L'Empire mongol, récit de Guillaume de Rubrouck
5 textes, 6 pages A4
Entre [... ] dans le texte = informations complémentaires.
Témoignages de Guillaume de Rubrouck (1215-1295).
Guillaume de Rubrouk s'est rendu jusqu'à Karakorum (1253), porteur de lettres de Saint Louis. Son voyage dura de 1253 à 1255.
Passage n°1.
"Passées ces montagnes, vers le nord, s'étend une très belle forêt dans une plaine riche en sources et en ruisseaux. Après cette forêt une très vaste plaine s'étend sur cinq journées de marche jusqu'à l'extrémité de cette province vers le nord : là elle se rétrécit, ayant la mer à l'orient et à l'occident, si bien qu'un grand fossé va de l'une à l'autre mer. C'est dans cette plaine qu'habitaient les Comans avant l'arrivée des Tartares [= mongols] : ils obligeaient ces cités et ces places fortes à leur payer tribut. Mais quand vinrent les Tartares, une telle multitude de Comans, tous fuyant vers le bord de la mer, se répandit dans cette province qu'ils s'entredévorèrent : les vivants mangeaient les morts, comme me le raconta un marchand qui en fut témoin. Les vivants dévoraient et déchiraient à belles dents la chair crue des morts, comme des chiens sur des cadavres. A l'extrémité de cette province il y a beaucoup de grands lacs, et, sur les bords de ceux-ci, de nombreuses sources salées ; leurs eaux, aussitôt qu'elles entrent dans le lac, produisent un sel dur comme un bloc de glace. De ces salines, Batou [un des petit-fils de Gengis Khan, dont le camp se trouve près de l'embouchure de la Volga] et Sartach tirent de grands revenus, car de toute la Russie on vient pour acheter de ce sel et, pour chaque charretée, on donne deux pièces de toile de coton qui valent bien une demi yperpère. Par mer, il vient aussi pour le sel de nombreux navires qui paient chacun selon son tonnage.
Trois jours après avoir quitté Soldaia, nous rencontrâmes les Tartares. Lorsque j'entrai parmi eux, il me sembla véritablement que j'entrais en un autre monde ! Je vais vous décrire de mon mieux leur mode de vie et leurs moeurs.
Ils n'ont pas de résidence fixe et ne savent jamais où ils seront le lendemain. Ils se sont partagé la Scythie qui s'étend du Danube jusqu'au Levant, chaque capitaine, selon qu'il a plus ou moins d'hommes sous ses ordres, connaît les limites de ses pâturages, il sait où il doit faire paître en hiver et en été, au printemps et en automne. En hiver ils descendent vers des régions plus chaudes, au sud ; en hiver, quand il y a de la neige, ils ont des pâturages sans eau, parce que la neige leur en tient lieu.
La maison où ils dorment, ils l'édifient sur une base circulaire de baguettes tressées ; la charpente de la maison est faite de baguettes qui convergent au sommet en un orifice circulaire d'où sort un conduit analogue à une cheminée ; ils la couvrent de feutre blanc qu'ils enduisent assez fréquemment de chaux ou de terre blanche et de poudre d'os afin d'aviver l'éclat de sa blancheur. Parfois aussi, ils usent de feutre noir.
Le feutre qui entoure l'orifice supérieur est décoré de dessins d'une belle variété. Devant la porte ils suspendent de même une pièce de feutre ouvré, historié avec art. Ils cousent, feutre sur feutre, des motifs colorés qui représentent vignes, arbres, oiseaux et bêtes. Ces maisons, ils les font si vastes qu'elles atteignent parfois trente pieds de large. Moi-même, une fois, j'en ai mesuré une : entre les ornières laissées par son chariot il y avait vingt pieds et la maison posée sur le chariot dépassait bien de cinq pieds de chaque côté. J'ai compté, attelés à un même chariot, jusqu'à vingt-deux boeufs qui tiraient une maison : onze de front et onze autres devant eux. L'essieu du chariot était grand comme un mât de navire, et un seul homme était debout sur le chariot, devant le seuil de la maison, pour mener ces boeufs.
En outre, ils fabriquent avec de fines baguettes tressées des caisses quadrangulaires qui ont la taille d'un grand coffre, entièrement recouvert d'un couvercle bombé de même facture. Ils y pratiquent une petite ouverture à l'extrémité antérieure. Puis ils couvrent ce coffre - ou maisonnette - de feutre noir enduit de suif ou de lait de brebis pour le protéger de la pluie et l'ornent comme leurs maisons d'un décor par application ou de broderies multicolores. Dans ces coffres ils mettent tous leurs ustensiles et leur trésor. Ils les lient solidement sur des chariots élevés que tirent des chameaux et qui sont conçus pour passer les gués. Ils ne les descendent jamais des chariots. Lorsqu'ils arrêtent leurs maisons d'habitation, ils en orientent toujours la porte vers le sud, et, ensuite, ils placent les chariots à coffres de part et d'autre de la maison à un demi-jet de pierre ; de telle sorte que la maison se trouve entre deux rangs de chariots comme entre deux murs."
