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Portraits de Voltaire et Rousseau

Entre [...] = indications hors texte. 


PORTRAIT DE VOLTAIRE par un rival qui ne manque pas d'esprit



L'homme qui a écrit cette lettre vers 1735 est peut-être Alexis Piron, poète et satiriste. Peu importe. L'essentiel est d'y voir s'inscrire, en formules fatales, la matrice impeccable de tous les portraits à venir de Voltaire, l'homme et l'oeuvre réunis.


"Monsieur de Voltaire est au-dessous de la taille des grands hommes, c'est-à-dire un peu au-dessus de la médiocre (...). Il est maigre, d'un tempérament sec. Il a la bile brûlée, le visage décharné, l'air spirituel et caustique, les yeux étincelants et malins. Tout le feu que vous trouverez dans ces ouvrages, il l'a dans son action. Vif jusqu'à l'étourderie : c'est un ardent qui va et vient, qui vous éblouit et qui pétille. (...) Gai par complexion, sérieux par régime, ouvert sans franchise, politique sans finesse, sociable sans amis, il sait le monde et il l'oublie. (...) il aime les grandeurs et méprise les Grands, est aisé avec eux, contraint avec ses égaux. Il commence par la politesse, continue par la froideur et finit par le dégoût. Il aime la Cour et s'y ennuie. Sensible sans attachement, voluptueux sans passion, il ne tient à rien par choix, et à tout par inconstance. Raisonnant sans principes, sa raison a des accès, comme la folie des autres. L'esprit droit, le coeur injuste, il pense tout et se moque de tout. (...) il travaille moins pour sa réputation que pour l'argent : il en a faim et soif. Enfin, il se presse de travailler pour se presser de vivre : il était fait pour jouir, il veut amasser. Voilà l'homme, voici l'auteur.

Né poète, les vers lui coûtent trop peu. Cette facilité lui nuit ; il en abuse, et ne donne presque rien d'achevé. Ecrivain facile, ingénieux, élégant, après la poésie, son métier serait l'histoire s'il faisait moins de raisonnements et jamais de parallèles, quoiqu'il en fasse quelquefois d'assez heureux.

M. de V***, dans son dernier ouvrage, a voulu suivre la manière de Bayle ; il tâche de le copier en le censurant. On a dit depuis longtemps que pour faire un écrivain sans passions et sans préjugés, il faudrait qu'il n'ait ni religion, ni patrie. Sur ce pied-là, M. de V*** marche à grands pas vers la perfection. On ne peut l'accuser d'être partisan de sa nation ; on lui trouve au contraire un tic approchant de la manie des vieillards. Les bonnes gens vantent toujours le passé, et sont mécontents du présent. Monsieur de V*** est toujours mécontent de son pays, et loue avec excès ce qui est à mille lieues de lui. Pour la religion, on voit bien qu'il est indécis à cet égard. (...)

M. de V*** a beaucoup de littérature étrangère et française (...). Politique, physicien, géomètre, il est tout ce qu'il veut, mais toujours superficiel et incapable d'approfondir. Il faut pourtant avoir l'esprit bien délié pour effleurer comme lui toutes les matières. Il a le goût plus délicat que sûr. Satirique, ingénieux, mauvais critique, il aime les sciences abstraites, et l'on ne s'en étonne point. On lui reproche de n'être jamais dans un milieu raisonnable, tantôt philanthrope et tantôt satirique outré. Pour tout dire en un mot, M. de V*** veut être un homme extraordinaire et il l'est à coup sûr."

Jean Goldzink, "Voltaire. La légende de Saint Arouet ", édition Découvertes Gallimard No 65, 1989, pp.130-131


 

 

Autre portrait de Voltaire par Joseph d'Hemery


Joseph d'Hemery est un inspecteur, s'occupant de la librairie (auteurs, éditeurs...) qui rédigea 500 fiches de police sur des auteurs qui en valent la peine. Voici la fiche de Voltaire, commencée le 1e janvier 1748, mais rédigée essentiellement en 1751 (Voltaire a 57 ans).

Orthographe d'époque


"Noms
Arouet de Voltaire
auteur
1er janvier 1748

Age
57

Pays
Paris fils d'un payeur de Rentes

Signalement
Grand, sec et l'air d'un satyre

Demeure
Rue Traversine chez Mme La Marquise du Châtelet

Histoire
C'est un aigle pour l'Esprit et un fort mauvais sujet pour les sentiments, tout le monde connoit ses ouvrages et ses aventures. Il est de l'académie francoise. Mad.e Denis est sa niece.

Au mois de juin 1750 il a quitté tout à fait sa patrie pour aller en Prusse, sa place d'historiographe a été donnée à Duclos. Il avoit perdu le 15 Sbre précédent Made la marquise du Chatelet.

Après son arrivée en Prusse, il y fit venir d'Arnaud qu'il fit recevoir a l'académie de Berlin, mais quelque tems après s'etant brouillé avec lui au sujet d'une preface que d'Arnaud avoit faite pour mettre a une edition des uvres de Voltaire, celui-ci le fit chasser de Prusse.

Le 29 avril 1751 j'ai été chargé de faire une perquisition de l'ordre du Roy chez le nomme Lonchamp valet de chambre de Voltaire et chez le nommé Lafond cy devant valet de chambre avec sa femme de Made du Chatelet, voyés a ce sujet mon rapport.

J'ai sçu que le veritable sujet de cette visite etoit pour tacher d'y trouver des lettres que Voltaire avoit ecrites a Made du Chatelet touchant leur amour que cette Dame avoit faite relier en quatre volumes, et que ne les ayant point trouvés après sa mort, on craignoit que la femme de chambre ne les eut prises pour les faire imprimer, ce qui seroit plaisant.Voltaire ayant craint cet accident fit prier M. Dargenson de faire faire cette perquisition sous un autre pretexte.Ce qui n'a cependant pas eu de succès.

