De l'Espagne à l'Empire ottoman : Chrétiens, Musulmans et Juifs en Méditerranée (XVIe-XVIIe s.)
Entre [...] = indications hors texte Le soutien ottoman à la révolte des morisques de Grenade (1570)
Firman adressé à la population d'Andalousie par le grand vizir Mehmed Sokolli de la part du sultan Sélim II :
« Vous nous avez adressé une pétition dans laquelle vous relater comment les infidèles, aux rites trompeurs, égarés hors du bon chemin, se liguent contre les musulmans, les empêchant de parler l'arabe, imposant à leurs épouses des charges contraires à la loi coranique, se rendant coupables envers eux d'injustice et d'oppression. En ce moment 20'000 [de ces musulmans] se trouvent [au combat] ; mais 100'000 de ces hommes n'ont pas encore d'armes et ceci est confirmé et établi. Dans le cas où cette quantité d'armes arriverait d'Alger il en résulterait un affermissement de la volonté et du moral de la population pour combattre.
Vous nous dites que vous avez infligé de nombreuses défaites aux maudits infidèles, que Dieu soit remercié d'avoir apporté des victoires pour la population musulmane contre les infidèles égarés. Tout ce qui est arrivé et que vous avez détaillé dans votre pétition est parvenu à la connaissance de notre Sultan qui ne cesse de vous manifester, toujours, son intérêt et son affection.
Ceci dit, à cette époque-ci, à proximité de nos provinces se trouve l'île de Chypre avec qui, grâce à mes majestueux ancêtres, depuis fort longtemps, est conclu un traité de paix ; mais les infidèles de l'île ont violé le traité par leurs attaques et leurs agressions contre les populations musulmans et l'ensemble des commerçants qui désirent se rendre aux Lieux Saints pour faire le pèlerinage ; les infidèles, en cela, confirment leur dessein d'agressivité.
Ainsi nous nous sommes confiés à Dieu et avons imploré son aide, celle de notre Prophète et de ses compagnons fidèles, que la miséricorde soit sur eux tous et, à la suite de ces agressions notre Sultan a décidé au printemps, d'occuper ladite île, car son droit est évident à ce sujet. Si Dieu nous apporte la victoire et la conquête de ladite île qui sera en ma possession et sous mon administration, les musulmans comme par le passé parviendront à remplir leur devoir religieux, la paix gagnera l'ensemble des voyageurs et des commerçants ; la population formule des souhaits pour notre règne et notre gloire.
Nous allons donc préparer une flotte et de nombreux soldats pour les envoyer sans retard vers l'île. Avec la volonté de Dieu, nous projetons l'envoi de ma glorieuse flotte sur votre côte, cela est d'un importance fondamentale et, dès à présent nous nous préparons. Nous avons aussi adressé un ordre impérial ferme au Berlebey d'Alger, celui-ci pour procurera toute l'aide possible car vous avez fait preuve d'un zèle et d'un soin constant à défendre l'Islam, et vous n'avez pas abandonné votre religion malgré les combats contre les infidèles - que Dieu les maudisse - . Vous avez fait preuve de toute votre persévérance et de votre bravoure ; et jusqu'à ce que la victoire nous soit accordée dans ces lieux nous demandons aux savants, aux personnes pieuses et à l'ensemble de la population de formuler des vœux pour notre victoire et vous ne devez rien négliger pour toujours nous informer de votre situation chez vous. »
Remis à Khalili Shaush, le 10 Dhilki-da 977 (16 avril 1570).
Traduit et publié par TEMIMI, Abdeljelil, « Le gouvernement ottoman face au problème morisque », in Les morisques et leur temps, Paris, CNRS, 1983, p. 310 - 311.
La bataille de Lépante (1571)
Le vénitien Girolamo Diedo, présent à la bataille de Lépante à bord d'une galère vénitienne, a rédigé un compte rendu détaillé de la rencontre, en interrogeant de nombreux participants. L'ouvrage, rédigé le 31 décembre 1571 à la demande de Francesco Cornaro, baile de Venise à Corfou, est dédié à Marc Antoine Barbaro. L'extrait suivant relate l'action à l'aile gauche de la flotte chrétienne, commandée par Agostino Barbarigo, face à l'aile droite de la flotte ottomane, menée par Mehmed Chuluk (Siroco) et le corsaire Gavûr Ali (Caür Ali).
« Notre galéasse capitane décharge un de ses canons contre les ennemis ; ensuite les deux galéasses de l'aile gauche, l'une commandée par le seigneur Ambrosio et l'autre par le seigneur Antonio, tous deux des Bragadini [ = Ambrosio et Antonio Bragadino], tirent de toutes leurs pièces. Si le premier coup de canon, trop court, n'a pas atteint son but, la bordée des galéasses s'abat sur les ennemis, car elles sont en avant de nos lignes ; elle leur cause de grands dommages. Les coups adverses n'arrivent pas jusqu'à nous. Se rendant compte qu'ils sont sous notre tir et qu'ils ne répondent pas avec un semblable succès, ils commencent à avoir peur d'autre chose que de la splendeur des armes qui éblouissent leurs yeux. Leurs craintes augmentent d'autant plus que nos vaisseaux avancent. Plus les angoisses de cette aile droite s'accroissent, moins ils savent ce qu'ils doivent faire. Néanmoins ils reprennent courage. Leur ardeur est ranimée ; les capitaines donnent l'exemple et y joignent la parole. Ils renoncent à vaincre de cette façon, ils deviennent furieux.
