quelque façon modéré ou contenu dans certaines limites ; ou, par exemple, s’il y a eu une interdiction à tout marchand d’acheter des hommes, des femmes ou des enfants de quelque couleur que ce soit, pour les exporter comme esclaves, et s’il est légalement possible de les exporter des domaines de Votre Majesté, par terre ou par mer.

Daté à Tanger du 22 janvier de l’an 1842 du messie Jésus-Christ.

(signé) E. W. A. Drummond Hay "

Réponse (1) du sultan du Maroc

"Au nom de Dieu le Miséricordieux, Il n’y a de puissance et de force qu’en Dieu, le Très-Haut, le Tout-Puissant. À l’employé qui demande attention et sollicitude à nos services chérifiens, Drummond Hay, consul de la nation française [sic] résidant à Tanger, ce qui suit :

Nous avons reçu la lettre que vous avez adressée à notre personne élevée par Dieu, où vous affirmez que le ministre des Affaires étrangères de la reine de votre nation vous a mandaté pour enquêter sur le commerce d’esclaves, et savoir s’il est légal ou non selon notre loi bien-aimée.

Sachez donc que le commerce d’esclaves est un sujet sur lequel toutes les sectes et toutes les nations sont d’accord depuis l’époque des fils d’Adam, que la paix de Dieu soit avec lui, jusqu’à aujourd’hui, et que nous ne connaissons aucune secte dont les lois l’interdisent, et nul n’a à poser ce genre de question, car la chose est manifeste à tous les niveaux et ne réclame pas plus de démonstration que la lumière du jour ; mais s’il y a eu un événement particulier, veuillez nous en informer expressément, afin que notre réponse à la question soit pertinente.

Terminé le 23 doolhadja 1257 (4 février 1842).

            Copie conforme au vice-consul Henry John Murray."

Lettre (2) au sultan du Maroc

"Au noble prince élevé par Dieu, le seigneur Mulai Abd Errachman Ben Heecham, sultan du Maroc, etc., l’agent et consul de Sa Majesté britannique E. W. A. Drummond Hay – avec son profond respect.

J’ai eu l’honneur de recevoir la lettre de Votre Majesté datée du 23 doolhadja, qui cherche à répondre à la lettre que j’avais adressée à Votre Majesté sur le sujet du trafic d’esclaves ; mais il apparaît à certaines expressions de la lettre de Votre Majesté que Votre Majesté n’a pas pleinement apprécié le sens de la demande faite de la part du gouvernement de Sa Majesté, ma gracieuse souveraine.

Ce gouvernement sage et éclairé sait parfaitement que l’esclavage et le commerce d’esclaves ne sont pas interdits par la loi de l’islam, pas plus que par les lois plus anciennes des tribus d’Israël, et qu’en effet l’esclavage et le commerce d’esclaves n’étaient pas – jusqu’à une période relativement récente – interdits par les lois de n’importe quel État chrétien.

Votre Majesté impériale ayant daigné exprimer le désir que je l’informe en particulier d’un événement nouveau qui permettrait de rendre pertinente la réponse à la question, j’ai l’honneur de présenter à Votre Majesté impériale, sous une forme aussi brève que le permet un aussi vaste sujet, un aperçu général des progrès réalisés – au cours des quelques trente années passées – en faveur de l’humanité souffrante, concernant les esclaves et le commerce d’esclaves, et où il sera clairement montré que beaucoup de nations – et de différentes religions – ont désapprouvé le trafic d’esclaves, l’ont modifié, et que quelques-unes l’ont même totalement supprimé.

Le gouvernement de Grande-Bretagne a eu le grand honneur d’avoir pris la tête en Europe de cette juste œuvre de charité, en interdisant le trafic d’esclaves aux sujets britanniques ; on a calculé que, pendant une longue suite d’années, plus de trois cent mille esclaves au total étaient chaque année enlevés de côtes de l’Afrique par diverses nations et convoyés, affreusement enchaînés, par-delà l’océan, pour être vendus dans des pays éloignés.

Finalement, il y a six ou sept ans, le gouvernement britannique a aboli l’esclavage lui-même, sur toute la surface de son vaste empire ; cela lui a coûté vingt millions de livres sterling ou environ cent millions de dollars pour indemniser tous les sujets britanniques possesseurs d’esclaves ; il émancipait ainsi plus de sept cent cinquante mille de nos frères humains ; et il n’est pas indigne de l’esprit élevé de Votre Majesté de considérer que, si cette glorieuse œuvre de charité a été accomplie par le gouvernement britannique avec une munificence inouïe jusqu’alors dans l’histoire de l’humanité, l’énorme somme – affectée aux compensations – offre un exemple admirable et frappant d’une résolution libérale et juste qui soutient et conforte les droits de propriété.

À l’occasion de ce grand événement dans la législation britannique, il fut décrété que tout sujet de la couronne britannique ou tout individu résidant dans une partie quelconque des dominions britanniques qui se lancerait dans le trafic d’esclaves ou convoierait des esclaves sur mer serait considéré comme coupable du crime de piraterie – ce qui entraîne la peine de mort ; ou que quiconque fournirait sciemment du capital ou toute autre aide à ce trafic, même s’il n’est pas personnellement engagé, serait considéré comme coupable d’un crime – dont la punition est la relégation dans un chantier pénal.

Il y a plus de vingt-six ans, les efforts de la Grande-Bretagne joints aux efforts de ses alliés avaient déjà réussi à obtenir des représentants de huit des plus grandes puissances d’Europe – assemblées en congrès à Vienne – qu’ils déclarent à l’unanimité, après une délibération solennelle, que le trafic d’esclaves est contraire aux principes humanitaires et à la morale universelle, et que le désir le plus sincère de leurs souverains était de mettre fin à cette plaie qui avait si longtemps affecté l’humanité, avili les nations européennes qui s’étaient livrées à la traite, et porté la désolation en Afrique.

Par la suite, presque toutes les puissances européennes ont mis en pratique, par des décisions législatives et des traités qui les engagent, les principes humanitaires proclamés dans cette déclaration mémorable ; et une très grande partie des États-Unis d’Amérique s’est associée à cette cause généreuse.

Mais j’ai un plaisir encore plus grand à informer Votre Majesté impériale que les dirigeants de plusieurs États musulmans – à savoir ceux de Mascate, d’Égypte et de Tunis – ont déjà manifesté une disposition généreuse à suivre les gouvernements chrétiens dans la voie de la bienfaisance. L’information qui m’a été récemment communiquée, si elle n’est pas officielle, n’en paraît pas moins avérée. Il est vrai que les circonstances ont – pour le moment – retardé la réalisation de l’objectif du Pacha Mohammed Ali, comme il l’a annoncé il y a quelque temps aux agents du gouvernement britannique, mais le prince imam de Mascate, qui règne sur d’importantes possessions de la côte est de l’Afrique ainsi que sur un vaste territoire dans le sud de l’Arabie, ce que Votre Majesté doit certainement savoir, a interdit l’exportation d’esclaves hors de ses domaines ; et le bey de Tunis a, au cours des quelques mois écoulés, pris des mesures abolissant la traite à l’intérieur de la régence. Il y a peut-être d’autres princes musulmans entrés dans la même glorieuse carrière dont le but est de soulager les peines de nos frères humains, mais je n’ai pour le moment pas d’informations supplémentaires à communiquer à Votre Majesté concernant ce très intéressant sujet ; mais il est encore, dans l’histoire du monde d’aujourd’hui, des événements qui ne peuvent que satisfaire hautement le généreux esprit de Votre Majesté impériale : le roi de Bonny [région du sud du Soudan] a signé avec le gouvernement britannique, il y a tout juste six mois, une convention destinée à abolir le commerce d’esclaves sur toute l’étendue de son territoire ; étant donné que le royaume de ce potentat comporte aussi une partie de zone côtière, l’accord stipule en outre qu’aucun esclave ne pourra être importé ou exporté de ses domaines. L’importance de l’accord fait dans un dessein commun de charité sera appréciée à sa juste valeur quand on saura que – jusque tout dernièrement – on n’exportait pas moins de vingt mille esclaves par an du seul royaume de Bonny.

À la même époque à peu près, des traités ont été conclus, par les officiers de la reine, ma gracieuse souveraine, avec les rois d’Eboé et d’Iddah, pour l’abolition totale du commerce d’esclaves à l’intérieur de leurs domaines – il s’agit aussi de régions du Soudan à travers lesquelles coule la grande rivière Quorra qui se dirige vers le nord de l’État de Bonny, où elle rejoint la côte : les royaumes d’Eboé et d’Iddah ont depuis toujours, comme celui de Bonny, offert de vastes marchés aux négriers.

Ayant rapporté ces choses afin de satisfaire de mon mieux le désir exprimé par Votre Majesté – je demanderais l’autorisation de faire observer à Votre Majesté impériale que, s’il est vrai que les prophètes et les autres législateurs des anciennes nations n’ont pas jugé utile de mettre au point des lois pour l’interdiction du commerce d’esclaves, en raison du caractère peu cultivé de l’époque où ils vivaient, on ne trouve en revanche dans aucune pays et à aucune époque que l’asservissement d’êtres humains ait été prescrit ou présenté comme un usage louable (sauf pour punir des dépravés), ou encore comme un acte qui puisse plaire au Dieu unique et tout-puissant ; c’était simplement une pratique permise parce qu’elle résultait d’habitudes primitives.

En conclusion, j’invoque la bienveillante attention de Votre Majesté, en répétant ceci : j’ai le devoir – en tant qu’agent de la reine, ma gracieuse souveraine, auprès de Votre Majesté – de m’informer s’il a été promulgué, à une époque quelconque, des ordonnances ou des règlements limitant ou modifiant en quelque façon le commerce d’esclaves (bien que la loi de l’islam n’interdise pas ce commerce) ; que ces ordonnances et règlements aient été promulgués par Votre Majesté, par l’un des prédécesseurs de Votre Majesté, ou par l’un quelconque des officiers placés sous votre, ou sous leur autorité impériale, je dois demander à Votre Majesté qu’il lui soit agréable de bien vouloir m’en faire parvenir des copies authentifiées.

Je me repose sur le respect qu’a Votre Majesté pour la reine, ma souveraine, et pour le grand empire dont la grâce divine lui a confié le soin, pour espérer que Votre Majesté acceptera cette communication dans l’esprit d’amitié même avec lequel je la soumets à Votre Majesté pour un examen plus approfondi.

Le gouvernement de reine, puis-je ajouter, est tellement soucieux de voir s’éteindre le trafic d’esclaves dans toutes les parties du monde qu’il ne veut laisser passer aucune occasion qui permette d’espérer une diminution de ce mal dans tous les pays où il existe ; et le moment paraît favorable à cette enquête, étant donné les institutions, usages et règlements en vigueur concernant l’esclavage et son commerce dans la Barbarie occidentale ; ce beau pays est heureusement placé sous le gouvernement d’un prince aussi éclairé que Votre Majesté impériale, et la gestion de ses domaines montre que Votre Majesté impériale est père bienveillant d’un peuple reconnaissant.

Tanger, à la date du 26 février 1842 de l’année du messie Jésus-Christ (16 moharrem du premier mois de l’an 1258).

Drummond Hay

Agent de Sa Majesté britannique

Consul général au Maroc"

Réponse (2) du sultan du Maroc

Au nom de Dieu le Miséricordieux ! Il n’y a de force ou de puissance qu’en Dieu le Très-Haut, le Tout-Puissant ! À l’employé qui reçoit de nos services chérifiens diligence et sollicitude, Drummond Hay, consul pour la nation anglaise, résident à Tanger la protégée, ce qui suit :

Nous avons reçu votre lettre expliquant l’objectif du ministre du potentat de votre nation, en référence à son enquête concernant les esclaves, et nous avons pris connaissance des développements de cette affaire ainsi que des frais supportés lors du rachat à leurs maîtres de tous les esclaves de vos possessions ; [nous avons appris] aussi qu’au Soudan et dans d’autres endroits cet exemple avait été suivi. Sachez que la religion de l’islam – que Dieu l’exalte ! – a des fondations solides dont les piliers sont sûrs et que sa perfection a été portée à notre connaissance par Dieu – à qui appartient toute louange – dans son livre Furkan[164] qui n’admet ni ajout ni retranchement.

En ce qui concerne la réduction en esclavage et le commerce des esclaves, ils sont confirmés par notre Livre ainsi que par la Sunna de Notre Prophète, que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui – et il n’y a par ailleurs pas de controverses entre les Oolamma[165] sur ce sujet, et nul ne peut permettre ce que la loi interdit ni interdire ce qu’elle permet. Toute innovation contraire [à la loi], quel qu’en soit l’initiateur, sera rejetée, attendu que notre sainte religion n’est pas réglée par les délibérations ou les conseils des hommes, car elle procède de l’inspiration du Seigneur de toutes les créatures, par la voix de notre Pieux Prophète, que la paix et la bénédiction de Dieu soient avec lui !

Terminé le 5 safar 1258 (18 mars 1842).

Traduction certifiée conforme.

E. W. A. Drummond Hay "

Bernard Lewis, Islam, Paris, Gallimard (Quarto), 2005, pp. 405-412



 

Les civilisations

Discussion sur le caractère national

"Lui : Qui considérez-vous comme supérieurs, les étrangers ou les Arabes ?

Moi : Les savants reconnaissent quatre nations : les Byzantins, les Arabes, les Perses et les Indiens. Trois sont étrangers, et il serait difficile de dire que les Arabes à eux seuls sont supérieurs aux trois autres, dans tout ce qu’ils ont et dans leur diversité.

Lui : Je pensais seulement aux Persans.

