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Etre communiste dans l'entre-deux-guerres

Entre [...] = indications hors texte.

 
Karl Popper (1902-1994)


Philosophe né à Vienne et ayant mené l'essentiel de sa carrière en Grande-Bretagne. Mondialement connu pour sa critique des fondements philosophiques et scientifiques du marxisme.

« Quand avez-vous été en contact pour la première fois avec les idées de la révolution d'Octobre ?

Lors du traité [de paix] de Brest-Litovsk [en 1918]. Au moment de l'accord entre les empires centraux et la Russie [bolchevique], j'avais à peine plus de quinze ans et j'ai été très impressionné par les discours des Russes à la conférence de paix. C'est bien évidemment Trotski qui, à cette occasion, exprima les idées les plus importantes, dont des comptes rendus furent curieusement publiés en Autriche (...). C'est cela tout d'abord qui m'a attiré vers les communistes. Mais j'avais aussi un ami, né en Russie, qui avait été un des leaders des étudiants pendant la révolution de 1905. Il me mettait en garde contre les communistes en me disant qu'ils étaient prêts à faire n'importe quoi, y compris le pire, pour peu que cela puisse servir leur parti. A vrai dire, je prenais ses avertissements avec un certain scepticisme, à cause justement de l'effet qu'avaient produit sur moi les discours de Brest-Litovsk.

La prise de contact avec le communisme avait donc eu lieu, et ce qui vous avait attiré, c'est que dans les discours des Russes, on parlait de paix et l'on méprisait l'idée de victoire militaire.

J'étais désormais confronté au problème qui, plus tard, allait m'intéresser plus que tout autre et qui m'intéresse encore : le communisme, d'accord ou pas d'accord ?

Et vous êtes devenu communiste.

Peu après la paix, en 1919, je me suis rendu au siège du parti communiste autrichien et ai offert de leur donner des coups de main. Parmi les dirigeants communistes, il y avait alors trois personnes, Gerhard Eisler, Hans Eisler et sa sœur Fritti – surnom de Elfriede (...). C'était les trois enfants d'un philosophe autrichien, Rudolph Eisler. Disons en passant que Gerhard allait devenir le chef du parti communiste américain avant d'être expulsé des Etats-Unis après la Seconde guerre mondiale. Son frère cadet, Hans, a été l'un des plus grands musiciens d'Allemagne de l'Est, tandis que Fritti Friedlander a été, sous le nom de Ruth Fischer, une dirigeante du parti communiste allemand, la plus éminente parmi les femmes, si je ne m'abuse.

Tous ces personnages, il ne me semble pas qu'il y en ait trace dans votre autobiographie, dans laquelle vous parlez de vos « amis communistes » en général. Pourquoi les évoquez-vous maintenant ?

Parce que ces rencontres ont été très intéressantes, parce qu'ils m'ont traité avec beaucoup de gentillesse, parce qu'ils m'ont fasciné et que, dans un premier temps, j'ai cru en eux. Mais je me suis vite rendu compte qu'il suffisait d'un télégramme de Moscou pour que tous les trois changent radicalement de position et soient prêts à soutenir le contraire de qu'ils affirmaient la veille. Vis-à-vis des personnes aussi, ils changeaient complètement d'attitude d'un jour à l'autre. Bref, ils n'avaient qu'un principe : le soutien absolu de Moscou, contre vents et marées, sans la moindre hésitation. Ils étaient prêts à se contredire à tout moment. Quand je m'en suis rendu compte, cela m'a ébranlé dans mes idées à l'égard du communisme.  »

 

Karl Popper (1992), La leçon de ce siècle, Paris : 10/18, 1996.


 

Maurice Nadeau (1912)


Critique littéraire réputé et éditeur parisien. Membre du Parti communiste français au début des années 1930 alors qu'il est encore étudiant, il devient peu après un partisan de l'opposant exilé Trotsky, à savoir un trotskyste. Après la Deuxième guerre mondiale, il se consacre à ses activités de critique et d'éditeur.

« C'est en 1932 – je suis dans ma vingtième et unième année – que je fais la connaissance de Pierre Naville [= le leader trotskyste français de l'époque]. Je suis encore un stalinien bon teint. Du moins en apparence. Des doutes me sont venus à propos de l'URSS, de Staline et de sa politique internationale. A l'Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud nous fonctionnons en cellule [= groupement de base] autonome, sans liens formels avec le Parti [communiste]. Nous nous réunissons dans une de nos chambres, elle possède son « coin Lénine », nous confrontons nos lectures : La Sainte Famille, Le 18-Brumaire de Marx, le petit Précis du léninisme de Boukharine, les brochures d'Engels (...), les gros volumes cartonnés verts des Œuvres complètes (un peu étouffantes) de Lénine. (...)

Après mûre réflexion, nous avons décidé, à quatre, d'aller rue Lafayette porter solennellement notre adhésion au Parti [communiste]. Un bureaucrate anonyme nous reçoit, peu démonstratif, nous enregistre. Nous sommes un peu déçus, nous nous attendions à des félicitations en un temps où le Parti communiste est en butte à la répression gouvernementale, mais l'essentiel n'est pas là : nous avons reçu l'onction, nous faisons désormais partie de « l'avant-garde de la classe ouvrière ».