Les soixante galères de leur aile droite se détachent du corps de bataille ; elles forment plusieurs groupes pour éviter plus facilement les deux galéasses. Elles se mettent à foncer en avant en toute hâte. Mais plusieurs sont maltraitées et envoyées au fond par les dites galéasses près desquelles elles ont été contraintes de passer. Ah ! Ils ne sont plus si fiers ! Ces forces ne peuvent arriver en bon ordre pour attaquer notre aile gauche.
Mehmed Siroco [ = Chuluk] et Caûr Ali, capitaines de fanal, avec une ardeur furieuse, dépassant le reste de l'escadre turque, côtoient le rivage de l'Etolie, ils se précipitent l'un derrière l'autre, à la tête de leur aile droite, entre les bancs de sable et l'embouchure du fleuve. Ils connaissent bien ces fonds. Ils tentent de contourner nos galères en passant derrière. Avec quatre ou cinq des leurs, ils essaient de nous attaquer de dos, tandis que leurs autres navires reçoivent l'ordre de passer au-delà des bancs pour venir nous attaquer de front.
Mais l'excellent Barbarigo est toujours vigilant : il fait faire volte-face à sa galère ainsi qu'à celles qui sont les plus proches de lui. Les proues sont maintenant où étaient les poupes il y a un instant, et menacent les ennemis venus sur leurs flancs. Néanmoins cinq galères ont réussi à l'envelopper, et il en part un nuage de flèches. Le fanal, à la poupe de sa capitane, en est entièrement recouvert. Pendant une heure entière, il soutient l'assaut turc. A la fin, toutefois, le secours d'autres galères lui permet de passer à l'offensive. C'est dans la mêlée de cette furieuse attaque que nous capturons le capitaine Siroco. L'honneur de la prise revient au seigneur Giovanni Contarini. Toujours habile dans le manœuvre et courageux jusqu'à l'audace, Barbarigo va à l'abordage de la galère de Caûr Ali, dont le mérite guerrier est bien connu. Ce fameux capitaine est fait prisonnier. Voyant cela, les raïs qui sont dans le voisinage s'enfuient, remerciant Dieu d'être si près de leur pays. Ils se précipitent vers l'écueil de Villa di Marino.
Mais tous ne peuvent y parvenir. Dans leur précipitation, ils se heurtent, s'accrochent, s'enchevêtrent. cet amoncellement forme bientôt comme une sorte de passerelle, une chance pour les fuyards qui, par escalade, gagne les récifs. De là, par la lagune, ils atteindront la terre ferme, abri sûr. (...) Une bonne partie n'ont pas le temps de mettre le pied sur la terre ferme ; ils sont pris, tués et dépouillés par les nôtres. D'autres, en cherchant leur salut, ; se bousculent, s'élancent les uns sur les autres, tombent dans la mer ou se noient.
Au milieu de cette lutte acharnée, Barbarigo est blessé à l'œil gauche d'une flèche : tandis qu'il dirigeait les opérations, se rendant compte qu'il ne se faisait pas bien entendre parce que son bouclier lui couvrait le visage, il a rejeté l'écu pour que sa voix porte mieux. C'est le moment même où l'ennemi décoche ses flèches avec le plus d'ardeur. On lui signale le danger : « c'est un moindre péril de courir ce risque que d'être mal compris en un pareil instant », répond-il. Bientôt il est atteint. Ce malencontreux accident laisse la galère sans commandement. Jamais un homme prudent, un chef de valeur sachant organiser la défense n'a été aussi nécessaire. L'illustre seigneur Fererigo Nani (...) est contraint d'assumer aussitôt une telle responsabilité, bien qu'atteint de trois flèches (...).
Les autres navires de l'aile droite turque ont donc contourné les deux galéasses, et se portent brutalement contre notre gauche. L'ennemi est furieux de voir le désordre causé dans ses galères par notre artillerie. Il tente de nous prendre de flanc. On s'accroche. La galéasse du seigneur Ambrosio Bragadino, une des deux de notre aile gauche, est tournée en ce moment avec la proue vers le rivage. Elle laisse seule sa voisine qui peut encore attaquer la partie droite du corps de bataille ennemi ; elle s'approche de la côte et parvient avec son artillerie à jeter les unes sur les autres les galères turques. Celles-ci vont s'échouer en partie sur les hauts-fonds, en partie sur la grève. Quelques-uns de nos vaisseaux de l'aile gauche, ceux qui sont les plus proches de corps de bataille, n'ont pas encore affronté l'ennemi. Respectant le mieux possible leur ordre, ils font face à gauche et se rabattent la proue vers le rivage. Fort opportunément, ils chargent avec vigueur et encerclent l'ennemi, qui se trouve enfermé comme dans un port. C'est un gigantesque massacre. »
Girolamo DIEDO, Lettera del clarissimo Girolamo Diedo, nobile veneziano, all'illustrissimo signor Marc Antonio Barbaro, Venise, 1588, traduit et publié dans : LESURE, Michel, Lépante. La crise de l'empire ottoman, Paris, Julliard, 1972, p. 129 - 133.
La bataille de Lépante racontée par Cervantes
Miguel de Cervantes (1547 - 1616) était présent à la bataille de Lépante, embarqué à bord de la galère La Marquesa comme soldat d'infanterie. Il y reçut trois coups d'arquebuse et perdit l'usage de la main gauche, ce qui lui valut le surnom de « manchot de Lépante ». C'est en 1575, lors de son voyage de retour de Naples vers l'Espagne, qu'il fut capturé au large des côtes catalanes et emmené dans les bagnes d'Alger ; il fut libéré en 1580 contre le versement d'une rançon. Il transpose son expérience de la bataille et de la captivité dans le Récit du captif prêté au personnage Ruy Pérez de Viedma, dans la 1e partie de Don Quichotte (1605).