Moi : Avant de donner ma propre opinion, je rapporterai ce que dit Ibn al-Muqaffa‘[166], noble persan et étranger distingué, éminent parmi les hommes cultivés (...). Chabib ibn Chabba dit (...). « Nous fûmes déçus par Ibn al-Muqaffa‘ qui nous demanda :“Quelle est la nation la plus sage ?“ Nous imaginant qu’il pensait aux Persans, nous répondîmes, cherchant à être dans ses bonnes grâces : “La Perse est la nation la plus sage. – Certainement pas, dit-il, elle ne peut y prétendre. Il y a là un peuple auquel on a donné des leçons et qui les a apprises, auquel on a donné un exemple et qui l’a copié, auquel on a donné une impulsion et qui a continué, mais qui n’a ni originalité ni ressource propre.“ (...).

Nous lui avons retourné la question ; et il dit : “Les Arabes“ ; nous échangeâmes quelques murmures et clins d’œil. Cela le mit en colère. Il devint pâle et dit : “Vous semblez me soupçonner de vouloir vous flatter. Par Dieu, mon souhait le plus cher serait que vous n’ayez pas ce privilège ; mais même si moi je l’ai perdu, je me mépriserais de perdre en plus la vérité (...). La Nation la plus sage est celle des Arabes en raison de leur caractère ferme, de leur physique équilibré, de leur pensée précise et de leur compréhension profonde.“ »

Lui : Comme Ibn al-Muqaffa‘ a bien parlé, et comme vous l’avez bien raconté. Donnez-moi maintenant votre propre version, à la fois ce que vous avez entendu et ce que vous pensez de vous-même.

Moi : (...) Ce qu’il [Ibn al-Muqaffa‘] a dit est suffisant. Y ajouter serait superflu, le répéter, inutile.

Lui : (...) Cette question – je veux dire les mérites relatifs de chaque nation – est l’un des principaux sujets sur lesquels les gens discutent et disputent et n’arrivent jamais à s’entendre.

Moi : C’est inévitable, car il n’est ni dans la nature, ni dans la coutume, ni dans les qualités innées des Persans d’admettre le mérite des Arabes, pas plus qu’il n’est dans le caractère ni l’usage des Arabes d’affirmer les mérites de Persans, et il en est de même pour les Indiens, les Byzantins, les Turcs, les Daylami et les autres. La reconnaissance du mérite et de l’honneur dépend de deux choses : l’une est ce qui distingue un peuple à son apogée d’un autre, dans le choix qu’il fait entre le bien et le mal, dans son jugement sûr ou défectueux, dans l’étude du début à la fin. De ce point de vue, chaque nation a ses mérites et ses défauts ; chaque peuple a commis de bonnes et mauvaises actions ; chaque communauté, dans ses œuvres, ses faits et ses méfaits, a connu la perfection et l’échec. Par conséquent, les bonnes et mauvaises qualités sont répandues sur toute l’humanité et implantées dans toutes les nations.

Les Persans ont l’habileté politique, la politesse, les règles et l’étiquette ; les Byzantins possèdent la science et la sagesse : les Indiens ont la pensée réfléchie, la vivacité, la magie et la persévérance : les Turcs ont le courage et l’impétuosité ; les Zanj ont la patience, l’endurance et la gaieté ; les Arabes sont intrépides, hospitaliers, loyaux, vaillants, généreux, protecteurs, éloquents et puissants.

On ne trouve pas ces qualités dans chaque individu de ces nations, mais elles sont largement répandues. Certains peuvent cependant en être privés, et d’autres, marqués par les qualités contraires (...). Il est clair que toutes les nations ont leurs lots de mérites et de défauts, à la fois du fait de pulsions innées et de choix intellectuel. Le reste n’est que dispute entre gens sur leur lieu d’origine, les coutumes dont ils ont hérité et les passions qui les habitent.

Il y a une deuxième considération, d’importance primordiale, que nous ne pouvons omettre de la discussion. Chaque nation a eu une époque où elle a prévalu sur ses rivales. Cela est clair si vous vous reportez en imagination à la Grèce et à Alexandre, qui a conquis, gouverné, régné, entraîné, mis en pièces et rassemblé, ordonné et abandonné, suscité et réprimé, effacé et enregistré (...). Quand on demanda à Abu Muslim : « Quel est, à votre avis, le peuple le plus brave ? », il répondit : « Tous les peuples sont braves quand leur puissance est en train de croître. » Il disait la vérité, car chaque nation au début de sa félicité est plus valeureuse, plus hardie, plus brave, plus glorieuse, plus généreuse, plus munificente, plus éloquente, plus claire, plus judicieuse, plus véridique ; et cela vient de quelque chose qui est commun à toutes les nations (...) et montre l’ampleur de la générosité du Tout-Puissant envers toutes Ses créatures."

Abu Hayyan al-Tawhidi, Kitab al-Imta‘wal’-Mu’anasa [fin du Xe siècle], in Bernard Lewis, Islam, Paris, Gallimard (Quarto), 2005, pp. 397-400

Comment les civilisations déclinent

"A notre époque, nous constatons une sorte de déplacement de la civilisation du sud vers le nord. [A l’époque préislamique] le Yémen était le siège d’un grand Etat. C’était aussi le cas de la Syrie au temps des Israélites. Le pays d’Egypte connaissait la même situation, et la civilisation du Maghreb était également très florissante. Le Nord était alors inférieur au Sud, tant pour la civilisation que pour les royaumes, comme ceux des Turcs, des Francs ou des Slaves. (...)

Toute la civilisation du Sud, au Yémen, en Arabie, en Egypte, au Maghreb et en Irak, s’est écroulée. C’est plus particulièrement vrai du Maghreb. Il ne reste que très peu de vestiges de sa civilisation ; ils s’étendent sur une étroite bande d’à peine deux journées de marche [50 à 60 km] le long du littoral.

Pour ce qui est des pays du Nord, nous avons appris que leur civilisation est florissante et leurs Etats puissants ; ainsi certaines nations franques et turques. La culture est donc peut-être en train de se déplacer du sud au nord. Le vide créé dans le Sud ne restera pas sans suite. Ce vide peut s’expliquer soit par des manifestations terrestres et de la civilisation visible – et ce ne peut être dans ce cas que la conséquence de la mainmise des Arabes et de leur domination, laquelle entraîne la ruine des pays dominés –, soit par des manifestations célestes. Les astrologues ont émis là-dessus certaines opinions, mais ce n’est pas le lieu de les exposer en détail. Dieu a le pouvoir de faire ce qu’Il veut !"

Ibn Khaldun, Le Livre des exemples [Kitab al-Ibar, vers 1380], Paris, Gallimard, 2002, pp. 1207-1208 ; extrait publié in Gabriel Martinez-Gros, « Ibn Khaldun : itinéraire d’un lettré arabe », in L’Histoire, 309, mai 2006, p. 66

Le rejet de l’Occident

"Comment expliquer l’étrange indifférence des pays d’islam envers l’Occident ? Jusqu’au XVIIIe siècle, les peuples islamiques ont continué à nourrir l’idée que leur civilisation était supérieure à toutes les autres et que l’Europe chrétienne était un monde barbare et inculte.

On ne manque pas, dès les premiers siècles de l’islam, d’exemples de voyageurs musulmans en Europe. Mais, se considérant comme membres de la communauté musulmane en général, ils voyaient leurs hôtes d’abord comme des infidèles ou des chrétiens dont le nom et le pays particuliers restaient secondaires. Ces chrétiens étaient classés en deux catégories, Rums et Francs : les premiers étaient les Byzantins, continuateurs de l’Empire romain, et plus tard les orthodoxes, Grecs et autres. Les Francs, eux, étaient les sujets de Charlemagne et, par la suite, les chrétiens d’Occident, catholiques ou protestants. Les musulmans sont d’abord entrés en contact avec Byzance. C’était à leurs yeux une forme de civilisation dépassée, reposant sur une révélation divine qui avait trouvé dans l’islam sa forme achevée. Ils ont recueilli à son école tout un héritage scientifique, en particulier celui de la géographie antique.

(...) On peut distinguer quatre périodes dans la découverte de l’Europe par les musulmans. C’est d’abord, au VIIIe-Xe siècle, un pays lointain, inconnu, non civilisé. On sait peu de chose à son sujet, on ne s’en préoccupe pas du tout. Or c’est à cette époque que les sciences islamiques connaissent leur essor et que sont établis les cadres du savoir ultérieur. Le centre du monde est alors le domaine de l’islam, de l’Espagne à l’Indus, qui renferme les foyers des civilisations plus anciennes et les villes saintes de la nouvelle religion. Au nord, ce qui reste de l’Empire byzantin. À l’est, au-delà de l’Iran, d’autres pays, d’un certain niveau, mais idolâtres et donc inférieurs. En dehors, le monde des Barbares, blancs au nord, noirs au sud.

Une seconde période commence avec la première grande contre-attaque européenne, à partir du XIe siècle. Elle est marquée par les reconquêtes de l’Espagne et de la Sicile, et par les croisades ; des musulmans tombent sous la domination des Francs. Après les batailles, ou dans l’entre-deux, se nouent des relations diplomatiques et commerciales. Les historiographes arabes des croisades nous renseignent en détail sur les États des croisés au Levant. Mais ils ne s’occupent ni de l’origine ni des motivations de ces gens qui ne sont, à leurs yeux, qu’une nouvelle vague d’envahisseurs barbares. Ils ne connaissent pas de « croisés » mais des « Francs » et ils attendent avec impatience qu’ils retournent là d’où ils viennent, au-delà de l’horizon, afin de pouvoir les oublier.

(...) La troisième période est marquée par la formation et l’expansion de l’Empire ottoman, à partir du XVe siècle. C’est la deuxième grande invasion islamique de l’Europe, cette fois par le sud-est et non plus par le sud-ouest. Les Turcs ottomans ont créé leur État aux frontières de pays chrétiens qu’ils se donnent pour mission de soumettre à l’islam. Ce devoir sacré est aussi une source de profits. À guerroyer contre les Byzantins, puis les Serbes et les Hongrois, les Autrichiens et les Vénitiens enfin, les Turcs se sont familiarisés avec les chrétiens : les nouveaux convertis forment une part importante de leur élite. Par l’étendue de son territoire, l’Empire ottoman est à un moment la première puissance européenne. Parallèlement, le Maroc et même l’Iran nouent des relations diplomatiques et commerciales avec l’Europe.

Or, tandis que ces pays suscitent en Europe un vif intérêt dont témoigne toute une littérature, les musulmans, eux, éprouvent en face de l’Europe la même indifférence qu’auparavant (...).

À l’aube du XVIIIe siècle commence une nouvelle période, la quatrième, dans les rapports de l’Europe occidentale et des musulmans. Cette Europe qu’ils regardaient jusque-là du haut de leur puissance s’avère brusquement riche, forte et dangereuse. Le signal est donné par le deuxième échec des Ottomans devant Vienne, en 1683. Il est suivi par une retraite catastrophique, de longues guerres, des traités de paix (1699, 1718) dictés par l’ennemi vainqueur pour la première fois dans l’histoire ottomane, des pertes territoriales graves. Malgré un effort de modernisation et de réforme, d’autres pertes, d’autres défaites vont suivre au long du siècle, face aux Autrichiens et aux Russes. La domination étrangère menace et il ne suffit plus de savoir vaguement que l’Autre existe. Il faut se mettre à son école, opérer une véritable conversion – intellectuelle s’entend (...).

Mais il est encore plus facile à un Européen d’étudier le Proche-Orient qu’à un Oriental d’étudier l’Europe. Dès la fin du XVIIIe siècle, les textes édités et traduits, les livres sur la religion, l’histoire, la civilisation islamique mettaient à disposition des savants occidentaux un outillage scientifique qui manquait de l’autre côté (...). Le contraste est vif avec l’indifférence à peu près complète des Orientaux envers l’Europe. Seuls les Ottomans, pour se défendre ou pour négocier, furent contraints de s’informer de temps à autre sur cet Occident mystérieux. Les renseignements recueillis sont restés superficiels, souvent imprécis et presque toujours périmés, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

Pourquoi cette différence dans l’attitude des deux sociétés l’une en face de l’autre ? Elle ne vient assurément pas d’une tolérance religieuse plus grande de la part des Européens. Au contraire, l’attitude des chrétiens envers l’islam a été beaucoup plus bigote et intolérante que celle des musulmans devant le christianisme. Aux grands siècles des Abbassides (VIIIe-Xe siècle), on aurait pu attribuer cette différence d’attitude entre les deux civilisations au fait que l’une avait plus à apprendre, l’autre plus à offrir. Mais, dès l’époque des croisades, cette explication n’est plus appropriée et, dès la fin du Moyen Age, il est évident qu’il s’agit là d’une différence fondamentale entre deux types de sociétés.

On s’étonnera que la civilisation islamique classique, si ouverte à ses origines aux influences grecques ou persanes, ait ensuite rejeté l’Occident de manière aussi complète. Mais lorsque l’islam était réceptif, l’Europe occidentale n’avait à offrir que le spectacle d’une barbarie qui flattait l’orgueil des musulmans. Du point de vue religieux, elle était restée en arrière, n’ayant pas accepté la révélation achevée par le Coran. L’imperfection de la religion chrétienne disqualifiait la pensée et la civilisation qui lui étaient liées.

Lorsque la montée de l’Europe occidentale et le déclin de l’islam eurent établi de nouvelles relations, l’islam était déjà figé dans ses propres moules de pensée et de comportement. Il était peu perméable aux stimulations étrangères, surtout quand elles venaient de l’Occident à l’hostilité millénaire. Protégés par les capacités militaires imposantes des Ottomans, les peuples islamiques ont continué, jusqu’à l’aube de la période contemporaine, à caresser l’idée que leur civilisation était supérieure à toutes les autres, de loin et pour toujours.