Extrait tiré de Kappler, Cl., Voyage dans l'empire Mongol, Payot 1985, pp. 88-90
Passage n°2.
Passage n°3.
« Voici le précepte du Dieu éternel (Mangou) qui vous est dit: Qui que vous soyez, ou Moal [synonyme de Mongol](...) ou Musseleman, et aussi loin que les oreilles peuvent entendre, aussi loin qu'un cheval peut aller, faites entendre et comprendre ceci. Ceux qui auront entendu mon commandement, qui l'auront compris et n'auront pas voulu y croire mais auront voulu porter les armes contre nous, vous entendrez et vous verrez qu'ils auront des yeux et ne verront point ; quand ils voudront tenir quelque chose, ils seront sans mains, quand ils voudront marcher, ils seront sans pieds. Tel est le commandement du Dieu éternel. Par la force du Dieu éternel, par le grand peuple des Moals, commandement est fait par Mangou-chan au seigneur des Français, au Roi Louis, à tous les autres seigneurs et prêtres, et au grand peuple des Français, qu'ils puissent comprendre nos paroles. (…)
in Kappler, Guillaume de Rubrouck, Voyage dans l'Empire mongol, 1253-5, Imprimerie nationale édition, Paris, 1997, Chapitre X, pp. 194-195.
Passage n°4.
"Nous parvînmes à la cour de Batou le jour même où je l'avais quittée l'année précédente, le lendemain de l'exaltation de la Sainte Croix [15 septembre 1254]. Je retrouvai avec joie nos serviteurs sains et saufs. Cependant, ils avaient souffert d'une extrême pénurie, selon le récit que m'en fit Gosset. Et s'il n'y avait eu le roi d'Arménie pour leur apporter un grand réconfort et les recommander à Sartach, ils auraient été perdus. Ils me croyaient mort, et déjà les Tartares leur demandaient s'ils savaient garder les boeufs ou traire les juments. Si je n'étais revenu, ils auraient été réduits en esclavage.
Ensuite Batou me fit venir devant lui et fit traduire pour moi les lettres que Mangou-chan [Mongku Khan, petit-fils de Gengis Khan, était le chef suprême des Mongols que Guillaume a rencontré à Karakorum] vous envoie. En effet, Mangou lui avait écrit à propos de ces lettres, en l'invitant à ajouter, retrancher ou modifier, à sa convenance. Il me dit alors : « Ces lettres, vous les porterez et vous efforcerez de les faire comprendre. » Il me demanda aussi quelle voie je voulais suivre, par mer ou par terre. Je lui dis que la mer était fermée, parce que c'était l'hiver, et que je devais aller par voie de terre. Or je croyais que vous étiez encore en Syrie et je me dirigeais vers la Perse. Si, en effet, j'avais su que vous étiez déjà de retour en France, j'aurais passé par la Hongrie ; je serais arrivé en France plus vite et par un chemin moins laborieux qu'à travers la Syrie.
Nous voyageâmes en chariot, un mois durant, avec Batou, avant de pouvoir disposer d'un guide. Enfin il m'assigna un Ouigour, qui comprit que je ne lui donnerais rien ; aussi, bien que je lui eusse dit que je voulais aller droit en Arménie, il se fit donner des lettres selon lesquelles il devait me conduire au Soudan [sultan] de Turquie : il espérait des présents du Soudan et comptait gagner davantage par ce chemin.
Je pris la route quinze jours avant la fête de la Toussaint, vers Saraï, gagnant droit vers le sud, en descendant le long du cours de l'Etilia, qui se divise plus bas en trois grands bras, dont chacun est près de deux fois plus grand que le fleuve de Damiette ; ailleurs il forme quatre bras plus petits, de sorte que nous pûmes passer le fleuve en barque à sept endroits. Sur le bras du milieu se trouve une ville appelée Summerkent, sans murailles ; mais quand le fleuve déborde, elle est entourée d'eau. Les Tartares durent l'assiéger durant huit ans avant de la prendre. Il y avait dans cette ville des Alains et des Sarrasins. Nous y trouvâmes un Teuton avec sa femme ; c'était un très brave homme, chez qui Gosset avait demeuré, car Sartach l'avait envoyé là pour en débarrasser sa cour."
Extrait tiré de Kappler, Cl., Voyage dans l'empire Mongol, Payot 1985, pp. 230-231
Passage n°5.