« Quelque temps après que j'arrivé en Flandre, on eut nouvelle de la ligue que Sa Sainteté le pape Pie V d'heureuse mémoire avait faite avec la république de Venise et avec l'Espagne, contre l'ennemi commun, qui est le Turc, lequel en ce même temps avait conquis avec son armée navale la fameuse île de Chypre, qui était sous la domination des Vénitiens, perte lamentable et malheureuse. On sut pour certain que le Sérénissime don Juan d'Autriche, frère naturel de notre bon roi don Philippe, serait le général de cette ligue et l'on publia le très grand appareil de guerre qui se faisait ; ce qui m'incita et m'aiguillonna le courage et le désir de me trouver en la journée que l'on attendait ; et, encore que j'eusse quelque opinion et promesse à peu près certaine qu'à la première occasion qui s'offrirait je serais promu au grade de capitaine, je voulus néanmoins quitter tout et m'en aller, comme je le fis, en Italie. Et la fortune voulut que le seigneur don Juan d'Autriche ne faisait que d'arriver à Gênes, et s'en allait à Naples pour se joindre à l'armée de Venise, ce qu'il fit à Messine. Je dis enfin que je me trouvai en cette très heureuse bataille de Lépante, ayant charge de capitaine d'infanterie, degré d'honneur auquel ma fortune plutôt que mon mérite me fit monter.
En cette journée-là, qui fut si heureuse pour toute la chrétienté, parce qu'en cette journée tout le monde fut désabusé de l'erreur où l'on était, croyant que les Turcs fussent invincibles sur mer ; en cette journée, dis-je, où fut abattue l'orgueil ottoman, entre tant d'heureux qui furent là (parce que les chrétiens qui y moururent jouissent d'un plus grand bonheur que ceux qui demeurèrent en vie et victorieux), moi seul je fus le malheureux ; car, au lieu que j'eusse pu espérer une couronne navale, si j'eusse été au temps des Romains, je me vis, la nuit qui succéda à un si fameux jour, avec des chaînes aux pieds et des menottes aux mains. Voici comment la chose advint.
L'Uchali [Euldj Ali], roi d'Alger, hardi et heureux corsaire, ayant investi et pris la galère capitane de Malte, en laquelle il ne demeura que trois gentilshommes en vie, et encore fort blessés, la capitane de Jean Andrea [Doria], en laquelle j'étais avec ma compagnie, accourut au secours de celle-ci, et, faisant ce que je devais en semblable occasion, je sautai sur la galère ennemie, laquelle s'écarta de celle qui l'avait assaillie et empêcha que mes soldats ne me suivissent, si bien que je me trouvai entre les ennemis, auxquels ne pouvant résister pour être en si grand nombre, je fus contraint de me rendre tout couvert de blessures. Et, comme vous avez déjà entendu dire, messieurs, que l'Uchali se sauva avec toute son escadre, je demeurai captif en sa puissance, et fus le seul triste entre tant de gens joyeux, et seul captif entre tant de gens libres. Car il y eu quinze mille chrétiens qui ce jour-là obtinrent la liberté tant désirée, et qui étaient tous à la rame en la flotte turque.
Je fus mené à Constantinople, où le Grand-Turc Sélim fit mon maître Général de la mer, parce qu'il avait fait son devoir en la bataille, ayant remporté pour montre de sa valeur l'étendard de l'ordre de Malte. »
Miguel de CERVANTES, L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche, 1e partie, chap. XXXIX « Où le captif raconte sa vie et ses aventures », Paris, éd. Folio.
La chrétienté et le péril turc
Expression d'époque et orthographe modernisée
« Ceux qui en sont voisins (1) ne sentent que trop quelle est sa pesanteur, et ceux qui en sont éloignés ne doivent ignorer que c'est un horrible fléau de la vengeance divine, lequel, ayant depuis plusieurs années ruiné ce très florissant empire d'Orient, et enjambé bien avant dans celui d'Occident, menace encore le reste de le mettre sous son insupportable joug. C'est assez pour avoir crainte, quand on vient à considérer la grandeur de ce péril, qui est si prochain, et pour répondre principalement à ceux qui tiennent les dignités suprêmes, afin qu'ils s'évertuent de pourvoir à la conservation commune ; car le feu s'avance peu à peu, et a déjà consumé les faubourgs de la Chrétienté, à savoir la Hongrie, et toute cette grande lisière de la mer Adriatique, que l'on nomme vulgairement Esclavonie. De manière que du côté de la mer nous avons ces barbares près de nos portes, et du côté de la terre, nous les avons dedans nos portes. C'est chose certaine que sans la renommée victoire navale, que gagna sur eux don Juan d'Autriche, prince très magnanime et valeureux, et sans la guerre de Valachie, où moururent cinquante mille Turcs, et cette dernière qu'ils ont contre le Perse, laquelle leur a coûté très cher, qu'on aurait autrement senti leurs efforts. Et néanmoins avec toutes ces pertes, l'île de Chypre leur est demeurée pour un glorieux trophée, ayant avec cela renversé de fond en comble la superbe forteresse de la Goulette en Afrique. En ceci, on voit qu'ils ont perdu des hommes, dont pour un ils en peuvent recouvrer quatre ; et nous avons perdu des pays qu'il est comme impossible de r'avoir jamais de leurs mains, usant des procédures accoutumées. Voilà comment ils tirent profit de leurs pertes, et les nôtres nous acheminent à ruine.