Les musulmans du Moyen Age, de l’Andalousie à la Perse, voyaient l’Europe chrétienne plongée dans les ténèbres de la sauvagerie et de la mécréance. Cette vision, probablement juste à l’origine, devint dangereusement périmée avec notre Renaissance. Alors l’Europe changea radicalement d’attitude envers le monde extérieur. La coïncidence de trois évolutions majeures favorisa la floraison intellectuelle et la constitution des sciences. Il y eut la découverte du Nouveau Monde, avec ses peuples étranges, sauvages ou civilisés, inconnus des Écritures, des classiques, de la mémoire de l’Europe. Montaigne témoigne de la curiosité qu’ils ont suscitée. Il y eut en deuxième lieu la redécouverte de l’Antiquité classique, qui fournit à la fois un modèle à ce genre de curiosité et une méthode pour la satisfaire. Il y eut, enfin, la Réforme, qui mina l’autorité de l’Église sur la pensée et sur son expression. L’esprit humain connut une libération sans précédent depuis l’Antiquité.

Le monde musulman avait lui aussi redécouvert la science grecque et, dans une moindre mesure, iranienne au début de l’islam. Il avait ses propres « grandes découvertes » géographiques : l’Inde, la Chine avaient été atteintes par ses armées. Mais ces événements n’ont coïncidé et surtout ne se sont accompagnés d’aucun relâchement des liens religieux. La renaissance islamique est d’hier ; elle a été provoquée par l’expansion chrétienne. Auparavant, la lutte des Anciens et des Modernes, des théologiens et des philosophes s’était terminée par une victoire écrasante des premiers sur les seconds. Le monde musulman s’était trouvé confirmé dans son autarcie intellectuelle et dans la conviction de sa supériorité en tant que dépositaire de la seule Vraie Foi et de la seule forme de vie civilisée – les deux se confondant. Il a fallu des siècles de défaites et de reculs pour que les musulmans soient prêts à modifier leur vision du monde et de la place qu’ils occupent."

Bernard Lewis, « Le rejet de l’Occident », in Les collections de L’Histoire, 30, janvier-mars 2006, pp. 53-56

Le propos d’Amin Maalouf

Religions et sociétés

"Autour de la Méditerranée se côtoient et se confrontent depuis des siècles, deux espaces de civilisation, l’un au nord, l’autre au sud et à l’est. Je ne m’étendrai pas trop sur la genèse de ce clivage, mais il n’est jamais inutile de rappeler, parlant d’Histoire, que tout a un commencement, un déroulement et, à terme, une fin. À l’époque romaine, toutes ces contrées, devenues depuis chrétiennes, musulmanes ou juives, appartenaient au même empire ; la Syrie n’était pas moins romaine que la Gaule, et l’Afrique du Nord était assurément, du point de vue culturel, bien plus gréco-romaine que l’Europe du Nord.

Les choses ont radicalement changé avec l’apparition successive de deux monothéismes conquérants. Au IVe siècle, le christianisme devint la religion officielle de l’Empire romain ; après avoir admirablement propagé leur foi nouvelle par la prédication, la prière, et l’exemple des saints martyrs, les chrétiens usèrent alors pleinement de l’arme du pouvoir pour consolider leur autorité et s’imposer totalement, mettant hors la loi la religion romaine antique, pourchassant ses derniers adeptes. Bientôt, le monde chrétien pu épouser les frontières de l’Empire, mais ces dernières étaient devenues de plus en plus incertaines ; Rome devait « tomber sous les coups des barbares », comme disaient les vieux manuels, dès le Ve siècle.

Byzance, capitale d’Orient, survécut encore pendant un millier d’années, mais sa tentative de reconstituer l’Empire tourna court : Justinien réussit bien un moment à reprendre une bonne partie des territoires abandonnés, en Italie, en Espagne, en Afrique du Nord... Peine perdue. Son entreprise s’avéra désespérée, ses généraux ne furent pas en mesure de défendre les provinces reconquises, et lorsqu’il mourut en l’an 565, une page était tournée, une illusion était morte. Le grand Empire romain ne renaîtrait plus. Plus jamais la Méditerranée ne serait réunie sous une même autorité. Plus jamais les habitants de Barcelone, de Lyon, de Rome, de Tripoli, d’Alexandrie, de Jérusalem et de Constantinople n’adresseraient leurs requêtes à un souverain unique.

Cinq ans plus tard, en 570, naquit Muhammad, Mahomet, le Prophète de l’islam. Hors des limites de l’Empire, mais pas si loin. Il y avait constamment un va-et-vient de caravanes entre sa ville natale, La Mecque, et les cités du monde romain telles Damas ou Palmyre ; comme, ailleurs, avec l’empire iranien sassanide, rival des Romains et lui-même secoué par d’étranges convulsions.

Sans vouloir expliquer le phénomène mystique et religieux que constitue le message de l’islam, dont l’apparition obéit à des lois complexes, insaisissables, il est certain que, du point de vue politique, il y avait alors un vide propice à l’émergence d’une réalité nouvelle. Pour la première fois depuis plus de six siècles – autant dire, à l’échelle de la mémoire des hommes, depuis l’aube des temps –, l’ombre de la grande Rome n’était plus là. Bien des peuples s’en trouvèrent libres et orphelins.

Ce vide – ou peut-être faudrait-il dire cet « appel d’air » – qui permit aux tribus germaniques de se répandre à travers l’Europe pour s’y tailler les territoires qui s’appelleraient plus tard la Saxe ou le royaume des Francs, permit aussi aux tribus d’Arabie d’effectuer, hors de leur désert originel, une « sortie » remarquée. Ces bédouins, qui avaient vécu jusque-là en marge de l’Histoire, parvinrent en quelques dizaines d’années à se rendre maîtres d’un immense territoire allant de l’Espagne jusqu’aux Indes. Le tout d’une manière étonnamment ordonnée, relativement respectueuse des autres, et sans excès de violence gratuite.

Loin de moi l’idée de présenter cette conquête comme une marche pacifiste. Ou de dépeindre le monde musulman comme un paradis de tolérance. Mais les comportements s’apprécient au regard de leur siècle. Et il ne fait pas de doute que l’islam s’est traditionnellement accommodé de la présence, sur les terres qu’il contrôlait, des adeptes des autres religions monothéistes.

À quoi bon vanter la tolérance du passé si le présent est ce qu’il est, diront mes contradicteurs ? Et, en un sens, je ne leur donne pas tort. C’est une piètre consolation de savoir que l’islam fut tolérant au VIIIe siècle, si aujourd’hui les prêtres sont égorgés, les intellectuels poignardés et les touristes mitraillés. En évoquant le passé, je ne cherche en aucune manière à dissimuler les atrocités que l’actualité nous lance à la figure chaque jour, dépêches et images en provenance d’Alger, de Kaboul, de Téhéran, de Haute-Egypte ou d’ailleurs. Mon objectif est tout autre, et je préfère l’énoncer clairement pour qu’on sache où je veux en venir : ce contre quoi je me bats et me battrai toujours, c’est cette idée selon laquelle il y aurait, d’un côté, une religion – chrétienne – destinée de tout temps à véhiculer modernisme, liberté, tolérance et démocratie, et de l’autre une religion – musulmane – vouée dès l’origine au despotisme et à l’obscurantisme. C’est erroné, c’est dangereux, et cela assombrit pour une bonne partie de l’humanité toute perspective d’avenir. (...)

Si le christianisme a façonné l’Europe, l’Europe aussi a façonné le christianisme. Le christianisme est aujourd’hui ce que les sociétés européennes en ont fait. Elles se sont transformées, matériellement et intellectuellement, et elles ont transformé leur christianisme avec elles. Que de fois l’Église catholique s’est-elle sentie bousculée, trahie, malmenée ! Que de fois s’est-elle cambrée, s’efforçant de retarder des changements qui lui semblaient contraires à la foi, aux bonnes mœurs, et à la volonté divine ! Souvent, elle a perdu ; pourtant, sans le savoir, elle était en train de gagner. Contrainte de se remettre en cause chaque jour, confrontée à une science conquérante qui semblait défier les Écritures, confrontée aux idées républicaines, laïques, à la démocratie, confrontée à l’émancipation des femmes, à la légitimation sociale des relations sexuelles prénuptiales, des naissances hors mariage, de la contraception, confrontée à mille et mille « diaboliques innovations », l’Église a toujours commencé par se raidir, avant de se faire une raison, avant de s’adapter.

S’est-elle trahie ? Bien des fois on l’a cru, et demain encore il y aura des occasions qui le laisseront croire. La vérité, pourtant, c’est que la société occidentale a façonné ainsi, par mille petits coups de burin, une Église et une religion capables d’accompagner les hommes dans l’extraordinaire aventure qu’ils vivent aujourd’hui.

La société occidentale a inventé l’Église et la religion dont elle avait besoin. J’emploie le mot « besoin » dans le sens le plus complet du terme, c’est-à-dire en incluant, bien sûr, le besoin de spiritualité. Toute la société y a participé, avec ses croyants et ses non-croyants, tous ceux qui ont contribué à l’évolution des mentalités ont aussi contribué à l’évolution du christianisme. Et ils y contribueront encore, puisque l’Histoire continue.

Dans le monde musulman aussi, la société a constamment produit une religion à son image. Qui n’était jamais la même, d’ailleurs, d’une époque à l’autre, ni d’un pays à l’autre. Du temps où les Arabes triomphaient, du temps où ils avaient le sentiment que le monde était à eux, ils interprétaient leur foi dans un esprit de tolérance et d’ouverture. Ils s’engagèrent par exemple dans une vaste entreprise de traduction de l’héritage grec, ainsi qu’iranien et indien, ce qui permit un essor de la science et de la philosophie ; au début, on se contenta d’imiter, de copier, puis on osa innover, en astronomie, en agronomie, en chimie, en médecine, en mathématiques. Et aussi dans la vie quotidienne, dans l’art de manger, de s’habiller, de se coiffer, ou de chanter ; il y avait même des « gourous » de la mode, dont le plus célèbre reste Ziryab.

Ce ne fut pas une courte parenthèse. Du VIIe jusqu’au XVe siècle, il y eut à Bagdad, à Damas, au Caire, à Cordoue, à Tunis, de grands savants, de grands penseurs, des artistes de talent ; et il y eut encore de grandes et belles œuvres à Ispahan, à Samarcande, à Istanbul, jusqu’au XVIIe siècle et parfois au-delà. Les Arabes ne furent pas les seuls à contribuer à ce mouvement. Dès ses premiers pas, l’islam s’était ouvert sans aucune barrière aux Iraniens, aux Turcs, aux Indiens, aux Berbères ; imprudemment, selon certains, puisque les Arabes se retrouvèrent submergés, et qu’ils perdirent très vite le pouvoir au sein de l’empire qu’ils avaient conquis. C’était la rançon de l’universalité que prônait l’islam. Parfois un clan de guerriers turkmènes déboulait des steppes d’Asie centrale ; arrivés aux portes de Bagdad, ces hommes prononçaient la formule de conversion – « il n’y a pas d’autre divinité que Dieu, et Muhammad est le messager de Dieu » –, plus personne n’avait le droit de contester leur appartenance à l’islam, et le lendemain, ils réclamaient leur part de pouvoir, en faisant même de l’excès de zèle comme font souvent les convertis. Du point de vue de la stabilité politique, cette attitude s’avéra parfois désastreuse ; mais du point de vue culturel, quel extraordinaire enrichissement ! Des bords de l’Indus jusqu’à l’Atlantique, les têtes les mieux faites purent s’épanouir dans le giron de la civilisation arabe. Pas seulement les adeptes de la nouvelle religion ; pour les traductions, on fit beaucoup appel à des chrétiens, qui avaient une meilleure connaissance du grec ; et il est significatif que Maimonide ait choisi d’écrire en arabe Le Guide des égarés, l’un de monuments de la pensée juive.

Je ne cherche pas à dire que cet islam dont je viens de brosser l’image est le seul vrai. Ni qu’il est plus représentatif de la doctrine que celui des talibans, par exemple. Ce n’est d’ailleurs pas un islam particulier que j’ai voulu décrire, j’ai survolé en quelques lignes des siècles et des contrées dans lesquels se sont manifestés mille et mille images de l’islam. Bagdad au IXe siècle pétillait encore de vie ; Bagdad au Xe siècle était devenue ronchonne et bigote et triste. Cordoue, au Xe siècle, était, elle, au contraire, à son apogée ; au début du XIIIe siècle, elle était devenue un bastion du fanatisme ; c’est que les troupes catholiques progressaient, qui allaient bientôt s’en emparer, les ultimes défenseurs ne voulaient plus tolérer de voix dissonantes.

Un comportement qu’on a pu observer à d’autres époques aussi, dont la nôtre. Chaque fois qu’elle s’est sentie en confiance, la société musulmane a su pratiquer l’ouverture. L’image de l’islam qui se dégage de ces temps-là ne ressemble en rien aux caricatures d’aujourd’hui. Je ne cherche pas à dire que celle d’autrefois reflète mieux l’inspiration originelle de l’islam, mais simplement que cette religion, comme toute autre religion, comme toute autre doctrine, porte à chaque époque les empreintes du temps et du lieu. Les sociétés sûres d’elles se reflètent dans une religion confiante, sereine, ouverte ; les sociétés mal assurées se reflètent dans une religion frileuse, bigote, sourcilleuse. Les sociétés dynamiques se reflètent en un islam dynamique, innovant, créatif ; les sociétés immobiles se reflètent en un islam immobile, rebelle au moindre changement.

