Outils personnels
Vous êtes ici : Accueil XIII-XVIIIe siècle - Grandes Découvertes, Colonisation, Esclavage, Economie Voyages en Méditerranée (XVe-XVIIe siècle)

Voyages en Méditerranée (XVe-XVIIe siècle)

Entre [...] = indications hors texte

La traversée de la Méditerranée


Récit de voyage d'Obadiah de Bertinoro (fin XVe siècle)


Originaire du nord de l'Italie, Obadiah de Bertinoro (vers 1450 – 1516) est un érudit, auteur de commentaires du Talmud. Il traverse la Méditerranée pour aller s'installer en Palestine. On conserve de lui trois lettres rédigées en hébreu où il raconte son voyage  effectué en 1487 – 1489 et fait part de ses observations sur la vie en Terre Sainte. Il est mort à Jérusalem. 


"Le 11 heshvan 5248 (1), nous quittâmes Messine, en route pour Rhodes. Onze juifs nous avaient rejoints à bord, dont un marchand de sucre et ses serviteurs, trois savetiers de Syracuse, un juif espagnol avec sa femme, ses deux fils et ses deux filles. Avec nous cela faisait quatorze juifs à bord. Nous traversâmes le détroit sans problème, puisque Messine est au milieu du détroit. Nous traversâmes le golfe de Venise et nous pénétrâmes dans l'Archipel. L'Archipel est plein de nombreuses îles, car Corfou, la Crète, Négrepont, Rhodes et Chypre font partie de l'Archipel. On dit qu'il y a trois cents îles dans l'Archipel, les unes habitées, les autres désertes. Nous eûmes un vent favorable pendant quatre jours. Le quatrième jour, vers le soir, Dieu tourna la direction du vent, le bateau recula au milieu d'une grande tempête. Nous nous mîmes à l'abri de la furie dans une île entourée de montagnes, un vrai port providentiel. Les montagnes étaient pleines de caroubiers et de myrrhe, nous y restâmes trois jours.

Le dimanche, 18 heshvan, nous partîmes et arrivâmes à soixante milles de Rhodes. Le long de notre route, nous avons aperçu des îles d'un côté comme de l'autre. Même les montagnes de Turquie étaient visibles. A une distance de soixante milles de Rhodes, le vent tourna et nous fit reculer de quatre-vingt milles. Nous jetâmes l'ancre du bateau près d'une île nommée Lonigo, qui appartient à Rhodes. Nous restâmes dix jours, campant sur la mer, car les vents nous étaient défavorables. (...) Un petit bateau nous dépassa et nous apprîmes qu'un grand vaisseau de guerre génois équipé venait à notre rencontre [dans l'intention de nous attaquer]. Le patron fut très effrayé, car le vent était tombé. La galée ne craint pas les vaisseaux, même les plus grands, à condition que le vent soit favorable. Pour la traversée, il n'y a pas de bateau plus sûr. En effet, une galée n'a pas à redouter d'être encerclée par des milliers de galères et de navires, et même, si les vents sont favorables, elle ne craindra pas les grands bâtiments et une flotte imposante ne pourra pas la rattraper. Le patron résolut, en définitive, de se réfugier sous la protection d'une petite ville dans les montagnes de Turquie, appartenant à Rhodes et appelée Castello San Giovanni (2). C'est la seule ville chrétienne que les Turcs n'ont jamais pu conquérir. Elle est très petite, mais résistante. A partir de la muraille, c'est la frontière turque. Nous y arrivâmes le vendredi 1er kislev 5248. Samedi après-midi, avec l'aide de Dieu, le vent que nous attendions se leva. Nous sortîmes [du port]. Nous avons navigué toute la journée et toute la nuit jusqu'au lendemain, le dimanche 3 kislev 5248. Après avoir passé vingt-deux jours à bord, depuis le jour où nous avions quitté Messine jusqu'à ce jour, nous sommes entrés à Rhodes en chantant notre gratitude, accompagnés par les bombardes. La ville de Rhodes nous reçut avec allégresse parce que le patron connaissait le grand maître de Rhodes. (...) Quiconque n'a pas vu Rhodes avec ses murailles hautes et fortifiées, ses portes puissantes, ses chicanes, n'a jamais vu de vraie forteresse. (...)

Nous demeurâmes à Rhodes du 3 kislev au 15 tebet. Le grand maître n'autorisa pas la galée à lever l'ancre pour Alexandrie, car il craignait que le roi d'Egypte ne la confisquât. La raison en était que le grand maître avait reçu du roi d'Egypte un pot-de-vin de vingt mille florins d'or contre la promesse de lui livrer Zamzin, le frère du roi des Turcs, qui se trouvait sous sa protection en France (3). Ensuite, il tergiversa par crainte des représailles du roi des Turcs. C'est pourquoi le grand maître craignait que le roi d'Egypte ne s'emparât du bateau du patron et de tous ses commerçants. Il y avait sur le bateau beaucoup de richesses ainsi que de l'argent à profusion. Après une longue attente, le commandant de la galée, son équipage et les commerçants à bord furent d'avis de lever l'ancre quoi qu'il advînt.