Il semble maintenant à ceux qui ne connaissent pas, qu'ils soient endormis ou empêchés pour longtemps ; mais au contraire, ils prennent haleine et se préparent, ne tendant leur dilation qu'au recouvrement de plus grande vigueur, afin que les premiers assauts qu'ils feront sur nous soient plus furieux. Tous ces tyrans de la famille des Ottomans, quand ils entrent en leur règne, l'un des premiers serments solennels qu'ils font en prenant leurs injuste sceptre, est qu'ils seront ennemis irréconciliables du nom chrétien, et que par guerres continuelles, et toutes espèces de cruautés, ils tâcheront d'en abolir la mémoire, à quoi leurs effets ont toujours bien correspondu. Ce qui nous doit faire croire qu'ils continueront leur même train. J'ai entendu dire par quelques-uns qui les ont fort pratiqués, que si leurs empereurs cessaient quelque temps de courir sus aux chrétiens, ils tomberaient en très mauvaise opinion envers leurs prêtres et leurs gens de guerre, qui se persuadent qu'il faut que l'épée mahométane assujettisse tout le monde à leur seigneur. Ces folies les enflent et élèvent le cœur de telle sorte, qu'ils convoitent et embrassent, par leur ambition, autant que faisait un Alexandre (...).
Beaucoup de gens y a qui confessent ceci être véritable, mais puis après ils demeurent là arrêtés et ne passent point outre, pensant que le mal est si éloigné, qu'il ne parviendra point jusqu'à eux, et laissent à ceux qui en sont plus prochains les ressentiments que l'on doit avoir d'icelui. Cette erreur n'est pas petite, lequel montre qu'ils n'ont souci que de leur intérêt particulier (chose qui meut aujourd'hui la plupart des hommes) y en ayant si peu qui pour la pitié d'autrui et le regard de justice se formalisent, qu'il semble que l'humanité et l'équité soient anéanties. En cette même erreur ont été nos grands pères (j'entends ceux qui étaient proches des pays maintenant exposés en proie) car pour avoir été trop nonchalants à les favoriser, ils se sont perdus, et ont laissé leurs voisins en perpétuelle crainte de tomber en ce même état. Et comme l'on est prompt à chercher de belles couvertures pour cacher ses défauts, il y en a qui, pour excuser leur paresse, veulent persuader que la puissance turquesque est tellement bornée par les mers, montagnes et par frontières fortifiées, qu'elle ne se peut plus accroître. Nous devons désirer que cela advienne, mais pour le plus sûr imaginer le contraire, afin de n'être prévenus (2); et cuide que ceux qui liront les histoires n'adhèreront pas à l'avis de telles gens. Car ils connaîtront, comme en deux cents quatre vingt ans, elle s'est étendue par un côté depuis les Portes Caspiennes jusqu'à Strigonia (3), ville aux confins de deçà de la Hongrie, qui font près de quatre cents lieues de chemin. Certes il faut de fortes barrières pour arrêter ceux que les montagnes d'Arménie, le détroit de l'Hellespont, et le grand fleuve Danube n'ont pu empêcher de passer. Encore n'est-ce pas grand-chose que cela, au prix des empires, nations, royaumes et armées qu'ils ont ruinées en s'approchant de nous. C'est donc se flatter d'avoir opinion qu'ils demeureront fermes en si beau chemin, et signe de peu de jugement, d'estimer, sous l'ombre qu'on est encore aucunement éloigné, d'eux, qu'on doit être libre de crainte, et n'assister à ceux qui continuellement soutiennent leur impétuosité. »
François de la Noue, Discours politiques et militaires, Genève, 1967, p. 438 - 443. (1ère édition en 1587)
1) Il s'agit de l'empire ottoman.
2) Surpris.
3) Nom latin de la ville de Gran
Les Morisques de Valence (1604)
Barthélemy Joly, « conseiller et aumônier du Roi », accompagne en 1604 l'abbé général de Cîteaux, qui se rendait en Espagne visiter les couvents de son ordre. Connaissant bien la langue espagnole, observateur intelligent et sans complaisance, il a laissé l'une des meilleures relations de voyage du XVIIe siècle. Entré en Espagne par la Catalogne, il passe par le royaume de Valence ; son témoignage sur les Morisques demeure une document exceptionnel.