(...) Quand j’évoque l’influence des sociétés sur les religions, je songe par exemple au fait que lorsque les musulmans du tiers-monde s’en prennent violemment à l’Occident, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont musulmans et que l’Occident est chrétien, c’est aussi parce qu’ils sont pauvres, dominés, bafoués, et que l’Occident est riche et puissant. J’ai écrit « aussi ». Mais j’ai pensé « surtout ». Parce qu’en observant les mouvements islamistes militants d’aujourd’hui, je devine aisément l’influence du tiers-mondisme des années soixante, tant dans leur discours que dans les méthodes ; en revanche, j’ai beau chercher dans l’histoire de l’islam, je ne leur trouve aucun ancêtre évident. Ces mouvements ne sont pas un pur produit de l’histoire musulmane, ils sont le produit de notre époque, de ses tensions, de ses distorsions, de ses pratiques, de ses désespérances.

(...) Lorsque j’observais l’ayatollah Khomeiny, entouré de ses Gardiens de la Révolution, qui demandait à son peuple de compter sur ses propres forces, qui dénonçait « le grand Satan » et se promettait d’effacer toute trace de la culture occidentale, je ne pouvais m’empêcher de penser au vieux Mao Zedong de la Révolution culturelle entouré de ses Gardes rouges, qui dénonçait le « grand tigre de papier » et promettait d’effacer toute trace de la culture capitaliste. Je n’irai certes pas jusqu’à dire qu’ils furent identiques, mais je constate entre eux de nombreuses similitudes, alors que je ne vois aucune figure dans l’histoire de l’islam qui me rappelle Khomeiny."

Amin Maalouf, Les Identités meurtrières, Paris, Le Livre de Poche, 2001 (Grasset, 1998), pp. 63-66 et 72-77

L’immobilisme et la modernité

"L’idée selon laquelle l’islam a toujours été un facteur d’immobilisme est tellement ancrée dans les esprits que j’ose à peine m’y attaquer. Il le faut, pourtant. Parce qu’une fois cet axiome posé, on ne peut plus aller nulle part : si l’on se résigne à l’idée que l’islam condamne irrémédiablement ses adeptes à l’immobilisme, et comme lesdits adeptes – forment près du quart de l’humanité – ne renonceront jamais à leur religion, l’avenir de notre planète paraît bien triste. Je n’accepte quant à moi ni l’axiome de base ni la conclusion.

Oui, bien sûr, il y a eu immobilisme. Entre le XVe et le XIXe siècle, alors que l’Occident avançait très vite, le monde arabe piétinait. Sans doute la religion y a-t-elle été pour quelque chose, mais il me semble qu’elle en a surtout été la victime. En Occident, la société a modernisé la religion ; dans le monde musulman, les choses ne se sont pas passées de la même manière. Pas parce que cette religion-là n’était pas « modernisable » - de cela, la preuve n’est pas faite –, mais parce que la société elle-même ne s’est pas modernisée (...).

Cette poussée déstabilisante et salutaire n’a jamais eu lieu au sein du monde musulman. Ce formidable printemps de l’humanité créatrice, cette révolution totale, scientifique, technologique, industrielle, intellectuelle et morale, ce long travail « au burin » effectué par des peuples en pleine mutation qui chaque jour inventaient et innovaient, qui sans cesse bousculaient les certitudes et secouaient les mentalités, ce n’est pas un événement parmi d’autres, il est unique dans l’Histoire, il est l’événement fondateur du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui, et il s’est produit en Occident – en Occident et nulle part ailleurs. (...)

À partir de quel moment cette prédominance de la civilisation occidentale est-elle devenue virtuellement irréversible ? Dès le XVe siècle ? Pas avant le XVIIIe siècle (...). Ce qui est certain, et capital, c’est qu’un jour une civilisation déterminée a pris les rênes de l’attelage planétaire dans ses mains. Sa science est devenue la science, sa médecine est devenue la médecine, sa philosophie est devenue la philosophie, et ce mouvement de concentration et de « standardisation » ne s’est plus arrêté, bien au contraire, il ne fait que s’accélérer, se répandant dans tous les domaines et dans tous les continents à la fois. (...)

Si bien qu’aujourd’hui – regardons autour de nous ! – l’Occident est partout (...). Depuis un demi-millénaire, tout ce qui influence durablement les idées des hommes, ou leur santé, ou leur paysage, ou leur vie quotidienne est l’œuvre de l’Occident. Le capitalisme, le communisme, le fascisme, la psychanalyse, l’écologie, l’électricité, l’avion, l’automobile, la bombe atomique, le téléphone, la télévision, l’informatique, la pénicilline, la pilule, les droits de l’homme, et aussi les chambres à gaz... Oui, tout cela, le bonheur du monde et son malheur, tout cela est venu d’Occident.

Où que l’on vive sur cette planète, toute modernisation est désormais occidentalisation (...).

Cette réalité n’est pas vécue de la même manière par ceux qui sont nés au sein de la civilisation dominante et par ceux qui sont nés en dehors. Les premiers peuvent se transformer, avancer dans la vie, s’adapter, sans cesser d’être eux-mêmes ; on pourrait même dire que, pour les Occidentaux, plus ils se modernisent, plus ils se sentent en harmonie avec leur culture, seuls ceux qui refusent la modernité se retrouvent déphasés.

Pour le reste du monde, pour tous ceux qui sont nés au sein des cultures défaites, la réceptivité au changement et à la modernité s’est posée en termes différents. Pour les Chinois, les Africains, les Japonais, les Indiens ou les Amérindiens, et aussi pour les Grecs et les Russes autant que pour les Iraniens, les Arabes, les Juifs ou les Turcs, la modernisation a constamment impliqué l’abandon d’une partie de soi-même. Même quand elle suscitait parfois l’enthousiasme, elle ne se déroulait jamais sans une certaine amertume, sans un sentiment d’humiliation et de reniement. Sans une interrogation poignante sur les périls de l’assimilation. Sans une profonde crise d’identité."

Amin Maalouf, Les Identités meurtrières, Paris, Le Livre de Poche, 2001 (Grasset, 1998), pp. 80-84

L’Égypte de Muhammad-Ali

(...) C’est vers la fin du XVIIIe siècle que le monde musulman méditerranéen commença à prendre conscience de sa marginalisation et du fossé qui le séparait de l’Occident. Il n’est jamais facile de dater un événement aussi vague qu’une prise de conscience, mais il est généralement admis que c’est à la suite de campagne de Bonaparte en Égypte, en 1799, que de nombreuses personnes, parmi les lettrés comme parmi les responsables politiques, commencèrent à se poser des questions telles que : Pourquoi avons-nous pris tant de retard ? Pourquoi l’Occident est-il à présent si avancé ? Comment a-t-il procédé ? Que devrions-nous faire pour le rattraper ?

Pour Muhammad-Ali – ou Méhémet-Ali –, vice-roi d’Égypte, la seule manière de rattraper l’Europe était de l’imiter. Il alla très loin dans cette voie, faisant appel à des médecins européens pour qu’ils fondent une faculté au Caire, introduisant au pas de charge les techniques nouvelles dans l’agriculture et dans l’industrie, et allant jusqu’à confier le commandement de son armée à un ancien officier de Napoléon ; il accueillit même des utopistes français – les saint-simoniens – pour qu’ils tentent en terre d’Égypte les expériences audacieuses dont l’Europe ne voulait pas. En quelques années, il réussit à faire de son pays une puissance régionale respectée. L’occidentalisation volontariste dont il s’était fait le promoteur avait indiscutablement commencé à porter ses fruits. Aussi résolument que Pierre le Grand, de manière un peu moins brutale, et en rencontrant beaucoup moins de résistance, cet ancien dignitaire ottoman était en train de bâtir en Orient un État moderne capable de prendre sa place au milieu des nations.

Mais le rêve sera brisé, et les Arabes ne garderont de cette expérience qu’un souvenir amer. Aujourd’hui encore, des intellectuels et des dirigeants politiques évoquent avec tristesse, et avec rage, ce rendez-vous manqué, et rappellent en toute occasion à qui veut l’entendre que les puissances européennes, jugeant que Muhammad-Ali devenait trop dangereux et trop indépendant, se coalisèrent pour freiner son ascension, allant jusqu’à diriger contre lui une expédition militaire commune. Il finit sa vie vaincu et humilié.

À vrai dire, quand on observe avec le recul du temps tout le jeu militaire et diplomatique qui s’était déroulé autour de cette question d’Orient, on peut raisonnablement considérer qu’il s’agissait d’un épisode ordinaire des rapports de force entre les puissances. L’Angleterre préférait, sur la route des Indes, un Empire ottoman affaibli et malade plutôt qu’une Égypte vigoureuse et moderne. Cette attitude n’était pas foncièrement différente de celle qui avait conduit la même Angleterre à s’opposer, quelques années plus tôt, à Napoléon, et à animer une coalition capable de démanteler l’Empire européen qu’il venait de bâtir. Mais l’Égypte du XIXe siècle ne peut être comparée à la France ; celle-ci était déjà une grande puissance, elle pouvait être battue, avoir l’air anéantie, puis se relever une génération plus tard prospère et conquérante. En 1815, la France était vaincue et occupée ; en 1830, juste quinze ans plus tard, elle était suffisamment rétablie pour se lancer à la conquête de l’immense Algérie. L’Égypte n’avait pas une telle santé. Elle sortait à peine d’une longue, d’une très longue somnolence, elle venait tout juste d’amorcer sa modernisation, le coup qu’on lui assena à l’époque de Muhammad-Ali s’avéra fatal. Plus jamais une occasion semblable ne se présenta à elle de rattraper le peloton de tête.

La conclusion que les Arabes tirèrent alors et tirent encore de cet épisode, c’est que l’Occident ne veut pas qu’on lui ressemble, il veut seulement qu’on lui obéisse. Dans les échanges épistolaires entre le maître de l’Égypte et les chancelleries, on trouve des passages poignants où il n’hésite pas à mettre en évidence « l’action civilisatrice » qu’il avait entreprise ; affirmant qu’il avait toujours respecté les intérêts des Européens, il se demande pourquoi on cherche à le sacrifier. « Je ne suis pas de leur religion, écrit-il, mais je suis homme aussi, et l’on doit me traiter humainement. » "

De l’Empire ottoman aux nations, du nationalisme à la tentation islamiste

(...) L’occidentalisation systématique et sans complexe pratiquée par le maître de l’Égypte [Muhammad-Ali] n’était plus à l’ordre du jour. Le vice-roi était un homme d’un autre âge. Comme dans la France du XVIIe siècle, où on n’hésitait pas à confier le gouvernement à l’Italien Giulio Mazarini, comme dans la Russie du XVIIIe siècle où une Allemande pouvait monter sur le trône des tsars, la génération de Muhammad-Ali ne raisonnait pas en termes de nationalité mais en termes de dynastie et d’État. Lui-même d’origine albanaise, il n’avait aucune raison de confier le commandement de l’armée d’Égypte à un Arabe plutôt qu’à un Bosniaque, ou à un Français. Son destin rappelle un peu celui des généraux romains qui se bâtissaient dans une province de l’Empire une base de pouvoir, mais qui ne rêvaient que de marcher sur Rome pour s’y proclamer imperator et auguste. S’il avait pu réaliser son rêve, c’est à Istanbul qu’il se serait installé, pour en faire la capitale d’un empire musulman européanisé.

À sa mort, toutefois, en 1849, les choses avaient déjà changé. L’Europe entrait dans l’ère du nationalisme, et les empires aux nationalités multiples étaient sur le déclin. Le monde musulman n’allait pas tarder à suivre ce mouvement. Dans les Balkans, les peuples gouvernés par les Ottomans commencèrent à bouger de la même manière que ceux de l’Empire austro-hongrois. Au Proche-Orient aussi, les gens s’interrogeaient à présent sur leur « véritable » identité. Jusque-là, chacun avait ses appartenances linguistiques, religieuses ou régionales mais le problème de l’appartenance étatique ne se posait pas, puisqu’ils étaient tous les sujets du sultan. Dès lors que l’Empire ottoman commençait à se désintégrer, le partage des dépouilles était obligatoirement à l’ordre du jour, avec son cortège de conflits insolubles. Fallait-il que chaque communauté ait son propre État ? Mais que faire lorsque plusieurs communautés cohabitaient depuis des siècles dans un même pays ? Fallait-il diviser le territoire de l’Empire en fonction de la langue, de la religion, ou en suivant les frontières traditionnelles des provinces ? Ceux qui ont observé ces dernières années l’éclatement de la Yougoslavie peuvent se faire une idée – très atténuée, et à petite échelle – de ce qu’a été la liquidation de l’Empire ottoman.

Les différents peuples s’employèrent à rejeter les uns sur les autres la responsabilité des maux dont ils souffraient. Si les Arabes ne progressaient pas, c’était forcément à cause de la domination turque, qui les immobilisait ; si les Turcs ne progressaient pas, c’était parce qu’ils traînaient depuis des siècles le boulet arabe. N’est-ce pas la vertu première du nationalisme que de trouver pour chaque problème un coupable plutôt qu’une solution ? Les Arabes secouèrent donc le joug des Turcs, persuadés que leur renaissance pourrait enfin s’amorcer ; pendant que les Turcs entreprenaient de « désarabiser » leur culture, leur langue, leur alphabet, leur vêtement, pour pouvoir rejoindre l’Europe plus facilement, avec moins de bagages.