Le 15 tebet, nous quittâmes Rhodes. Six jours plus tard, nous étions devant Alexandrie. Nous traversâmes Alexandrie, car le patron voulait éviter de laisser enfermer son navire dans la ville, en attendant de voir comment la situation évoluerait. Nous allâmes donc jeter l'ancre à Aboukir, où l'espace est grand et les eaux peu profondes, entre Rosette et Alexandrie, sur la route du Caire. Nous mouillâmes l'ancre loin de la côte à quatre milles.

[Les juifs décident alors d'aller passer le samedi à Alexandrie, sur un petit bateau. Mais celui-ci se trouve bloqué par l'émir d'Alexandrie, puis pris dans une violente tempête.]

Dès que la mer fut calmée, le commandant envoya des secours pour évacuer tous les passagers de notre bateau en mauvais état et très abîmé. Le lundi, nous réintégrâmes la galée, où nous attendîmes le retour des messagers avec le sauf-conduit accordé par le roi. [Lorsqu'ils revinrent], le vent était tombé, ce qui empêcha le bateau de sortir du port d'Aboukir. La grande majorité des commerçants, juifs compris, décida de se sauver et d'emprunter la voie terrestre. Nous débarquâmes à Aboukir à l'aide de barques, et de là nous nous rendîmes à Alexandrie par voie de terre. Nous avons fait un trajet de dix-huit milles à pied, faute de mulets. Nous sommes arrivés épuisés, à bout de forces, à Alexandrie, au soir du 14 shevat. (...)

Le dimanche 11 nissan, nous quittâmes Gaza à dos d'âne et arrivâmes ce même jour dans un petit village où nous passâmes la nuit, à deux parasanges d'Hébron. Le lendemain, nous arrivâmes à Hébron, petite ville sur les flanc de la montagne, que les musulmans appellent Al-Khalil. (...) A Hébron vivent environ vingt chefs de famille [juifs], tous rabbanites ; la moitié descend de marranes venus il y a peu se réfugier à l'ombre de Dieu. Nous quittâmes Hébron le mardi 13 au matin. Hébron est à une demi-journée de marche de Jérusalem. De Gaza à Hébron, il faut compter un jour de marche. (...) Nous arrivâmes aux portes de Jérusalem et entrâmes dans la ville le 13 du mois de nissan 5248 à midi.


Publié dans : Croisades et pèlerinages. Récits, chroniques et voyages en terre sainte, XIIe – XVIe siècle, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1997.

1) Dans le calendrier juif, le compte des années commence 3761 ans avant notre ère. L'année compte douze mois. Les mois mentionnés ici sont les suivants : hechvan (29 jours), kislev (29 ou 30 jours), tévet (29 jours), shevat (30 jours), adar (29 ou 30 jours), nisan (30 jours). Le mois de hechvan correspond au mois de novembre, celui de nisan à avril.

2) Le château Saint-Pierre à Bodrum, sur le continent en face de l'île de Rhodes.

3) Zamzin, ou Djem, frère cadet du sultan Bayezid II, avait tenté de prendre le pouvoir à la mort de leur père Mehmet II. Vaincu, il s'était réfugié au Caire, puis en France de 1482 à 1488. Après avoir séjourné auprès du pape Alexandre VI, il mourut à Naples en 1495.





Routes terrestres et maritimes de Paris vers l'Asie (milieu XVIIe siècle)


Jean-Baptiste Tavernier, né à Paris en 1605, fils d'un marchand protestant émigré d'Anvers, commence ses voyages en 1631, d'abord comme agent diplomatique, puis comme marchand. Il se rend en Perse, sa destination la plus fréquente, et parvient jusqu'en Inde et à Ceylan. Retiré des voyages en 1669, il entreprend la rédaction de ses Relations, publiées pour la première fois en 1676. Des affaires familiales et, peut-être, la révocation de l'Édit de Nantes le poussent à partir à nouveau, cette fois par la Russie ; il meurt à Moscou en 1689.


« Des routes que l'on peut prendre en partant de France pour aborder en Asie et aux lieux d'où l'on part d'ordinaire pour Ispahan »

« Les voyages ne se font pas dans l'Asie comme dans l'Europe, ni à toutes les heures ni avec la même facilité. On n'y trouve pas de voitures ordinaires toutes les semaines de ville en ville et de province en province, et les pays y sont fort différents. On voit dans l'Asie des régions entières incultes et dépeuplées, ou par la malignité du climat et du terroir, ou par la paresse des hommes qui aiment mieux vivre pauvrement que de travailler. Il y a des vastes déserts à traverser, et dont le passage est dangereux par le manque d'eau et par les courses des Arabes. On ne trouve pas dans l'Asie des gîtes réglés, ni des hôtes qui prennent soin de loger et de bien traiter les passants. (...) Toutes ces incommodités et ces risques qu'il faut essuyer les [les voyageurs] obligent  à suivre les caravanes qui vont en Perse et aux Indes, et qui ne partent que de certains lieux et en certains temps.