Expression d'époque
« (...) Les Mores d'Espagne ont tenu huit cents ans, excepté aucunes montagnes secrètes en Navarre et Biscaye, Asturias, León et Galice, où les chrétiens retirés en bien petit nombre, secourus et exhortés des Français firent enfin quelques corps d'armée et élevèrent des rois en Asturias et Navarre, avec lesquels prenant leur avantage pied à pied s'élargirent jusqu'à rechasser les Mores aux extrémités de l'Espagne. Don Ferdinand et Isabelle, aïeux de Charles V, achevèrent de les jeter dehors par la prise de Grenade, l'an 1492. Or, comme un royaume se reconquérait, les Mores nés et naturels ne repassaient tous en Afrique, mais ne sachant où se retirer demeuraient en cette extrémité de la terre, souffrant la condition des vaincus, les charges, servitudes et tributs que les vainqueurs leur voulaient imposer, qui de leur part ayant affaires de leurs hommes pour la guerre, souffraient ces Mores afin de cultiver la terre et tenir le pays fourni de vivres d'ailleurs déshabité de chrétiens, se contentant de tirer d'eux un serment de fidélité. (...) De sorte que redimant leur vie et la soustenant par l'extrême labeur d'icelle, demeurèrent ainsi jusque au temps de Ferdinand, après la prise de Grenade, que l'Espagne fut repurgée de Mores armés qui avaient repassé le détroit de Gibraltar. Alors le Roi, pour ôter entièrement l'appréhension des maux passés à l'occasion des Mores et se conformer au nom de catholique qu'il avait pris, commença aussi à vouloir entendre à ces pauvres diables demeurés, qui multipliant en peuples et continuant au mahométisme en fait d'état et de conscience, étaient trouvés dangereux à être tolérés, de façon qu'il leur ordonna de vider ou recevoir le christianisme. Que firent-ils ? La douceur de leur patrie, l'amour de leurs femmes et enfants, l'appréhension des misères, l'incertitude du lieu où ils se pourraient retirer, la certitude de l'état présent, l'excuse de la contrainte qu'on leur faisait et la liberté de volonté en leur religion qu'ils se promettaient en secret, fit simuler à plusieurs d'accepter la condition, auxquels pour le commencement on se contenta de donner le baptême de régénération, afin de les faire capables de la vie éternelle. Tous ceux qui demeurèrent le reçurent ; les sacrements de mariage et de pénitence leur furent aussi enjoints. Les autres sacrements, comme pain des enfants, l'on ne trouva pas bon avec considération grand et avis des théologiens de les donner à ces Morisques : n'étant à la vérité chose raisonnable, ains du tout indigne, à ces coeurs rebelles, méprisant obstinément la religion, leur en révéler et comme déposer inconsidérément les mystères sacrés pour en faire moquerie entre eux, opprobre du nom chrétien ; si bien que réduit à ces trois points, l'on les appelle nouveaux chrétiens, hesterni christiani, et eux se le disent de nom, mais en effet au-dedans sont tous mahométans, gardant en secret leurs sabbats et néoménies, l'alcala (1) et le jeûne du Romadan (2), ne discourant ensemble que des fables de leur Alcoran en langue arabe, qu'ils parlent tous, femmes et enfants, bien qu'il leur ait été défendu. Vous les connaissez en ce que les feriez plus tôt mourir que manger chair de porc ou boire du vin sinon à quelques débauchés d'entre eux. Comme ils sont obligés de venir à confesse, à tout le moins à Pâques, ils s'y présentent bien, ne pouvant faire de moins, devant le prêtre, mais leurs curés disent qu'ils ne s'accusent d'avoir fait aucun péché. Quant à la messe, ils n'y assistent que forcément de peur de l'Inquisition et de payer l'amende et ne recourent jamais aux prêtres pour assister leurs malades, voire, afin qu'ils ne viennent d'office, cèlent la maladie en sorte que tous meurent de mort soudaine ou la feignent telle par leur malice. Que si par quelque crime autre que d'infidélité, quelqu'un est condamné à mourir publiquement par justice, alors jugeant ne pouvoir avoir pis que la mort, ils professent Mahomet haut et clair, lapidés d'ordinaire par les assistants chrétiens. J'en ai vu mourir un en Valladolid sans avoir jamais pu être réduit par les confortateurs.
Ils sont ordinairement plus teints que les Espagnols, pareils à ces Egyptiens qui courent le monde ; mais néanmoins le mot de More en Espagne n'a rien de commun avec la couleur ; ceux que nous appelons Mores de la Mauritanie, ils les appellent nègres ou negros simplement, ce qui s'observe en Levant. Ceux-ci sont désarmés de toutes armes, for de couteaux épointés, et ne possèdent rien en propre, tenus comme serfs par les seigneurs auxquels ils sont serviables cruellement, doivent le travail de leur journée, la poule, l'oeuf et autres vivres pour le quart du prix ordinaire, payent des terres que l'on leur loue quasi tout le revenu, pratiquant le soustènement de leurs vies sur la misère et escharté d'icelle et sur le travail continuel auquel ils sont contraints de vaquer ; par ce moyen, les seigneurs les supportent pour le grand profit qu'ils en retirent et l'Inquisition dissimule et relâche de son ordinaire rigueur.
S'ils étaient chrétiens, ils feraient pitié à les voir travailler après le riz, en l'eau jusqu'à mi-jambe, depuis avril qu'ils le sèment, lui conduisant et entretenant l'eau entre sillons, le sarclant et le repurgeant des herbes qui y croissent, jusque en septembre qu'ils le recueillent et portent en un village tout de Morisques, l'hôte seulement étant chrétien, à cause des méchants tours qu'ils font aux chrétiens, les tuant quand ils le peuvent secrètement, sans qu'on puisse jamais tirer d'eux aucune confession. Quelques autres Morisques sont par les villes gens de métier et d'autres encore trafiquants de blés et huiles, qu'ils nomment trajineros, un peu plus à leurs aises ; mais je ne sais si c'est la malédiction de la secte ou qu'ils cèlent leurs moyens, comme l'on croit, ayant des deniers cachés qu'ils gardent en extrême secret pour lever un jour leurs armes et se remettre en la domination que leurs aïeux ont eu en Espagne. On m'assura qu'au royaume de Valence y avait soixante dix mil maisons de Mores. »
Barthélemy JOLY, Voyage en Espagne (1603 - 1604), dans BENNASSAR, Bartolomé et Lucile, Le voyage en Espagne. Anthologie des voyageurs français et francophones du XVIe au XIXe siècle, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1998, p. 1082 - 1084.
1) Zalat : les cinq prières quotidiennes, un des cinq piliers de l'islam.
2) Ramadan, 9e mois du calendrier musulman marqué par le jeûne, dont l'observation est l'un des cinq piliers de l'islam.