Le 4 May suivant, le Magistrat m'a dit qu'il sçavoit à coup sur, que lorsque nous fimes la perquisition chez Lonchamp, il y avoit dans son tiroir de son bureau les vers ecrits contre le Roy et Made la Marquise [la marquise de Pompadour] et que Lonchamp s'en etoit vanté, et qu'il avoit meme fait un memoire contre Made Denis et Voltaire au sujet de l'injustice de cette perquisition.

Qu'il auroit plaisant si en faisant cette perquisition, que Voltaire faisoit faire, on eut trouvé des vers contre le Roy et Made la Marquise, peutêtre de l'écriture de Voltaire, ou de quelqu'autre qui lui appartient, ce qui auroit decouvert bien des choses."


Joseph d'Hemery, "Notes de police sur divers écrivains français du milieu du XVIIIe siècle. "

extrait de Jean Goldzink, "Voltaire. La légende de Saint Arouet ", édition Découvertes Gallimard No 65, 1989, p.133


 

 

Défense de Jean-Jacques Rousseau sur l'abandon de ses enfants


Lettre à Mme de Francueil, 20 avril 1751


"Oui, Madame, j'ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés ; j'ai chargé de leur entretien l'établissement fait pour cela. Si ma misère et mes maux m'ôtent le pouvoir de remplir un soin si cher, c'est un malheur dont il faut me plaindre, et non un crime à me reprocher. Je leur dois la subsistance ; je la leur ai procurée meilleure ou plus sûre au moins que je n'aurais pu la leur donner moi-même ; cet article est avant tout. Ensuite, vient la déclaration de leur mère qu'il ne faut pas déshonorer.

Vous connaissez ma situation ; je gagne au jour la journée mon pain avec assez de peine ; comment nourrirais-je encore une famille. (...)

Accablé d'une maladie douloureuse et mortelle, je ne puis espérer encore une longue vie ; quand je pourrais entretenir, de mon vivant, ces infortunés destinés à souffrir un jour, ils paieraient chèrement l'avantage d'avoir été tenus un peu plus délicatement qu'ils ne pourront l'être où ils sont. Leur mère, victime de mon zèle indiscret, chargée de sa propre honte et de ses propres besoins, presque aussi valétudinaire, et encore moins en état de les nourrir que moi, sera forcée de les abandonner à eux-mêmes ; et je ne vois pour eux que l'alternative de se faire décrotteurs ou bandits, ce qui revient bientôt au même. Si du moins leur état était légitime, ils pourraient trouver plus aisément des ressources. Ayant à porter à la fois le déshonneur de leur naissance et celui de leur misère, que deviendront-ils ? (...)

Ce mots d'Enfants-Trouvés vous en imposerait-il, comme si l'on trouvait ces enfants dans les rues, exposés à périr si le hasard ne les sauve ? Soyez sûre que vous n'auriez pas plus d'horreur que moi pour l'indigne père qui pourrait se résoudre à cette barbarie : elle est trop loin de mon c ur pour que je daigne m'en justifier. Il y a des règles établies ; informez-vous de ce qu'elles sont et vous saurez que les enfants ne sortent des mains de la sage femme que pour passer dans celle d'une nourrice. Je sais que ces enfants ne sont pas élevés délicatement : tant mieux pour eux, ils en deviennent plus robustes ; on ne leur donne rien de superflu, mais ils ont le nécessaire ; on n'en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers. Je ne vois rien, dans cette manière de les élever, dont je ne fisse choix pour les miens. Quand j'en serais le maître, je ne les préparerais point, par la mollesse, aux maladies que donnent la fatigue et les intempéries de l'air à ceux qui n'y sont pas faits. Il ne sauraient ni danser ni monter à cheval ; mais ils auraient de bonnes jambes infatigables. Je n'en ferais ni des auteurs ni des gens de bureau ; je ne les exercerais point à manier la plume, mais la charrue, la lime ou le rabot, instruments qui font mener une vie saine, laborieuse, innocente, dont on n'abuse jamais pour mal faire, et qui n'attire point d'ennemis en faisant bien. C'est à cela qu'ils sont destinés ; par la rustique éducation qu'on leur donne, ils seront plus heureux que leur père.

Je suis privé du plaisir de les voir, et je n'ai jamais savouré la douceur des embrassements paternels. Hélas ! je vous l'ai déjà dit, je ne vois là que de quoi me plaindre, et je les délivre de la misère à mes dépens. Ainsi voulait Platon que tous les enfants fussent élevés dans sa république ; que chacun restât inconnu à son père, et que tous fussent les enfants de l'Etat. Mais cette éducation est vile et basse ! Voilà le grand crime ; il vous en impose comme aux autres ; et vous ne voyez pas que, suivant toujours les préjugés du monde, vous prenez pour le déshonneur du vice ce qui n'est que celui de la pauvreté."

Marc-Vincent Howlett, "L' homme qui croyait en l'homme, Jean-Jacques Rousseau ", Evreux, Découvertes Galimard No 69, 1989 (  Temoignage et Document pp. 154  )


 

 

Extrait des Confessions


"Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'éxécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme se sera moi.

Moi seul. Je sens mon coeur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.

Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus ; méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été : j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même, Être éternel. Rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables ; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils rougissent de mes indignités, qu'ils gémissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son coeur au pied de ton trône avec la même sincérité; et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : « Je fus meilleur que cet homme-là. »

Jean-Jaques Rousseau, Confessions, écrites de1765 à 1770
Extrait du Livre I , tiré dans Littérature 2de,édition Hatier, 1996



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