Peut-être y avait-il, dans les propos des uns et des autres, une part de vérité. Ce qui nous arrive est toujours un peu de la faute des autres, et ce qui arrive aux autres est toujours un peu de notre faute. Mais peu importe... Si je mentionne ces arguments des nationalistes arabes ou turcs, ce n’est pas pour en débattre, c’est pour attirer l’attention sur une vérité trop souvent oubliée. À savoir que la réponse spontanée du monde musulman au dilemme posé par la nécessaire modernisation n’a pas été le radicalisme religieux. Celui-ci resta longtemps, très longtemps, un attitude extrêmement minoritaire, groupusculaire, marginale, pour ne pas dire insignifiante. Ce n’est pas au nom de la religion que le monde musulman méditerranéen a été gouverné, mais au nom de la nation. Ce sont les nationalistes qui ont conduit les pays à l’indépendance, ils ont été les pères de la patrie, ce sont eux qui ont ensuite tenu les rênes, pendant des décennies, et c’est vers eux que tous les regards étaient tournés avec attente, avec espoir. Tous n’étaient pas aussi ouvertement laïcs et modernistes qu’Atatürk, mais ils ne se référaient guère à la religion, qu’ils avaient mise, en quelque sorte, entre parenthèses.

Le plus important de ces dirigeants était Nasser. « Le plus important », j’ai dit ? C’est un plat euphémisme. On a du mal à imaginer aujourd’hui ce que fut le prestige du président égyptien à partir de 1956. D’Aden jusqu’à Casablanca, ses photos étaient partout, les jeunes et aussi les moins jeunes ne juraient que par lui, les haut-parleurs diffusaient des chansons à sa gloire, et lorsqu’il prononçait l’un de ses discours-fleuves, les gens étaient agglutinés par grappes autour des transistors, deux heures, trois heures, quatre heures sans se lasser. Nasser était pour les gens une idole, une divinité. J’ai beau chercher dans l’histoire récente des phénomènes semblables, je n’en trouve aucun. Aucun qui s’étende sur tant de pays à la fois, avec une telle intensité. Pour ce qui concerne le monde arabo-musulman, en tout cas, il n’y a jamais rien eu qui ressemble, même de loin, à ce phénomène.

Or cet homme, qui plus que quiconque a porté les aspirations des Arabes et des Musulmans, était un ennemi farouche des islamistes ; ils ont tenté de l’assassiner, et lui-même a fait exécuter plusieurs de leurs dirigeants. Je me souviens d’ailleurs qu’à cette époque-là, un militant d’un mouvement islamiste était considéré par l’homme de la rue comme un ennemi de la nation arabe, et souvent comme un « suppôt » de l’Occident.

Cela pour dire que lorsqu’on voit dans l’islamisme politique, antimoderniste et antioccidental, l’expression spontanée et naturelle des peuples arabes, c’est un raccourci pour le moins hâtif. Il a fallu que les dirigeants nationalistes, Nasser en tête, arrivent à une impasse, tant par leurs échecs militaires successifs que par leur incapacité à résoudre les problèmes liés au sous-développement, pour qu’une partie significative de la population se mette à prêter l’oreille aux discours du radicalisme religieux, et pour qu’on voie fleurir, à partir des années 1970, voiles et barbes protestataires.

Je pourrais m’étendre bien plus longuement sur chaque cas, celui de l’Égypte, de l’Algérie, et tous les autres, raconter les illusions et les désillusions, les mauvais départs et les choix désastreux, la déconfiture du nationalisme, du socialisme, de tout ce en quoi les jeunes de cette région, à l’instar des jeunes du reste du monde, de l’Indonésie au Pérou, ont cru, puis cessé de croire. Je voulais seulement redire ici, encore et encore, que le radicalisme religieux n’a pas été le choix spontané, le choix naturel, le choix immédiat des Arabes ou des Musulmans.

Avant qu’ils ne soient tentés par cette voie, il a fallu que toutes les autres se bouchent. Et que celle-là, la voie passéiste, se retrouve paradoxalement dans l’air du temps."

Amin Maalouf, Les Identités meurtrières, Paris, Le Livre de Poche, 2001 (Grasset, 1998), pp. 88-96




 

L’Islam aujourd’hui


Le dialogue entre Juifs, chrétiens et musulmans

"Les religions juive, chrétienne et musulmane sont cousines. Religions du Livre, nées dans un même bassin culturel, elles considèrent toutes trois Abraham comme leur ancêtre. Toutes trois proclament l’unicité et l’absolue transcendance de Dieu, font du respect de l’Autre un de leurs principes fondateurs, développent une éthique de la responsabilité individuelle et du soutien aux plus faibles, insistent sur l’importance de la spiritualité et espèrent l’émergence d’un monde meilleur. En faisa[n]t honnêtement le bilan, chacun pourrait s’apercevoir que ce qui les rapproche est bien plus important que ce qui les sépare."

« Nous revenons de loin... »

"Pourtant les lieux de conflit entre ces trois religions sont nombreux, et l’on ne peut s’empêcher de constater que les opinions publiques en sont de plus en plus affectées. Malheureusement, face au défi du dialogue interreligieux, on se sent encore bien désarmé. Ce dialogue n’a pour ainsi dire pas d’histoire, car ce n’est, au mieux, que depuis la seconde moitié du XXe siècle que l’on a commencé à en ressentir la nécessité profonde. Jusqu’au début des années 1960, dans l’Occident chrétien, il était difficile de rencontrer un théologien qui se fût interrogé sur la présence de ces « religions-sœurs » autrement que dans une perspective apologétique ou missionnaire. Pourquoi ?

Dans le sillage de deux guerres mondiales qui avaient laissé l’Europe exsangue, les chrétiens tournaient leur regard d’abord vers leur propre histoire. Comment cette Europe « chrétienne » avait-elle pu s’entre-déchirer de la sorte ? Le XXe siècle n’était-il pas, en fin de compte, l’aboutissement infernal d’un cycle qui avait pris son départ au XVIe siècle, avec les guerres de religion ? L’urgence était, pensait-on, à la réconciliation entre les Églises chrétiennes. Tout l’effort, toute la ferveur allèrent donc vers la construction d’un œcuménisme intra-chrétien. La fondation du Conseil œcuménique des Églises en 1948 et la tenue du Concile de Vatican II (1962-1965) en furent les fruits les plus visibles. Certes les retrouvailles entre les différentes composantes de la chrétienté n’aboutirent pas à la fusion institutionnelle que certains avaient espéré, mais le « climat » interconfessionnel s’en trouva durablement amélioré.

Curieusement, ce n’est que quinze ou vingt ans après la fin de la Deuxième Guerre que l’Europe – et ici, il faut parler à la fois des chrétiens et de la société civile – prit conscience, en profondeur, de l’autre catastrophe qui s’était produite pendant la guerre : l’extermination de la majorité des Juifs d’Europe, et pour tout dire, la quasi-destruction du judaïsme ashkénaze. La proclamation de l’État d’Israël en 1948, la parution de témoignages littéraires d’une densité rare (Anne Frank, Primo Levi notamment) et le procès d’Adolf Eichmann, en 1961-1962, contribuèrent sans doute à cette prise de conscience, mais si celle-ci prit une telle ampleur, c’est que l’Européen chrétien voyait un abîme s’ouvrir en lui. Peut-être – tel était le soupçon qui soudain s’emparait de son esprit – le génocide des Juifs ne se laissait-il pas expliquer simplement comme un des multiples crimes commis par les nazis. Peut-être Auschwitz participait-il, au contraire, d’une histoire séculaire et millénaire, celle du rejet des Juifs par les chrétiens, depuis les origines ? Dans ce cas c’est la vision même de la religion chrétienne comme religion d’amour qui risquait de se trouver invalidée. Et la religion juive, en revanche, dont on avait toujours le côté « étroit » et « légaliste », n’avait-elle pas été complètement méconnue ? À la lumière de cette prise de conscience et de ces remises en question fondamentales, on comprendra que le dialogue avec le judaïsme est devenu pour de nombreux chrétiens un besoin vital. Depuis les années 1960, ce dialogue a été poursuivi – notamment dans le cadre des Amitiés judéo-chrétiennes – avec une intensité et dans un esprit totalement nouveau. Il devenait évident, pour de larges milieux chrétiens, que le judaïsme non seulement n’était pas destiné à se fondre dans le christianisme, mais qu’à travers son autonomie même, il exerçait pour le christianisme une fonction incontournable. La rencontre avec le judaïsme au lendemain de la tragédie fut donc, pour le christianisme européen, la première expérience d’un vrai dialogue interreligieux.

Qu’en est-il de l’islam ? Là encore, le poids de l’histoire est bien lourd, même si cette histoire se présente de manière très différente de celle qui a opposé chrétiens et Juifs, ou musulmans et Juifs. De Poitiers à la guerre d’Irak, en passant par les Croisades, les Turcs, la colonisation de l’Afrique du Nord et la guerre de Palestine, l’islam et l’Occident ont souvent croisé le fer depuis plus d’un millénaire. Manifestement, l’inertie de l’Occident face à la tragédie palestinienne contribue chaque jour à la détérioration des relations entre islam et christianisme. L’apaisement n’est apparemment pas en vue. Par contre, les occasions de contact entre musulmans et chrétiens sont de plus en plus nombreuses, et l’islam est devenu, dans de nombreux pays d’Europe, la seconde religion. De son côté, le monde musulman reste travaillé par la confrontation avec la société occidentale. Pourtant, sur le plan de la rencontre en profondeur, par exemple dans le dialogue interreligieux, il faut bien avouer que le travail a encore été à peine ébauché."

Relever le défi

"(...)Les exposés ici réunis témoignent à la fois de la volonté ardente d’aboutir à une meilleure compréhension de l’autre et de la certitude qu’il en va là d’un enjeu vital. Mais ils révèlent aussi, souvent à leur corps défendant, à quel point l’entreprise est difficile. C’est à travers cette double détermination – entre désir et angoisse – que ces textes, paradoxalement, nous imprègnent de leur fraîcheur. Prononcées avant le 11 septembre 2001 mais rédigées et publiées après, ces conférences nous rappellent, en outre, que les données de la rencontre entre judaïsme, christianisme et islam ne relèvent pas du registre conjoncturel mais appartiennent au domaine de ce que Fernand Braudel a appelé la « longue durée ». "

De quelques questions transversales

"(...) Dans le dialogue entre judaïsme, christianisme et islam, le positionnement de chaque religion à l’intérieur de l’arbre généalogique commun est un argument constamment avancé. Chacune des trois a tendance à se considérer comme la quintessence des deux autres : le judaïsme parce qu’il se sait racine, l’islam parce qu’il se voit comme l’aboutissement, et le christianisme parce qu’il en exprimerait le secret. Cette rivalité fait figure d’aveu : en dépit des apparences, aucune des trois religions ne peut se passer des deux autres. Chacune a besoin des autres pour rendre compte de son identité propre.

Chaque religion, par ailleurs, plonge ses racines dans un contexte historique très différent, comme témoignent ses écritures canoniques, et cela a une portée sur la manière dont elle conçoit – même des siècles plus tard – le rapport entre communauté et société. Le judaïsme émerge d’un culte national devenu, dès le VIe siècle avant J.-C., religion d’une diaspora universelle. Son but est d’assurer la vie dans la fidélité à une tradition tout en s’accommodant des structures politiques les plus diverses. Le christianisme naît, sous l’Empire romain, d’un mouvement messianique qui est convaincu de la fin prochaine des structures du monde présent. Son souci premier n’est pas de construire un État ni de réformer l’Empire, mais de permettre aux fidèles de se préparer à la venue d’un Royaume de Dieu dont il sait qu’il n’est pas de ce monde. L’islam naissant cherche à réunir l’Arabie des villes et des tribus sous la bannière d’un Dieu unique en visant d’emblée l’établissement d’une société juste et harmonieuse. Il n’est donc pas étonnant que la tradition canonique de chacune de ces religions se focalise de manière différente sur les rapports entre individu, communauté et société.

Chaque religion de cette famille – cela fait partie de sa nature – prétend à la vérité. Elle regarde le monde à partir de son expérience propre et a tendance à juger les autres religions dans un cadre déterminé par sa conception de la vérité. Ce cadre prend donc une valeur absolue. Or, pour pouvoir réellement penser le tout et rendre justice à la diversité des croyances et des pratiques, on est obligé d’accepter les risques de se mettre à la place de l’autre et, donc, de se regarder de l’extérieur. C’est cette attitude, dans la mesure où elle semble relativiser l’absolu, qui pose sans cesse problème pour certaines orthodoxies. Il est important dès lors de découvrir le chemin qui permet, dans chacune des traditions, de s’ouvrir à cette démarche.

Un autre problème récurrent est celui de la relation entre le texte canonique et son interprétation. En lui-même, le texte, qu’il s’agisse de la Bible ou du Coran, est évidemment immuable, puisque sa canonisation a précisément pour but d’empêcher son altération. Dans chaque religion, il est source de doctrine et de loi. Et pourtant, même la lecture la plus « fondamentaliste » ne peut se dispenser de le contextualiser historiquement, de l’interpréter et de l’actualiser. Le regard interrogatif, donc critique, est pour chacun le seul moyen de tirer parti du texte, s’il veut en nourrir sa pensée ou sa pratique. En d’autres termes, le texte sacré doit, lui aussi, pouvoir être regardé de l’extérieur. Dans le contexte du dialogue interreligieux et interculturel, chacun des partenaires est amené à renouveler le regard qu’il porte sur son propre texte. Et ce regard renouvelé peut à son tour féconder la compréhension que l’on a de soi et de l’autre.