Danses morisques et culture de la canne à sucre dans le royaume de Valence (1604)
Barthélemy Joly, « conseiller et aumônier du Roi », accompagne en 1604 l'abbé général de Cîteaux, qui se rendait en Espagne visiter les couvents de son ordre. Connaissant bien la langue espagnole, observateur intelligent et sans complaisance, il a laissé l'une des meilleures relations de voyage du XVIIe siècle. Entré en Espagne par la Catalogne, il passe par le royaume de Valence ; son témoignage sur les Morisques demeure une document exceptionnel.
"Le sucre, comme j'ai dit, croît au royaume de Valence, principalement au dedans du pays plus méridional en sa longueur. Pour aller voir les cannes sur le pied et l'artifice de l'extraire, [nous] allâmes vers Gandia où il s'en fait en grande quantité, passant par un village de Morisques, où les plus maîtres Mores apportèrent chacun un plat ou deux de dragées et confitures de leur cru, qu'ils posèrent eux-mêmes sur la table qui était toute couverte, dont nos valets garnirent à plein fond leurs pochettes.
Après le dîner, M. de Cîteaux voulut bien que ces gens vinssent danser à la morisque, au son d'une grosse guitare comme un luth, qu'un d'entre eux touchait sans distinction de sons ; puis parurent trois ou quatre baladins morisques et six femmes, plus modestes que belles, vêtues de robes de toiles ouvrées de soie, à grandes et larges manches ouvertes des côtés, de soie de couleur, un petit chapeau sur la tête, des escarpins riolés (1) aux pieds, et comme il n'y a rien de si misérable qui n'aie son petit je ne sais quoi de réserve pour cette occasion, avaient aussi des bagues d'or et d'argent, des bracelets et colliers aux doigts et bras, au col et oreille de monstrueusement gros pendants. Les tours de salle se faisaient à la cadence de la guitare, laquelle en outre les femmes avec les hommes marquaient le son du pouce et du doigt du milieu frottés ensemble, auxquels étaient attachés certains petits engins, castañetas, faits de bois solide ou ivoire, comme coquilles de Saint-Michel : cela dura assez longuement, s'entre-relayant l'un l'autre.
Cela fini, nous allâmes voir les cannes de sucre appelées cañas de azucar ; elles aiment le pays chaud et humide, croissent cinq ou six pieds de haut pareilles aux cannes communes, sinon qu'elles sont plus tendres et les noeuds plus près après le dessus ; aussi ne portent graine ; mais pour en continuer l'engeance, l'on coupe un pied au-dessus la racine de celles qu'on arrache au mois de décembre et le plante-t-on en mars suivant ou lorsque les chaleurs commencent, éloignées d'un pied l'une de l'autre, parfois deux ou trois en un seul trou. Cette canne est pleine d'un suc ou eau douce contenue dans sa moelle. Pour en faire sucre, l'on les broie sous une meule, les mettant ainsi concassées à la presse, afin d'en exprimer le jus, de couleur d'eau trouble, qui se coule après par de gros passoires, d'où il est reçu dans de grandes chaudières, et là cuit et purifié avec blanc et coquille d'oeuf et passé par des draps, après lesquels et une dernière cuisson l'on le met dans des formes de terre faites comme cloches médiocres, percées d'un trou à la pointe ; la bouche, on la tourne en haut et chaque forme a son pot de terre sur lequel elle est posée pour l'égoutter par le trou et distiller la matière glueuse, noire et douce qu'ils nomment miel de azucar [« miel de sucre »]. Après que ces formes sont bien racises et égouttées à demeurer, le sucre n'est pas encore bien dur ni blanc, ains de couleur de cire neuf, comme nous vîmes deux ou trois qu'on vida exprès devant nous. Pour le blanchir et affiner, ils ont de la terre à potier, grosse et grise, la détrempent d'eau et en font mortier dont ils enduisent lesdites formes jusqu'au tiers d'icelles, en emplissent le vide de dessus qui s'est affaissé et coule en miel. Cette terre ou boue se change chaque jour six jours durant, au bout duquel ce sucre jusque au tiers est blanc extrêmement et achevé, hormis la dureté qu'il prend aux formes non percées, où il est mis pour la dernière façon. Le dessous qui reste en ces moules troués, l'on le recuit aux chaudières pour être refait et affiné comme dessus, et tant plus cuit-il plus acquiert-il de perfection. Voilà comme se fait le sucre, qui est en la perfection comme celui de Madère. Quant au miel, on le mange en forme de résine ou miel blanc ; il ne laisse pourtant l'officine de ce sucre d'être pénible, sale, crasseuse comme une huilerie ou pressoir à vin."
Barthélemy JOLY, Voyage en Espagne (1603 - 1604), dans BENNASSAR, Bartolomé et Lucile, Le voyage en Espagne. Anthologie des voyageurs français et francophones du XVIe au XIXe siècle, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1998, p. 653 - 654.
1) Riolés : bariolés.
Les Juifs de Turquie (1553)
"Les Juifs qui ont été chassés d'Espagne et de Portugal ont si bien augmenté leur judaïsme en Turquie qu'ils ont presque traduit toutes sortes de livres en leur langage hébraïque, et maintenant ils ont mis impression à Constantinople, sans aucun point. Il y impriment aussi en espagnol, italien, latin, grec et allemand, mais ils n'impriment pas en turc, car il ne leur est pas permis (1). Les Juifs qui sont en Turquie savent ordinairement parler quatre ou cinq sortes de langages, et y en a plusieurs qui savent parler dix ou douze.