Ces caravanes, dont je ferai ailleurs la description avec celle des caravansérails, partent de Constantinople [Istanbul], de Smyrne [Izmir] et d'Alep ; et c'est à l'une de ces trois villes où doivent se rendre ceux qui ont le dessein d'aller en Perse, soit qu'ils se joignent aux caravanes soit qu'ils veuillent se hasarder de faire seuls le chemin avec un guide, ce que j'ai fait une fois. Voici les routes que l'on peut tenir en partant de Paris pour se rendre à ces trois villes.

Je commencerai par Constantinople, où l'on peut aller par terre et par mer ; et par l'une et l'autre de ces voies, il y a deux routes. La première est celle de terre, et je dirai seulement que, lorsqu'on est à Vienne, on est à peu près à la moitié du chemin de Paris et de Constantinople. La seconde route est moins fréquentés, mais elle est d'ailleurs moins incommode et moins dangereuse, parce qu'il n'est pas besoin de passeports de l'empereur, ce qu'il n'accorde pas facilement ; et qu'on ne court point le risque des corsaires de Tunis, ou d'Alger, ou d'autres lieux, comme quand on s'embarque à Marseille ou à Ligourne [Livourne]. Par cette route il faut se rendre à Venise, et de Venise à Ancône, d'où il part toutes les semaines plusieurs barques pour Raguse [Dubrovnik] ; au lieu que, de Venise, il en part rarement pour le même lieu.  De Raguse, on va le long le la côte à Durazzo [Durrës], ville maritime d'Albanie, d'où le reste du chemin se fait par terre. On passe à Albanopoli [Elbasan], éloignée de trois journées de Durazzo, à Monestier [Monastir], dans une égale distance d'Albanopoli ; et, de Monestier, on peut prendre à la gauche par Sophie et Philippoli [Podliv], ou à la droite par Inguicher [?], à trois journées de Monestier et dix d'Andrinople [Edirne], d'où en cinq jours on se rend par Sélivrée [Silivri] à Constantinople.

Cette dernière route est partie par mer et en partie par terre. Mais il y en a deux autres entièrement par mer, au-dessus et au-dessous de l'Italie, selon la distinction que l'Antiquité faisait des deux mers qui en font une presqu'île. On peut s'embarquer à Venise et, faisant voile le long du golfe où il n'entre point de corsaires, on va doubler le cap de Matapan, qui est la pointe la plus méridionale de l'Europe, pour passer dans l'archipel. L'autre route est par Marseille ou Ligourne, d'où il part bien souvent des vaisseaux pour le Levant. Pour être plus en sûreté contre les corsaires, il faut prendre occasion du passage des deux flottes anglaise ou hollandaise, qui se rendent d'ordinaire à Ligourne au printemps et à l'automne, et qui se partagent vis-à-vis de la Morée pour se rendre aux lieux où chaque vaisseau est destiné. Selon les vents qui règnent, ces flottes passent quelquefois entre l'île d'Elbe et l'Italie et par le phare de Messine ; quelquefois aussi, elles prennent le large au-dessous de la Sardaigne et de la Sicile et vont reconnaître l'île de Malte. Ainsi, jusqu'à la vue de Candie [Iraklion], il n'y a qu'une même route pour Constantinople, pour Smyrne et pour Alexandrette, dont Alep n'est éloignée que de trois petites journées ; et c'est à l'une de ces trois villes d'Asie où il faut nécessairement aborder pour aller en Perse.

Il y en a quelques-uns qui prennent la route d'Egypte par Alexandrie, Le Caire et Damiette, d'où il part souvent des barques pour Jaffa ou Saint-Jean d'Acre qui en est proche, et de là ils vont à Jérusalem et à Damas, d'où ils se rendent à Bagdat ou Babylone, comme je dirai ailleurs. Quand on ne veut pas attendre le départ des flottes, et qu'on ne veut pas se hasarder sur un vaisseau seul de peur des corsaires, on peut prendre un brigantin de Ligourne à Naples, et de Naples à Messine, sans s'éloigner des côtes, et allant tous les soirs coucher à terre. J'ai fait aussi cette route, et je fus de Messine à Syracuse (...). De Syracuse, je fus à Malte sur les galères qui y retournaient chargées de provisions de bouche ; et il faut attendre là l'occasion de quelque vaisseau qui aille au Levant. »


Jean-Baptiste TAVERNIER, Les six voyages de Turquie et de Perse, Paris, F. Maspero, 1981, t. 1, p. 39 – 43.


Dans Cliotexte, il y a aussi des textes sur le Maghreb qui rejoignent ce sujet. 


RETOUR au CATALOGUE
Actions sur le document