Une dernière question transversale porte sur le poids respectif du passé et de l’avenir dans chacune des trois religions. Comme nous l’avons vu, la vision de l’autre est déterminée très largement par le rôle qui lui est attribué dans l’histoire. Dans ce contexte, l’énumération des reproches prend généralement plus de place que le rappel des mérites. Pourtant, même si la reconnaissance de l’engrenage tragique des responsabilités est indispensable, elle ne permet que rarement de réparer les injustices commises ou subies et elle est incapable, évidemment, de refaire le passé. C’est pourquoi, dans le présent, le but doit être de construire un avenir. Il est vrai que même le regard sur le futur n’est pas dépourvu de tout risque de perversion (scénarios pré-établis de catastrophe apocalyptique). La vision de l’avenir se doit de féconder le présent. Le dialogue interreligieux a donc aussi pour mission de faire la critique des eschatologies destructrices et, surtout, de penser l’avenir commun (...)."

Albert de Pury, Jean-Daniel Macchi (éd.), Juifs, chrétiens, musulmans. Que pensent les uns des autres ?, Genève, Labor et fides, 2004, pp. 7-12

Regards musulmans sur les Juifs et les chrétiens

"S’il est possible, dans le cadre d’une Église ou d’une autre forme d’autorité reconnue, de parler au nom d’une religion constituée, il est bien connu que personne ne peut prétendre parler au nom de l’islam. Chaque musulman est libre, du moins en principe, d’avoir une opinion personnelle qui n’engage que lui et dont il n’est redevable que devant Dieu et devant sa conscience. (...)

L’islam des savants, plus que l’islam politique officiel et que l’islam populaire – sans parler de l’islam des mystiques -, avait tendance à être intolérant vis-à-vis des musulmans qu’il considérait, à tort ou à raison, comme déviants, innovateurs en matière de religion ou schismatiques professant des doctrines non orthodoxes, ou encore ayant des comportements blâmables. Mais le fait remarquable est qu’il n’a jamais été question pour lui d’islamiser par la force et la contrainte les Juifs et les chrétiens, malgré les aberrations qu’il leur reprochait. Il leur a toujours reconnu un droit de cité parmi et avec les musulmans. Cette attitude est foncièrement aux antipodes de celle de la chrétienté médiévale et de la position de l’Église catholique. Celle-ci fit preuve, en la matière, d’une intolérance active qui ne pouvait admettre la coexistence sur le sol chrétien d’autres religions, et qui a culminé en Espagne avec l’action de l’Inquisition, de triste mémoire, et l’expulsion des musulmans et des Juifs ayant refusé la conversion au christianisme (...). Il n’est pas dans notre intention de dresser un tableau idyllique de la situation des Juifs et des chrétiens qui vivaient en terre d’islam. Les exactions à leur encontre, si elles n’étaient pas la règle, n’étaient pas rares non plus. Le règne du calife fatimide d’Égypte al-Hakim (993-1012) est, en ce sens, tristement célèbre par les persécutions qu’il leur fit subir. Il est vrai que les musulmans n’étaient pas épargnés par l’action et les décisions de ce prince extravagant que d’aucuns diront fou. On peut même affirmer que, chaque fois que les Juifs et les chrétiens étaient persécutés, une catégorie de musulmans l’était également, bien qu’autrement et pour d’autres raisons, comme ce fut le cas par exemple au XIe siècle, sous les Almoravides au Maghreb et dans l’Espagne musulmane. Néanmoins, le jugement qu’on peut porter sur la coexistence des musulmans et des non-musulmans dans l’histoire de la civilisation arabo-islamique est globalement positif, selon les critères de l’époque. C’est une donnée universellement reconnue dont la preuve la plus éclatante est que les Juifs expulsés d’Espagne ont pu trouver refuge dans les pays musulmans, et que les communautés juives et chrétiennes autochtones ont continué, jusqu’à nos jours, à y vivre sans être persécutées ni forcées l’exil. Dans les pays qui se réclamaient des préceptes chrétiens, au contraire, la présence musulmane a été complètement extirpée. (...)

Pourtant, la lecture qui nous semble devoir s’imposer à nos contemporains, en vertu de laquelle des droits humains, ceux des musulmans et des musulmanes contre ceux des Juifs, des chrétiens, des croyants en général et des non-croyants, tels que définis dans la déclaration universelle de 1945 par exemple, seraient en parfaite harmonie avec les exigences de la conscience religieuse, cette lecture-là est loin d’être dominante dans la réalité vécue des musulmans. Il y a même un fossé immense entre l’idéal islamique qu’on peut définir à partir de son texte fondateur, et les interprétations courantes déterminées aussi bien par les conditions particulières des sociétés musulmanes dans leur diversité que par les textes seconds produits dans des contextes historiques différents à plus d’un titre. Qu’il nous suffise de signaler brièvement deux obstacles majeurs à la propagation des valeurs communes à l’islam, débarrassé du poids du passé, à la modernité, débarrassée elle aussi de ses spécificités occidentales et de ses manipulations à des fins idéologiques et politiques :

La modernité, faut-il le rappeler, n’a point été dans le monde musulman un phénomène endogène sécrété par le développement des idées et des conditions économiques, dont l’industrialisation est à considérer en premier lieu. Elle a même été sciemment contrariée par les visées impérialistes des puissances coloniales dans les pays qui, comme l’Égypte, ont essayé de l’adopter au XIXe siècle. Dès lors, il n’est pas étonnant qu’elle ait été perçue dans ses aspects négatifs, ainsi que comme une entreprise voulant délibérément détruire les fondements de ces sociétés, et en particulier leur identité religieuse. Ce facteur, ajouté à la sclérose de la pensée islamique depuis le XIe siècle, a été à l’origine de la crispation de l’islam, dans son expression savante et dans ses manifestations politiques et sociales. Il nous faut cependant mentionner les profondes transformations de la forme et des institutions de l’État qui ont instauré une législation positive en lieu et place du droit religieux hérité des structures de l’empire dans sa période de grandeur et d’expansion. Malheureusement, les relations entre les communautés religieuses n’ont pas été réexaminées, repensées, redéfinies à la lumière de ces transformations. C’est dire que l’appartenance nouvelle à la nation s’est greffée sur les anciennes appartenances aux communautés religieuses et tribales sans les supplanter. Il a découlé de cette situation des conflits, des incohérences et des tiraillements de toute sorte.

D’autre part, les sociétés musulmanes contemporaines, même les plus riches – celles qui bénéficient de la rente pétrolière -, appartiennent presque toutes à la catégorie des pays sous-développés. Ce sous-développement s’illustre non seulement sur le plan matériel (pauvreté ou misère, manque ou vétusté des infrastructures, prédominance des modes de production traditionnels, et donc des rapports sociaux fondés sur l’inégalité), mais aussi, et surtout, sur le plan scientifique et technologique – plan sur lequel le retard considérable que ces pays accusent n’est pas près d’être comblé. Cette situation, parfois véritablement catastrophique, ne peut pas ne pas rejaillir au niveau des consciences religieuses. En effet, il est vain d’espérer une prise en charge de leur destin par des individus qui sont dans le dépouillement et le besoin, qui souffrent d’analphabétisme, du chômage endémique, de la maladie, et sont en conséquence une proie facile à toutes les manipulations. Dans une situation pareille, où règne en outre un autoritarisme politique accablant, l’autre, quel qu’il soit, du fait même qu’il est différent, est perçu comme un objet de méfiance, un ennemi réel ou potentiel. Si, de surcroît, l’autre est chrétien, comment ne serait-il pas suspecté alors qu’il appartient à ceux qui ont colonisé son pays, exploité ses richesses et tenté de le détourner de sa religion ? S’il est Juif, c’est pire encore, la blessure de la colonisation sioniste de la Palestine étant encore saignante, au sens propre du terme.

Nous voulons par là insister sur deux vérités généralement sous-estimées dans les analyses de la pensée islamique. La première est que celle-ci, semblable sur ce point à toute pensée religieuse, n’est point – lorsqu’elle sécrète une doctrine par laquelle elle se définit elle-même et se délimite par rapport aux autres religions – une pensée désincarnée. Elle se situe bien au contraire dans un contexte historique donnée, avec toutes ses contraintes. La relation à cet égard est dialectique. La religion influence certainement les attitudes de ses adeptes et oriente leur action, mais elle est en même temps façonnée par les conditions objectives dans lesquelles ils reçoivent ses enseignements. Dans toutes les religions vivantes, les croyants vivent une situation herméneutique qui leur impose la recherche aggiornamento de leur tradition et une interprétation plus conforme à leur environnement social, économique et politique, à leur culture, à leurs aspirations, à leurs horizons mentaux, etc. Autrement, elle deviendrait un simple reliquat historique ou un article folklorique sans effet sur la vie individuelle et collective, qu’on pourrait facilement échanger contre un autre ou dont on se passerait volontiers. Ce n’est manifestement pas le cas de l’islam, qui déborde, par contre, de vitalité.

La seconde vérité est que l’attitude des musulmans à l’égard des Juifs et des chrétiens n’est pas une attitude à sens unique. Elle est conditionnée autant par la doctrine et les textes fondateurs – et l’on a vu qu’ils sont positifs ou susceptibles d’être compris positivement – que par les rapports passionnels et parfois conflictuels qui ont jalonné leur histoire commune, et par la nature des attitudes juives et chrétiennes passées et présentes vis-à-vis de l’islam et des musulmans.

À ce niveau, mis à part la confrontation qui a opposé les Juifs de Médine au prophète de l’islam, l’histoire islamique n’a point retenu contre cette minorité de discrimination particulière ou de pogroms. Les Juifs, de leur aveu même hier et aujourd’hui, n’ont pas connu, dans tous les autres pays où vivait leur diaspora, un meilleur traitement que celui dont ils bénéficièrent sous les régimes musulmans. L’antisémitisme dont ils furent les victimes en Europe, et qui a connu son paroxysme sous les nazis, a une connotation raciale inconnue dans les sociétés arabo-musulmanes. Le problème, aux yeux des musulmans, se situe à la connexion entre religion, « ethnicité » et « nationalité ». Les sociétés arabes n’ont aucune peine à reconnaître le droit de cité non seulement d’individus juifs ou chrétiens mais aussi de communautés, tribus ou autres entités collectives relevant de ces religions. Le problème n’est devenu sujet de conflit qu’à partir du moment où a émergé en Palestine un État national juif, responsable de l’expulsion de la majorité des habitants du pays et qui, de surcroît, poursuit sa politique de colonisation des territoires avec le soutien tacite des Occidentaux. Il ne fait pas de doute qu’en Orient comme en Occident, les relations judéo-musulmanes souffrent énormément de ce conflit non résolu.

Avec les chrétiens, la situation est plus complexe. Il faudrait en premier lieu établir, dans les sociétés majoritairement musulmanes, une nette distinction entre les rapports des musulmans avec les communautés chrétiennes autochtones et leurs rapports avec les chrétiens étrangers. Dans le premier cas, ces rapports vont du repli de chaque communauté sur elle-même et, par voie de conséquence, de l’ignorance réciproque la plus totale, à la convivialité, voire à l’amitié et à la solidarité. Les mariages mixtes jouent d’ailleurs, dans ces rapports, un rôle positif non négligeable. Il est rare en tout cas que les luttes de classes et d’intérêts normales dans toute société, s’expriment en termes de confrontation religieuse. Certes, des incidents répétés, où les chrétiens étaient pris à partie, ont éclaté ces dernières années en Égypte et ailleurs. Toutefois, il est faux de les imputer aux musulmans dans leur ensemble ou à l’islam en tant que tel. Il est significatif que les autorités religieuses, dans les deux camps et dans un même élan, aient toujours été les premières à stigmatiser ces actes, et à condamner vigoureusement les fauteurs de troubles.

Dans le second cas, la confusion est assez courante. Les griefs reprochés, à tort ou à raison, aux Occidentaux en tant qu’anciens colonisateurs, se répercutent souvent sur les chrétiens en général. En fait, l’assimilation de l’Occident au christianisme trouve son origine dans les conflits qui ont jalonné l’histoire des peuples vivant autour de la Méditerranée, et surtout dans le souvenir assez vivace des croisades. Plus récemment encore, des entreprises missionnaires maladroites, actives avant et pendant l’occupation étrangère, ont entretenu cette assimilation. Enfin, les interventions militaires et la présence armée de l’Occident en plein cœur du monde arabe sont perçues par beaucoup de musulmans comme un complot contre l’islam.

Plusieurs leçons se dégagent de ce constat. Nous nous bornons, pour conclure, à en signaler brièvement les plus importantes :

-       La première est qu’il y a, en même temps, continuité et rupture entre les regards passés et présents portés par les musulmans sur les Juifs et les chrétiens. Les deux phénomènes sont à relier à la fois à l’enseignement doctrinal et aux contextes historiques dans lesquels la doctrine est interprétée ;

-       D’autre part, le cheminement des sociétés musulmanes vers une reconnaissance pleine et entière des droits humains, qui impliquent la liberté de conscience et l’égalité de tous les citoyens quelle que soit leur religion, est tributaire de leur développement et de l’élévation du niveau de vie en général ;

-       Enfin, les systèmes monothéistes traditionnels sont confrontés aujourd’hui aux mêmes défis éthiques, cognitifs et structurels, et seule une recherche solidaire entre les croyants, en dehors de tout exclusivisme, est susceptible de déboucher sur des solutions satisfaisantes, à même de relever ces défis."