Ceux qui se partirent d'Espagne, d'Allemagne, Hongrie et de Bohême ont appris le langage à leurs enfants, et les enfants ont appris la langue de la nation où ils ont à converser, comme grec, esclavon, turc, arabe, arménien et italien. Il y en a peu qui sachent parler français, car ils n'ont point à trafiquer (2) avec les Français. Il ne fut onc que les Juifs n'aient été grands trafiqueurs, et ont su parler plusieurs sortes de langues, chose qui se peut facilement prouver par les historiens, et aussi que l'Écriture Sainte en fait mention (3) (...).
La simplicité des Turcs a été rendue plus composée par la conversation des Juifs qu'ils n'étaient avant que les Juifs les eussent fréquentés, comme aussi les Français se sont quelque peu changés par la conversation des étrangers, ou pour le moins leurs esprits endormis en sont quelque peu plus éveillés. Les Juifs, quelque part qu'ils soient, sont cauteleux plus que toute autre nation. Ils ont tellement embrassé tout le trafic de la marchandise de Turquie que la richesse et le revenu du Turc est entre leurs mains car ils mettent le plus haut prix à la recette du revenu des provinces, affermant les gabelles et l'abordage des navires et autres choses de Turquie. C'est la cause qui les fait s'efforcer d'apprendre les langues de ceux avec lesquels ils trafiquent.
Les marchands juifs ont cette astuce que, quant ils viennent en Italie, ils portent le turban blanc, voulant par tel signe qu'on les estime Turcs : car on prend la foi d'un Turc meilleure que celle d'un Juif. Les Juifs voyageurs portent le turban jaune, et les Arméniens, les Grecs, Maronites, Indiens, Coptes et toutes autres nations de religion chrétienne le portent pers ou bigarré ; car les seuls Turcs le portent blanc. Et pource que j'ai souvent été contraint de me servir des Juifs, et de les hanter, j'ai facilement connu que c'est la nation la plus fine qui soit, et la plus pleine de malice. Ils ne mangeront jamais de la chair qu'un Turc, Grec ou Franc ait apprêtée, et ne veulent rien manger de gras, ni des chrétiens, ni des Turcs, et ne boivent de vin que vende le Turc ou chrétien.
Ils ont tant de difficultés entre eux et de schismes que plusieurs sont d'opinion contraire les uns aux autres. Il y en a qui ont des esclaves chrétiens tant mâles que femelles, qui les font travailler en divers ouvrages le jour de samedi, comme à l'imprimerie à Constantinople ou à la marchandise ; et se servent des femmes chrétiennes esclaves, ne faisant autre difficulté de se mêler avec elles ni plus ni moins que si elles étaient juives. Toutes lesquelles choses les autres réprouvent comme une hérésie en leur loi, voulant que si un Juif a acheté une esclave chrétienne, il ne la doit point connaître, en tant qu'elle est chrétienne, ni faire travailler son esclave au samedi, en tant qu'il lui fait la besogne. Mais les autres répondent que cela ne leur est pas défendu, en tant que ce sont choses achetées de leur argent. (...)
Ceux qui médecinent en Turquie, par Egypte, Syrie et Anatolie, et autres villes du pays du Turc, sont pour la plus grande partie Juifs ; toutefois il y en a aussi des Turcs, et les Turcs sont les plus savants, et sont assez bons praticiens, mais au demeurant ils ont bien peu des autres parties requises à un bon médecin. Il est facile aux Juifs de savoir quelque chose en médecine, car ils ont la commodité des livres grecs, arabes, et hébreux, qui ont été tournés en langue vulgaire, comme Hippocrate et Galien, Avicenne, Almansor ou Rasis, Sérapion et autres auteurs arabes. Les Turcs ont aussi les livres d'Aristote et de Platon tournés en arabe et en turc. "
Pierre BELON DU MANS : Voyage au Levant (1553) : les Observations de Pierre Belon du Mans de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce, Turquie, Judée, Egypte, Arabie et autre pays étrangers. Texte établi et présenté par Alexandra Merle, Paris, Chandeigne, 2001.
1) La première oeuvre imprimée en turc a été publiée en 1729.
2) Trafiquer, trafiqueur : commercer, commerçant
3) L'auteur évoque ici le récit de la Pentecôte, présenté dans les Actes des Apôtres : les disciples de Jésus, des Galiléens, se mettent à parler dans toutes les langues devant des juifs venus de diverses parties du Proche-Orient.
Les moeurs des Turcs vus par un voyageur français sous Louis XIV
Jean Thévenot, né en 1633, ami de l'orientaliste Barthélemy d'Herbelot, voyage par curiosité. Arrivé à Constantinople le 2 décembre 1655, il y reste neuf mois. Les éléments les plus personnels de sa relation de voyage sont ses observations sur les moeurs et coutumes des Turcs. Le 30 août 1656, il part pour l'Egypte, où il parvient au début de 1657. Il y fréquente la colonie française du Caire. Il visite les environs du Caire et voyage jusqu'à Jérusalem en passant par la Sinaï. Parti d'Alexandrie le 4 février 1659, il séjourne quinze jours à Tunis et rentre à Livourne le 12 avril 1659. Il part pour un second voyage en octobre 1663, mais meurt sur le chemin du retour après avoir visité la Perse et l'Inde. Le récit de son premier voyage paraît en son absence, en 1665 ; le second est publié en 1674 (Perse) et 1684 (Inde). Le tout est édité en français à Amsterdam en 1727, en cinq volumes.