Nous sommes rattachés à la cellule locale qui nous accueille, amicale et un peu effrayée, fière malgré tout : nous appartenons à la grande Ecole qui domine la colline, des « intellectuels ». Cheminots, anciens combattants (...), ouvriers de la Compagnie du téléphone de l'autre côté de la Seine. Un militant hongrois immigré qui a participé à la Commune de Bela Kun. Par lui, nous entrons un peu dans la légende révolutionnaire. De toute façon, nous avons pour nous le droit, la raison, l'avenir...
(...)

En ces temps très anciens que j'évoque, nous croyions à la révolution. Ce n'était pas une billevesée : elle avait eu lieu sur les deux tiers du continent européen, elle grondait en Asie. Membres du parti communiste ou des Jeunesses, nous voulions en être ici les artisans. Elle n'avait rien d'utopique, elle était même, selon nos augures, pour le mois prochain ! « Ce sera pour avril », nous confiait, en mars 1932 (...) Paul Vaillant-Couturier [= homme politique communiste], chéri des foules ouvrières. « Les Allemands d'abord, puis ce sera notre tour. » « Les Allemands d'abord » étaient en train de passer sous la coupe d'Hitler. Et l'espoir bat de l'aile au point que, si les staliniens français parlent encore de révolution, ils ne la voient plus qu'au terme de savantes manœuvre du Kremlin [=siège du gouvernement soviétique à Moscou]. Staline, maître absolu de toutes leurs décisions. »

 

Maurice Nadeau (1990), Grâces leur soient rendues, Paris : Albin Michel


 
Eric Hobsbawn (1917)


Historien anglais de réputation mondiale. Issu d'une famille juive anglo-autrichienne, il a grandi à Vienne, Berlin, puis Londres. Il mènera l'essentiel de sa carrière universitaire en Grande-Bretagne.

 

« Je devins communiste en 1932, bien que je n'aie adhéré au Parti qu'à Cambridge à l'automne 1936. J'y restai une cinquantaine d'années. (...)

Maintenant, le communisme est mort. L'URSS et presque tous les Etats et sociétés construits sur son modèle, ces produits de la révolution d'Octobre 1917 qui nous inspira, se sont si complètement effondrés, ne laissant qu'un paysage de ruine matérielle et morale, qu'il est évident aujourd'hui que l'échec devait être inscrit dans l'entreprise dès le début. Pourtant, les réussites dont ces convictions furent le moteur, et la certitude connexe selon laquelle « il n'y a pas de forteresse que les bolcheviques ne peuvent conquérir », étaient tout à fait extraordinaires. En un peu plus de trente ans après l'arrivée de Lénine à la gare de Finlande, un tiers des êtres humains et tous les gouvernements entre l'Elbe et la mer de Chine vivaient sous l'autorité de partis communistes. (...)

Etre membre d'un « parti d'avant-garde » léniniste était (...) un choix personnel profond, mais pas un choix abstrait. Pour la plupart des communistes de l'entre-deux-guerres, rejoindre le Parti était une étape sur la route d'une personne déjà « à gauche » ou « anti-impérialiste » selon la région du monde où elle se trouvait. (...)

Devenir communiste était particulièrement tentant pour les intellectuels, car les conventions de pensée qui prédominent sont enracinées dans le rationalisme des Lumières européennes du XVIIIe siècle. Comme la droite politique n'a jamais cessé de s'en plaindre, cela a poussé les intellectuels à sympathiser avec des causes comme la liberté, l'égalité et la fraternité. (...)

Il était assez facile en Europe, pendant et entre les deux guerres mondiales, de conclure que seule la révolution pouvait donner un avenir au monde. Le vieux monde était condamné, de toute façon. Pourtant, trois éléments supplémentaires distinguaient l'utopisme communiste d'autres aspirations à une nouvelle société. Premièrement, le marxisme, qui démontrait avec les méthodes de la science la certitude de notre victoire – prédiction testée et vérifiée par la victoire de la révolution prolétarienne sur un sixième de la surface de la terre et par les avancées de la révolution dans les années quarante.(...) Aujourd'hui, les fondements de cette certitude quant à l'avenir de l'histoire se sont effondrés, en particulier la certitude que la classe ouvrière industrielle serait l'agent du changement.

Deuxièmement, il y avait l'internationalisme. Le nôtre était un mouvement pour toute l'humanité, pas pour une section particulière. Il représentait l'idéal individuel et collectif de l'égoïsme transcendé. Combien de jeunes juifs d'abord sionistes [c.-à-d. favorables à la création d'un Etat juif en Palestine] devinrent communistes, car, si évidentes que soient les souffrances des juifs, elles n'étaient qu'une partie de l'oppression universelle ? (...)

Mais il y avait un troisième élément dans les convictions révolutionnaires des partis communistes : ce qui les attendait sur la route du millénaire [c.-à-d. avant l'âge d'or], c'était la tragédie. [Autrement dit : les communistes étaient prêts à affronter les pires difficultés, ce qu'ils démontreront un peu plus tard dans la Résistance anti-nazie.] »

 
Eric Hobsbawn (2002), Franc-tireur. Autobiographie, Paris : Ramsay, 2005

 

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