"A la purification [2 février 1255], je me trouvai dans une ville appelée Ani, qui appartient à Sahensa et dont la position est très forte. Il y a là mille églises des Arméniens et deux synagogues de Sarrasins. Les Tartares y ont un bailli.
En ce lieu vinrent me trouver cinq frères Prêcheurs ; quatre d'entre eux venaient de la province de France et le cinquième s'était joint à eux en Syrie. Ils n'avaient avec eux qu'un serviteur malade, qui savait le turc et un peu de français, et ils avaient des lettres de notre Seigneur le Pape pour Sartach, Mangou-chan et Buri, comme celles que vous m'avez données, demandant qu'il leur fût permis de rester dans ces pays et d'y prêcher la parole de Dieu, etc. Quand je leur eus raconté ce que j'avais vu, et comment l'on me renvoyait, ils se dirigèrent vers Tefilis où ils ont des frères, pour les consulter sur ce qu'ils auraient à faire. Je leur dis bien qu'avec leurs lettres ils pouvaient poursuivre leur route s'ils le voulaient, mais qu'ils devaient se pourvoir de patience pour les épreuves et de justifications pour leur venue, parce que, s'ils n'avaient pas d'autre mission que la prédication, les Tartares ne feraient pas grand cas d'eux, surtout s'ils n'avaient pas d'interprète. Ce qu'ils firent ensuite, je l'ignore.
Nous arrivâmes ensuite, le deuxième dimanche de Quadragésime [21 février 1255], à la source de l'Araxe, et, après avoir franchi la crête des monts, nous parvînmes à l'Euphrate, dont nous descendîmes le cours pendant huit jours, toujours dans la direction de l'occident, jusqu'à une forteresse appelée Camath. C'est là que l'Euphrate s'infléchit vers le sud en direction d'Alep. Quant à nous, nous franchîmes le fleuve en nous dirigeant vers l'occident à travers de très hautes montagnes et des neiges très épaisses. Il y avait eu, cette année-là, un tel tremblement de terre que dans une ville nommée Arsengen avaient péri dix mille personnes dont le nom est connu, sans compter les pauvres dont il n'était pas fait mention. Pendant trois jours de chevauchée nous vîmes la crevasse béante que le choc avait ouverte dans le sol, et les masses de terre qui, ayant glissé des montagnes, avaient rempli les vallées. De sorte que, si le tremblement de terre avait été un peu plus fort, la parole d'Esaïe eût été accomplie à la lettre : toute vallée sera comblée, et toute montagne, toute hauteur sera abaissée.
Nous passâmes par la vallée où le Soudan de Turquie a été vaincu par les Tartares. Il serait trop long d'écrire comment il a été vaincu, mais un serviteur de mon guide, qui avait été avec les Tartares, disait qu'il n'y avait pas plus de dix mille Tartares en tout ; et un Géorgien serviteur du Soudan disait qu'il y avait avec le Soudan deux cent mille hommes, tous à cheval. Dans la pleine où eut lieu cette bataille, ou plutôt cette déroute, s'était ouvert, sous l'effet du tremblement de terre, un grand lac ; et mon coeur me disait que cette terre entière avait ouvert la bouche pour boire le sang des Sarrasins.
Nous fûmes à Sebaste, dans l'Arménie Mineure, pendant la grande Semaine [21-22 mars 1255]. Nous y visitâmes le tombeau des quarante martyrs. Il y a là une église de saint Blaise, mais je ne pus y aller, parce qu'elle est en haut, dans la forteresse. A l'octave de Pâques [4 avril] nous arrivâmes à Césarée de Cappadoce où est l'église de saint Basile le Grand.
Ensuite, en quinze jours, nous arrivâmes à Yconium, voyageant à petites journées, et nous reposant en beaucoup d'endroits, parce que nous ne pouvions nous procurer de chevaux assez vite. Mon guide agissait ainsi de propos délibéré, prenant dans chaque ville ses frais de route pour trois jours. J'en étais très affligé, mais je n'osais parler, car il aurait pu nous vendre, mes serviteurs et moi, ou nous tuer : il n'y aurait eu personne pour s'y opposer.
A Yconium je trouvai plusieurs Francs et un marchand Génois d'Acre, appelé Nicolas de Sancto Siro, qui, avec un sien compagnon de Venise, appelé Boniface de Molendino, avait monopolisé tout l'alun de Turquie, si bien que le Soudan de Turquie ne pouvait en vendre à personne, si ce n'est à eux deux."
Extrait tiré de Kappler, Cl., Voyage dans l'empire Mongol, Payot 1985, pp. 240-242
Sur Wikisource, vous trouverez tout le récit de Guillaume de Rubrouck.
RETOUR au CATALOGUE
Précédent : Dossier sur la civilisation islamique. L'Islam d'hier, d'aujourd'hui et de toujours