Abdelmajid Charfi, « De quelques regards musulmans sur les Juifs et les chrétiens », in Albert de Pury, Jean-Daniel Macchi (éd.), Juifs, chrétiens, musulmans. Que pensent les uns des autres ?, Genève, Labor et fides, 2004, pp. 87-99



 

Les islamistes

Les Frères musulmans

"Nous croyons que les doctrines et les enseignements de l’islam sont universels et gouvernent les affaires des hommes dans ce monde et dans le prochain. Ceux qui croient que ces doctrines et ces enseignements ne s’appliquent qu’aux questions spirituelles et au culte religieux sont dans l’erreur, car l’islam est à la fois... la religion et l’État, l’esprit et le travail, le Livre et le sabre (...).

Les Frères [musulmans] pensent, par-dessus tout, que les fondements et les sources de l’islam proviennent du livre d’Allah [le Coran] (qu’il soit béni et loué) et de la Sunna du Prophète (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui) ; si la nation s’y fie, elle ne s’écartera pas de son chemin.

Les Frères musulmans croient également que l’islam, en tant que religion universelle, régit toutes les affaires humaines, s’applique à toutes les nations et à tous les peuples, en tous temps et en tous lieux (...).

C’est pourquoi l’islam a toujours pu tirer bénéfice de tous les systèmes et régimes qui ne contredisent pas ses lois et principes fondamentaux.

De nombreuses personnes demanderont : les Frères musulmans ont-ils l’intention d’utiliser la force pour parvenir à leurs fins ? Les Frères musulmans pensent-ils à une révolution générale contre l’ordre social et politique en Égypte ? (...).

Je réponds à ceux-là que les Frères musulmans n’utiliseront la force qu’en dernier recours, et après que la foi et l’unité auront été établies. [Mais] s’ils utilisent la force, ils le feront de manière honorable et franche et donneront des avertissements (...).

Un autre groupe de personnes dira : le programme des Frères musulmans prévoit-il la prise du gouvernement ? Les Frères musulmans ne veulent pas du pouvoir pour eux-mêmes ; s’ils parviennent à trouver une personne capable de porter ce fardeau et remplir les tâches de gouvernement en accord avec un programme fondé sur l’islam et le Coran, ils seront ses soldats, ses aides et ses soutiens. Mais s’ils ne trouvent pas un tel homme, alors la prise du pouvoir est dans leur programme et ils feront tout ce qui est possible pour faire tomber un gouvernement qui ne remplirait pas les commandements d’Allah (...).

Les Arabes sont le noyau des gardiens de l’islam (...) l’unité des Arabes est un pré-requis essentiel pour la restauration de la gloire de l’islam, le rétablissement de l’État musulman et sa consolidation. C’est pourquoi il est du devoir de chaque musulman de soutenir l’unité arabe et de travailler à son renouveau (...).

Il est vrai que l’islam est une foi religieuse, un culte rendu, mais il est aussi patriotique et nationaliste (...). En tant que tel, l’islam ne reconnaît donc pas de frontières géographiques ni de distinctions de nationalités ou de races, mais considère les musulmans comme membres d’une seule et même nation et la patrie de l’islam comme un seul et même territoire, quelle que puisse être son étendue et aussi loin que soient les pays qui le composent (...). Il devrait donc être évident que les Frères musulmans doivent respecter leur propre nationalisme, le nationalisme égyptien, qui constitue le fondement premier du renouveau qu’ils espèrent. Le soutien au nationalisme arabe vient après et constitue le deuxième maillon du mouvement de renouveau ; pour finir, ils veulent établir une ligue islamique, qui constituerait la meilleure structure pour une future patrie musulmane élargie. Précisons encore que les Frères désirent le bien de l’humanité tout entière et en appelant à l’unité, qui est l’objet et le but de l’islam."

Hassan Al-Banna, De la doctrine des Frères musulmans [années 1940], in Gérard Chaliand, Arnaud blin (dir.), Histoire du terrorisme. De l’Antiquité à Al Qaida, Paris, Bayard, 2004, pp. 565-566

Les guerriers de l’islam

"Le jihad musulman est une lutte contre l’idolâtrie, les déviances sexuelles, le pillage, la répression et la cruauté. La guerre lancée par les conquérants [non-musulmans] a au contraire pour but de promouvoir la luxure et le plaisir bestial. Ils ne se soucient pas que des pays soient rayés de la carte et de nombreuses familles se retrouvent sans logis. Mais ceux qui étudient le jihad savent que l’islam veut conquérir le monde entier. Tous les pays conquis par l’islam ou conquis par lui dans le futur se verront accorder le salut éternel. Car ils vivront sous la [Loi de Dieu …].

Ceux qui ne connaissent rien à l’islam prétendent que l’islam désapprouve la guerre. Ceux qui disent cela sont sans cervelle. L’islam dit : tuez les incroyants comme ils vous tueraient tous. Cela veut-il dire que les musulmans doivent s’asseoir et attendre d’être dévorés par les incroyants ? L’islam dit : tuez-les [les non-musulmans], passez-les au fil de l’épée et dispersez leurs armées. Cela veut-il dire que nous devons reculer et attendre que les non-musulmans nous dominent ? L’islam dit : tuez pour servir Allah ceux qui voudraient vous tuer ! Cela veut-il dire que nous devons nous rendre à l’ennemi ? L’islam dit : le bien n’existe que grâce à l’épée et dans l’ombre de l’épée ! Les hommes ne doivent se montrer obéissants qu’envers l’épée ! L’épée est la clé du paradis, qui n’est ouvert qu’aux guerriers saints !

Il existe des centaines d’autres psaumes du Coran et de hadith [les paroles du Prophète] qui appellent les musulmans à vénérer la guerre et à combattre. Cela veut-il dire que l’islam est une religion qui empêche les hommes de faire la guerre ? Je crache sur les simples d’esprit qui osent l’affirmer."

Ayatollah Ruhollah Khomeyni, L’islam n’est pas une religion de pacifistes [1942], in Gérard Chaliand, Arnaud blin (dir.), Histoire du terrorisme. De l’Antiquité à Al Qaida, Paris, Bayard, 2004, p. 567

Le martyre est la liberté

"L’islam a grandi dans le sang. Les grandes religions des précédents prophètes et la capitale religion de l’islam, tout en brandissant d’une main les livres saints pour guider le peuple, brandissent des armes dans l’autre. Abraham (...) tenait d’une main les livres des prophètes, et dans l’autre, une hache pour écraser les infidèles. Moïse, l’interlocuteur de Dieu (...) tenait dans une main le Pentateuque et dans l’autre une lance, qui fit mordre aux Pharaons la poussière de l’ignominie, une lance qui avalait les traîtres, tel un dragon. Le grand prophète de l’islam tenait dans une main le Coran et dans l’autre une épée ; une épée pour écraser les traîtres et le Coran pour guider le peuple. Ceux qui pouvaient être guidés l’étaient par le Coran, qui les menait, mais ceux qui ne pouvaient être guidés et complotaient, l’épée s’abattait sur eux.

Nous avons été prodigues de notre sang et eu de nombreux martyrs. L’islam a donné du sang et des martyrs. Nous n’avons pas peur de donner des martyrs (...) Quoi que nous donnions pour l’islam est insuffisant. Nos vies ne valent rien. Laissez ceux qui voudraient nous voir malades croire que nos jeunes ont peur de la mort ou du martyre. Le martyre est un héritage qui nous vient des prophètes. Ceux qui craignent la mort sont ceux qui pensent qu’après la mort, vient le néant. Nous, qui considérons la vie après la mort comme bien plus sublime que celle-ci, que pouvons-nous craindre ? Seuls les traîtres ont peur. Les serviteurs de Dieu n’ont pas peur. Notre armée, notre gendarmerie, nos gardiens n’ont pas peur. Les gardiens qui ont été tués (...) ont atteint la vie éternelle (...).

Ces gens qui veulent la liberté, qui veulent que nos jeunes soient libres, écrivent avec effusion sur la liberté de nos jeunes. Quelle liberté désirent-ils ? (...). Ils veulent que des casinos soient ouverts, que des bars soient ouverts, que les lieux de débauche soient ouverts, que les drogués à l’héroïne soient libres, que les fumeurs d’opium soient libres. Ils veulent que les mers [référence aux bains mixtes] soient ouvertes pour tous les jeunes. Nos jeunes doivent être libres de faire ce qu’ils veulent. De se livrer à toutes les formes de prostitution qu’ils désirent. C’est ce que veut l’Occident. Leur but est d’émasculer notre jeunesse, qui pourrait se lever contre eux. Nous voulons que notre jeunesse quitte les bars et rejoigne les champs de bataille.

Nous voulons sortir nos jeunes de ces [salles de cinéma] qui ont été créées pour les corrompre, et les prendre par la main pour les placer en des endroits où ils peuvent servir la nation. Cette liberté que ces gens désirent est la liberté dictée par les puissants, et soit nos écrivains ne le savent pas, soit ce sont des traîtres (...)."

Ayatollah Ruhollah Khomeyni, Discours à l’école théologique de Feyziyeh [24 août 1979], in Gérard Chaliand, Arnaud blin (dir.), Histoire du terrorisme. De l’Antiquité à Al Qaida, Paris, Bayard, 2004, p. 574

La mission de nos jeunes

"Aujourd’hui a commencé le jihad au nom de Dieu afin d’expulser l’ennemi [les troupes américaines stationnées en Arabie Saoudite] qui occupe la terre des deux Lieux saints. En raison du déséquilibre entre nos forces armées et celles de l’ennemi, nous devons adopter le moyen le plus approprié, c’est-à-dire le recours à des unités légères et rapides agissant dans le plus grand secret. J’ai un message très important à transmettre aux jeunes de l’islam en cette époque difficile. Les jeunes – que Dieu les protège – ont brandi l’étendard du jihad contre l’alliance américano-israélienne qui occupe les Lieux saints de l’islam. Ils sont les meilleurs descendants des plus grands de nos ancêtres. Nos jeunes croient au paradis après la mort. Ils savent que s’ils luttent contre vous, les États-Unis, leur récompense sera le double de ce qu’elle serait s’ils luttaient contre un ennemi autre que les peuples du livre [les juifs et les chrétiens]. Leur seul but est d’aller au paradis en vous tuant. Un infidèle, un ennemi de Dieu tel que vous, ne peut pas se retrouver dans le même enfer que l’homme pieux qui l’exécute. Lorsqu’on les menace en disant : « Les tyrans vous tueront », ils répondent : « Ma mort est une victoire. Je n’ai pas trahi le roi, mais lui a trahi notre foi en laissant entrer dans le saint pays l’espèce humaine la plus abjecte. » Depuis plus de dix ans, nos jeunes portent des armes sur leurs épaules en Afghanistan et jurent à Dieu qu’ils continueront, aussi longtemps qu’ils vivront, à porter les armes contre vous jusqu’à ce que – si Dieu le veut – vous soyez expulsés, vaincus et humiliés. Ces jeunes sont différents de vos soldats. Votre problème sera de convaincre vos troupes de combattre, alors que notre problème sera de retenir nos jeunes et de les faire patienter jusqu’à ce que vienne leur tour de se lancer dans le combat et d’accomplir leur mission. Ces jeunes sont dignes de louanges. Nos jeunes savent que seuls le jihad et les explosions pourront effacer l’humiliation endurée par les musulmans depuis l’occupation de leurs Lieux saints. Ils savent que celui qui n’est pas tué mourra de toute façon, et que la mort la plus honorable est d’être tué en combattant dans la voie de Dieu."

Oussama ben Laden, Déclaration [extraits, 1996], in Gérard Chaliand, Arnaud blin (dir.), Histoire du terrorisme. De l’Antiquité à Al Qaida, Paris, Bayard, 2004, p. 575

Les kamikazes palestiniens

Tantawi vient de dire que le fait que les Palestiniens soient forcés à effectuer des attentats suicides démontre la gravité de l’injustice qui leur est faite.


"Que peut faire un homme quand l’injustice grandit et qu’il ne trouve personne pour l’en protéger ? Il est alors contraint à la légitime défense de son âme, de son honneur et de sa terre [... Je n’ai] pas d’autre choix que d’implorer nos frères en Palestine de se défendre, de défendre leurs droits, leur terre et leur honneur. Je leur dis : « Défendez-les avec tous les moyens jugés légitimes par l’islam et une éthique noble sans agresser ni faire de tort à quiconque. »

Les lois divines désapprouvent le meurtre des enfants, des personnes âgées et des citoyens paisibles, mais ceux qui commettent des attaques suicides sont dans un état de légitime défense face à ceux qui ne montrent pas de pitié envers les personnes âgées, les enfants et les femmes (...). Ceux qui qualifient ces actes de haram [contraires à la charia] devraient se demander ce qui les motive.

Pourquoi des jeunes gens devraient-ils se sacrifier ? Qu’attendre d’autre des Palestiniens lorsque le Premier ministre israélien ne cesse de répéter que Jérusalem est la capitale éternelle d’Israël, ce qu’aucun raisonnement ni aucune religion ne peut accepter ? L’injustice nourrit les explosions et une personne à qui l’on fait du tort peut se sacrifier. Les personnes honorables préfèrent mourir plutôt que de vivre dans l’humiliation (...).

Je dis aux Israéliens : vous êtes responsables de ce qui arrive. Lorsque les terres sont volées et que l’injustice augmente, la furie se répand et les explosions se produisent pour y faire face. Je vois des rabbins juifs pousser à l’injustice. Dois-je pour autant rester silencieux ? Je dis aux Palestiniens : défendez-vous par tous les moyens. Je dis aux rabbins juifs : dites la vérité et exigez de votre gouvernement qu’il soit plus juste et s’abstienne de tout racisme et de toute bigoterie. Les religions ont été révélées par Dieu pour le bonheur de l’humanité. Elles prêchent la paix, le droit à la sécurité et le maintien des droits de ceux qui le méritent. Elles abhorrent l’injustice, le terrorisme et la destruction de vies."