« Sommaire de l'humeur des Turcs »
« Après avoir décrit au long toutes les coutumes et habitudes des Turcs, il est bon d'en faire ici un petit abrégé, et de représenter en peu de lignes leur naturel et leurs moeurs. Beaucoup croient en chrétienté que les Turcs sont de grands diables, des barbares, et des gens sans foi, mais ceux qui les ont connus et conversés en ont un sentiment bien différent ; car il est certain que les Turcs sont bonnes gens, et qui suivent fort bien ce commandement qui nous est fait par la Nature de ne rien faire à autrui que ce que nous voulons qui nous soit fait. Quand je parle ici des Turcs, j'entends les Turcs naturels, et non pas ceux qui passent d'une autre religion à la leur, lesquels sont en grand nombre en Turquie, et qui assurément sont capables de toutes sortes de méchanceté et de vices, comme l'expérience le fait connaître, et pour l'ordinaire aussi infidèles aux hommes qu'ils l'ont été à Dieu ; mais les Turcs natifs sont honnêtes gens, et estiment les honnêtes gens, soit turcs, soit chrétiens, ou juifs. Ils ne croient point aussi qu'il soit permis de tromper ni de dérober, non plus un chrétien qu'un Turc ; je sais bien qu'on peut me demander : « Pourquoi donc font-ils tant d'avanies aux Francs ? » Mais il est certain que ce sont les chrétiens et les Juifs qui les leur font faire, et les gâtent, et servent d'instruments à se ruiner les uns les autres, par une envie damnable qui règne même parmi les Francs qui sont en Levant. L'usure parmi les Turcs est un très grand péché, et peu en usage. Ils sont fort dévotieux, et fort charitables ; ils sont fort zélés pour leur religion, et tâchent tous de l'étendre par tout l'univers ; et quand ils estiment un chrétien, ils le prient de se faire turcs. Ils sont fidèles à leur prince, auquel ils portent grand respect, et lui obéissent fort aveuglément ; on ne voit point de Turcs qui trahissent leur prince et qui se rangent du côté des chrétiens. Ils ne se querellent point, et ne portent pas d'épée par la ville, pas même les soldats, mais seulement des cangiars. Ils se battent peu, et les duels n'ont jamais été connus chez eux, ce qui vient principalement de la sage politique de Mahomet, qui leur a ôté deux grands sources de querelles, le vin et le jeu, car les bons Turcs ne boivent point de vin, et ceux qui en boivent ne sont point estimés, non plus que ceux qui mangent de l'opium, ou de la coque de Levant, qui les enivre (1). Pour le jeu, quoiqu'ils jouent à plusieurs jeux, c'est toujours pour rien ; de sorte qu'ils ne se battent jamais, parce que s'il arrive quelque querelle entre eux, le premier qui passe les met d'accord, ou bien celui qui se plaint appelant son compagnon en justice devant des témoins, il n'oserait refuser d'y aller, autrement ce serait se condamner ; et là chacun ayant dit ses raisons, celui qui a tort étant condamné, est souvent puni de coups de bâtons, s'il l'a mérité.
Ils sont fort sobres, et ne font point d'excès par la quantité de viandes, non plus que par la qualité ; les traiteurs y seraient fort inutiles ; et on peut dire qu'ils mangent pour vivre, et ne vivent point pour manger. C'est à peu près tout le bien qui se peut dire d'eux.
Quant à leurs vices, ils sont fort superbes, s'estimant plus qu'aucune autre nation ; ils se croient les plus vaillants de la terre, et il semble que le monde ne soit fait que pour eux : aussi méprisent-ils en gros et en général toutes les autres nations, et principalement celles qui ne suivent point leur loi, comme les chrétiens et les Juifs ; et ils appellent ordinairement les chrétiens chiens : même il y a des Turcs, si superstitieux, que si en sortant le matin de leur logis, leur première rencontre est d'un chrétien ou d'un Juif, ils rentrent vitement au logis, en disant : « Aouz billah min el scheitan el regdim », c'est-à-dire « Dieu nous garde du Diable ». Pour le vulgaire, il croit faire une bonne action de se moquer d'un chrétien, principalement s'il est franc ; mais c'est parce que notre façon d'habit étant fort différente de la leur les choque fort, et ils disent que nous sommes de ces singes qui n'ont point de queue : mais à Constantinople, il ne se commet pas de grande insolence envers les Francs, soit pour la grande fréquentation qu'ils ont avec eux, ou plutôt parce qu'on les ferait châtier assez facilement s'ils faisaient du mal ; toutefois il se donne toujours quelque coup de bâton en passant, principalement par quelque ivrogne. (...)
Les Turcs cultivent peu les sciences, et ils se contentent d'apprendre à lire et à écrire, et étudient souvent l'Alcoran, dans lequel est compris leur droit civil et leur droit canon ; quelques-uns s'appliquent encore à l'astrologie, et peu à d'autres sciences.
Ils sont fort amoureux, mais d'un amour brutal ; car ils sont grands sodomites, et c'est un vice fort commun chez eux, et ils se cachent si peu, que toutes leurs chansons n'ont d'autre sujet que cet amour infâme, ou le vin. Ils sont fort avaricieux, c'est pourquoi on gagne facilement leur amitié par l'argent, ou autres présents ; on reçoit toute courtoisie d'eux par le moyen de l'argent, et il n'y a rien qu'on n'obtienne à la Porte du Grand Seigneur pour de l'argent ; et enfin l'argent est un grand talisman, aussi bien qu'ailleurs. Pour les gens du vulgaire, pourvu que vous les fassiez boire, ils sont tout à vous : voilà le principal de leurs moeurs. »
Jean Thévenot, Voyage du Levant, Paris, François Maspero « La Découverte », 1980, p. 128 - 131.
1) Nom de fruits desséchés d'un arbuste du Malabar et des Moluques qui servent aussi bien comme appât pour enivrer le poisson que comme drogue.
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