Cheikh Mohamed Sayyed Tantawi [recteur de l’université islamique Al-Azhar], Les attentats suicides sont de la légitime défense [8 avril 1997], in Gérard Chaliand, Arnaud blin (dir.), Histoire du terrorisme. De l’Antiquité à Al Qaida, Paris, Bayard, 2004, p. 576

Front islamique mondial

"La péninsule arabique [L’Arabie Saoudite], depuis que Dieu l’a faite plate, a créé son désert et l’a entouré de mers, n’a jamais été prise d’assaut par des forces comme les armées croisées, qui s’y répandent telles des sauterelles, mangeant ses richesses et détruisant ses plantations. Cela se produit à une époque où des nations attaquent les musulmans comme des individus se disputant un plat de nourriture. À la lumière de cette situation grave et du manque de soutien, nous sommes obligés de discuter de ces événements et devons nous accorder pour régler le problème. Personne ne conteste aujourd’hui ces faits connus de tous. Nous en dressons la liste afin de les rappeler à tous :

Premièrement, les États-Unis occupent depuis plus de sept ans la terre de l’islam en son lieu le plus sacré, la péninsule arabique, pillant ses richesses, dictant leur conduite à ses souverains, humiliant son peuple, terrorisant ses voisins et transformant ses bases dans la péninsule en fer de lance pour combattre les peuples musulmans des environs. Si certaines personnes ont pu contester l’existence de cette occupation, tous les habitants de la péninsule en sont aujourd’hui conscients. Preuve en sont les continuelles agressions américaines contre le peuple irakien à partir de ces bases dans la péninsule, qui se font à l’encontre de la volonté de ses souverains, qui ne peuvent les empêcher.

Deuxièmement, malgré les immenses dégâts causés sur le peuple irakien par l’alliance des croisés et des sionistes, et malgré le grand nombre de morts, qui dépasse le million (...) malgré cela, les Américains perpétuent leur embargo, imposé après leur guerre féroce, cause de fragmentation et de dévastation. Ils sont ici pour annihiler ce qui reste de ce peuple et pour humilier ses voisins musulmans.

Troisièmement, si les véritables buts américains derrière ces guerres sont économiques et religieux, leur but est également de servir le minuscule État juif et de détourner l’attention de l’occupation de Jérusalem et du meurtre des musulmans qui s’y produit. Preuve en est leur impatience à vouloir réduire l’Irak, l’Arabie Saoudite, l’Égypte et le Soudan à des États fantoches et, à travers leur démantèlement et leur affaiblissement, assurer la survie d’Israël et la poursuite de la brutale occupation de la péninsule par les croisés.

Tous ces crimes et ces péchés commis par les Américains sont une déclaration de guerre ouverte à Dieu, à son messager et aux musulmans. L’Ulama a toujours considéré, au cours de l’histoire de l’islam, que le jihad est un devoir individuel lorsque l’ennemi détruit les pays musulmans. Cela a été révélé par l’imam Ben Qamada dans l’al-Mughni, l’imam Al-Kisa’i dans l’al-Bada’i, par Al-Qurbuti dans son interprétation et par le cheikh de l’Al-Islam dans ses livres, où il écrit : « Le combat pour repousser l’ennemi a pour but la défense de la sainteté et de la religion et c’est un devoir tel que défini par l’Ulama. Rien n’est plus sacré que la croyance et que de repousser un ennemi qui s’attaque à la religion et à la vie. » Sur cette base, et conformément à la volonté de Dieu, nous lançons la fatwa suivante à tous les musulmans :

Tuer les Américains et leurs alliés, civils et militaires, est un devoir individuel pour chaque musulman qui peut le faire dans tous les pays où cela est possible, afin de libérer la mosquée d’Al-Aqsa et la sainte mosquée de La Mecque de leur emprise et pour obliger leurs armées à quitter la terre sainte de l’islam, vaincues et incapables de menacer un musulman. Cela est conforme à la volonté du Dieu tout-puissant : « Combats les païens dans leur ensemble comme ils te combattent dans leur ensemble » et « combats-les jusqu’à ce que le tumulte et l’oppression cessent et que règnent la justice et la foi en Dieu ».

Cela s’ajoute aux paroles du Dieu tout-puissant : « Pourquoi ne te battrais-tu pas pour la cause de Dieu et pour ceux qui, faibles, sont maltraités et oppressés ? Les femmes et les enfants qui crient “notre Seigneur, sors-nous de cette ville, ces gens sont des oppresseurs ; et lève-Toi pour nous, Toi le miséricordieux !“ » Nous, avec l’aide de Dieu, appelons tous les musulmans croyant en Dieu et voulant être récompensés pour avoir obéi à l’ordre de Dieu, à tuer les Américains et à piller leurs richesses, en tout endroit et à tout instant."

Front islamique mondial, Déclaration : le jihad contre les juifs et les croisés [23 février 1998][167], in Gérard Chaliand, Arnaud blin (dir.), Histoire du terrorisme. De l’Antiquité à Al Qaida, Paris, Bayard, 2004, pp. 577-578

Objectifs et stratégies

Vers l’établissement d’une base fondamentaliste au cœur du monde musulman

"De même que la victoire des armées n’est effective que lorsque l’infanterie occupe le terrain, de même la victoire du mouvement islamique du jihad contre la coalition universelle ne sera réelle que par la possession d’une base islamique au sein du monde musulman, et tous les moyens (...) pour mobiliser l’oumma et l’enrôler resteront vains tant qu’un califat ne sera pas créé au sein du monde musulman.

Nour al-Din et Saladin (que Dieu les garde !) ont mené des dizaines de batailles afin que Nour al-Din puisse débarrasser Damas des hypocrites puis unifier la Syrie sous sa direction. Ensuite, il envoya en Égypte Saladin, qui mena bataille sur bataille afin de soumettre l’Égypte ; une fois l’Égypte et la Syrie unifiées après la mort de Nour-al-Din, le sultan moujahid Saladin a pu l’emporter à Hattin puis libérer Jérusalem. Et ce n’est qu’alors que la roue de l’histoire s’est mise à tourner contre les Croisés.

Si les opérations réussies contre les ennemis de l’islam et les graves torts qui leurs sont infligés ne s’insèrent pas dans un plan visant à établir un État islamique au sein du monde musulman, ils demeureront, quelle que soit leur ampleur, de simples entreprises de harcèlement, qui pourront être contenues puis dépassées, après un laps de temps et malgré quelques pertes.

Certes, l’établissement d’un État islamique au sein du monde musulman n’est pas une tâche aisée ni une entreprise facile, mais c’est dans la restauration du califat que réside l’espoir de l’oumma. Et si le but du mouvement jihadiste dans le monde musulman en général, et en Égypte en particulier, est de contribuer à un réel changement en établissant un État musulman, il ne doit ni précipiter l’affrontement, ni retarder la victoire.

Le mouvement combattant doit préparer ses plans et rassembler ses moyens, puis mobiliser ses partisans afin d’engager la bataille au moment et à l’endroit qu’il aura choisi. (...)"

Frapper les Américains et les Juifs

"Si les forces de l’oppression nous mènent à la bataille à un moment que nous n’aurons pas choisi, nous devrons répondre sur le terrain que nous aurons décidé : à savoir, frapper les Américains et les Juifs dans nos pays. Cela présente trois intérêts :

-       premièrement, nous portons un coup au maître qui protège son valet ;

-       deuxièmement, nous mettons l’oumma de notre côté, en visant l’objectif qu’elle souhaite atteindre avec l’agresseur dont elle pâtit ;

-       troisièmement, nous montrons au peuple musulman que lorsque le régime nous réprime, c’est pour défendre ses maîtres américains et juifs, découvrant ainsi son affreux visage, celui du policier vénal et dévoué aux occupants, ennemis de l’oumma.

Si notre objectif est le changement total et si notre voie est, comme nous l’enseignent le Coran et notre Histoire, une longue marche de jihad et de sacrifices, nous ne devons pas perdre l’espoir devant la répétition des coups et la récurrence des catastrophes, ni déposer les armes quels que soient nos pertes et nos sacrifices. Car souvenons-nous que les États ne s’écroulent pas subitement mais de haute lutte."

Déplacer le combat chez l’ennemi

"Notre mouvement islamique et son avant-garde jihadiste ainsi que l’oumma tout entière doivent amener au combat les principaux criminels : les États-Unis, la Russie et Israël, plutôt que de les laisser, de loin et en sûreté, mener la bataille entre le mouvement jihadiste et nos gouvernements ; au contraire, il faut qu’ils paient, et cher.

Les maîtres de Washington et de Tel-Aviv utilisent les gouvernements pour défendre leurs intérêts afin qu’ils combattent à leur place les musulmans. Mais si les éclats du combat parviennent jusqu’à leurs domiciles et les atteignent, alors ils se querelleront avec leurs agents. Ils seront dès lors face à une alternative, dont les termes sont aussi amers l’un que l’autre : soit mener eux-mêmes la bataille contre les musulmans, laquelle se transformera en jihad déclaré contre les infidèles, soit reconsidérer leurs plans après avoir reconnu l’échec de l’affrontement violent et injuste avec les musulmans.

C’est pourquoi nous devons déplacer le combat sur le terrain de l’ennemi afin de brûler les mains de ceux qui allument l’incendie chez nous.

On ne peut mener un combat pour la fondation d’un État musulman comme un combat régional. Au vu de ce qui précède, il est clair que l’alliance judéo-croisée menée par les États-Unis ne permettra à aucune force musulmane de parvenir au pouvoir dans aucun autre pays musulman. Si jamais cela arrivait, elle mobiliserait toutes ses forces pour l’abattre et la chasser du pouvoir, elle ouvrirait un champ de bataille à l’échelle mondiale, et punirait tous ceux qui soutiendraient la force en question, quand elle ne mènerait pas elle-même la guerre. Donc, au vu de cette situation nouvelle, nous devons nous préparer à un combat qui ne se limite pas à une région mais implique l’ennemi intérieur apostat comme l’ennemi extérieur judéo-croisé. (...)

L’union face à l’ennemi commun : notre mouvement jihadiste doit comprendre que la moitié du chemin vers la victoire sera atteint par son union, son unité et le dépassement des questions mineures, le sacrifice de soi et la prise en compte des intérêts de l’islam au-dessus des conflits de personnes. (...)

Il faut se regrouper autour des États combattants et les soutenir. Le premier de tous les devoirs est de soutenir et d’aider l’Afghanistan et la Tchétchénie, les défendre par la parole, l’action et la consultation, car ils constituent le vrai capital de l’islam à notre époque. C’est (...) pour les écraser que la croisade judéo-chrétienne s’est constituée. Mais nous ne devons pas nous contenter de les conserver et devons faire tout notre possible pour déplacer le combat au cœur du monde islamique, qui constitue le vrai champ de bataille pour la défense de l’islam.

D’ailleurs, ces deux citadelles imprenables pourraient ne pas nous être très utiles pour plusieurs raisons, notamment l’extraordinaire pression à laquelle elles sont soumises et leur apparente faiblesse. C’est pourquoi il nous faut régler ce problème par nous-mêmes plutôt que de les exposer davantage à la pression et aux coups ; cela constitue peut-être un des grands problèmes du mouvement jihadiste, mais aussi dur soit-il, il sera, avec l’aide de Dieu, réglé. {Quant à celui qui craint Dieu, Dieu donnera une issue favorable à ses affaires ; il lui accordera ses dons par des moyens sur lesquels il ne comptait pas.}"[168]

Du choix des cibles et de l’importance des opérations-martyre

"Changer de style de provocation et d’attaque : le mouvement islamique du jihad doit multiplier ses attaques et ses moyens de résistance envers ses ennemis afin de faire face à leur augmentation extraordinaire, à la qualité de leurs armes, à leur puissance de destruction, à leur mépris de tous les interdits, et même des lois de la guerre.

Il faut :

-       prendre soin de provoquer le plus de dégâts chez l’ennemi, tuer le plus de gens, car c’est le seul langage que comprenne l’Occident ;

-       quoi que coûtent ces opérations en effort et en temps ; se concentrer sur les opérations-martyre, qui sont les plus aptes à infliger des pertes à l’ennemi et moins coûteuses en moujahidines ;

-       choisir les cibles ainsi que le type d’arme utilisée de telle sorte qu’elles atteignent les points sensibles de l’ennemi afin de le dissuader de toute oppression, mépris et violation de toutes les coutumes et choses sacrées, et que, grâce à ce combat, il reprenne sa place normale ;

-       réaffirmer que, à ce stade de la lutte, se limiter à l’ennemi intérieur serait vain.

-       Notre bataille est celle de tout musulman : et ce qu’il faut réaffirmer, c’est que ce combat qu’il faut mener pour la défense de notre foi, de notre oumma, de nos lieux saints, de notre honneur, de nos valeurs, de nos richesses et nos biens, est celui de tout musulman, petit ou grand, jeune ou vieux. C’est une lutte qui touche chacun de nous dans son travail, sa famille, ses enfants et sa dignité.

-       Pour se mettre en branle, les masses ont besoin :

-       d’une direction dans laquelle elles ont confiance, qu’elles suivent et dont elles comprennent le discours ;

-       d’un ennemi bien défini envers lequel diriger leurs coups ;

-       de rompre la chaîne de la crainte et les liens de l’impuissance.

Ces conditions nous montrent les conséquences désastreuses de ce que l’on appelle l’initiative d’arrêt de la violence, et d’autres appels visant à discréditer la direction du mouvement et à ramener l’oumma à l’impuissance et à la crainte.

Afin de le démontr